terrēre

(verbe)



5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

Le verbe terrēre est formé à partir d’un radical latin terr-, que l’on retrouve dans le substantif terr-or, -ōris (m.), avec un morphème verbal en-ē- caractéristique du thème d’infectum des verbes de la deuxième conjugaison, qui est analysable enterr-ē-re. La voyelle longue se maintient à l’infinitif dans terr-ē-re, mais s’abrège en hiatus à la 1èrepers. sg. de l’indicatif présent :terrĕō (voir § 6.2).

5.2. Les interprétations et ré-analyses synchroniques des auteurs latins

5.3. « Famille » synchronique du terme

Sur le même radical synchronique latin terr-, le latin a formé le substantif terr-or, -ōris (m.) au sens de « terreur, épouvante », sur le même modèle que cal-ē-re « être chaud » / cal-or « chaleur », tim-ē-re « craindre » / tim-or « crainte », etc.

Le radical terr- « effrayer » est commun aux thèmes d’infectum terr-ē- (terr-ē-re), de perfectum terr-u- (terr-ŭ-ī), de participe parfait passif terr-ĭ- (terr-ĭ-tu-s, -a, um en *-to-). Sur ce radical de terrere furent bâtis plusieurs dérivés.

- L’adjectif terr-ĭbĭlĭs, -e comporte le suffixe déverbal de modalité -(ĭ)bĭlĭs, au sens actif de : « effrayant, épouvantable, terrible ». Il est difficile de dire si le ĭ qui suit le radical terr- appartient au radical ouau suffixe. S’il appartient au radical, il constitue un allomorphe radical terrĭ-, où le ĭ en diachronie pourrait représenter le « résidu » du morphème -ē- de causatif (issu de *-eye-), avec une analyse en morphèmes synchronique et diachronique en terrĭ-bĭlĭs. S’il appartient au suffixe, il constitue un allomoprhe suffixal –ibilis dans une analyse synchronique en terr-ĭbĭlĭs.

Cet adjectif terr-ĭbĭlĭs a lui-même servi de base de suffixation à date tardive pour des termes de fréquence très faible : le substantif terribili-tās, -tāt-is (f.) « caractère effrayant » (analysable aussi en terribil-itās) et l’adverbe terribili-ter « terriblement, effroyablement » (analysable aussi en terribil-iter).

- Le verbe terrĭtō, -āre « frapper d’effroi violemment, effrayer, épouvanter » est le fréquentatif-itératif-intensif suffixé en -tā-re du verbe terrēre. Comme pour terribilis, il offre une double possibilité d’analyse : terrĭ-tā-re si ĭ appartient au radical comme reste ou trace du morphème -ē- de causatif ou bienterr-ĭtā-re si ĭ représente l’initiale du suffixe de fréquentatif, qui offre souvent un allomorphe en -ĭtāre.

- Le nom d’agent en –tor a un sens agentif par rapport à terrēre : terrĭtor, -tōr-is (m.) « qui répand la terreur » et s’applique à Jupiter. Lui aussi offre une doublepossibilité d’analyse : terrĭ-tor / terr-ĭtor.

- Il en est de même pour le nom d’action ou nom de procès en –tio : terrĭtĭō, -ōnis (f.) (analysable en terrĭ-tĭō outerr-ĭtĭō), attesté dans le Digeste d’Ulpien.

Plusieurs composés ont pour premier élément terrĭ-.

Plusieurs noms de l’épouvantail sont bâtis avec des suffixes de noms d’instrument (lat. culum nt., -cula f., de i.-e. *-t°lo-) au sens littéral de « qui effraie, qui fait peur » pour un objet inanimé (avec un genre grammatical neutre ou féminin): terrĭcŭla, -ae (f.), terrĭcŭlum, -ī (n.) ; sur ce dernier terme est bâti terrĭcŭl-āmentum, (n.) à l’aide du suffixe –āmentum, allomorphe suffixal de –mentum, -ī nt.

Le verbe de sens causatif terrĭ-fĭc-ō, °-fĭc-ā-re « effrayer, épouvanter » (qui relève de la formation productive des verbes composés en °-fĭc-ā-re) a à ses côtés l’adjectif de sens également causatif terrĭ-fĭc-us, -a, -um « effrayant, terrible ».

Un autre nom de l’épouvantail terrĭfĭcā-tiō, -tiōn-is (f.) est dérivé du verbe terrĭ-fĭc-ā-re à l’aide du suffixe -tiō formant alors un substantif de sens concret.

Le même premier terme de composé en terrĭ- se retrouve dans la formation de trois adjectifs composés :

terrĭ-crĕp-us, -a, -um « qui retentit de façon effrayante » ; le second terme du composé est le radical latin crĕp- « faire un bruit sec, crépiter », que l’on retrouve dans le thème du verbe crĕpāre « faire un bruit sec, craquer » et de son fréquentatifcrĕp-ĭtāre « faire un bruit sec et répété » (pour une porte qui craque quand on l’ouvre, pour le feu, pour des dents qui claquent) ; ce morphème est probablement à l’origine une séquence phonique et une onomatopée. Il s’agit donc d’un composé « à second terme verbal régissant » (selon l’appellation traditionnelle) du type iū-dĕx, agrĭ-cŏl-a, aedĭ-fĭc-ā-re, etc. Il en est de même pour le terme suivant.

terrĭ-lŏqu-us, -a, -um « effrayant par ses paroles » ; le second terme du composé est le radical latin loqu- « parler », qui figure dans le verbe loqu-or, loqu-ī « parler ». Il s’agit donc d’un composé « à second terme verbal régissant ».

terrĭ-sŏn-us, -a, -um « qui fait un bruit effrayant » ; le second terme de ce composé est associable au substantif sŏnus, -ī m. « son, bruit », de sorte que le composé est un bahuvrīhi ou composé possessif, qu’on peut analyser littéralement en « qui a un son terrifiant ».

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

Par son sens d’« épouvanter, faire peur », le verbe entre en relation d’antonymie avec des verbes ou expressions signifiant « apaiser », « rassurer » :

  • Pacuv. Inc. W : Quid med obtutu terres, mulces laudibus ?
    « Pourquoi me fais-tu trembler de peur par ton regard et m’apaises-tu par les louanges ? » (traduction J.-F. Thomas)(terrēre vs mulcēre)
  • Liv. 33, 38, 5 : Nec ui tantum terrebat, sed per legatos leniter adloquendo spem conabatur facere […]
    « Il ne faisait pas que les terrifier par la force, en communiquant avec eux avec de bonnes paroles grâce à ses envoyés, mais il leur faisait espérer que […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Quint. 3, 4, 3 : […] consolamur, mitigamus, concitamus, terremus, confirmamus [] \\« […] nous consolons, apaisons, excitons, terrorisons […] » (traduction J.-F. Thomas)(terrere vs consolari, mitigare)

ainsi qu’« avoir peur » :

  • Liv. 29, 34, 10 : Masinissa ex composito nunc terrentis, nunc timentis modo aut ipsis obequitabat portis, aut cedendo, cum timoris simulatio audaciam hosti faceret, ad insequendum temere eliciebat.
    « Masinissa, selon le plan convenu, feignant tantôt de chercher à effrayer, tantôt d’avoir peur : il caracolait jusque devant les portes, ou bien, cédant, donnait de l’audace à l’ennemi en simulant la peur et en l’engageant à se lancer inconsidérément à sa poursuite. » (traduction P. François, 1994, CUF) (terrere vs metuere)

La question de la synonymie avec un verbe simple se pose avec les syntagmes du type inicere metum ou inicere formidinem litt. « jeter la crainte ou la peur dans (quelqu’un) ». L’équivalence avec un verbe simple peut exister :

  • Pl. Cas. 589 : Iam pol ego huic aliquam in pectus iniciam metum.
    « Entendu. Je veux lui mettre aujourd’hui la peur au ventre. » (traduction P. Grimal, Gallimard 1991)
  • Cic. Verr. II, 3, 68 : Iste aequissimus homo formidinem illam suam miseris Agyrinensibus iniciebat: reciperatores se de cohorte sua daturum minabatur.
    « Ce magistrat d’une équité admirable usait de son moyen ordinaire pour effrayer les malheureux citoyens d’Agyrium : il menaçait de tirer de sa cohorte les récupérateurs qu’il désignerait. » (traduction H. de La Ville de Mirmont, 1960, CUF).

Assez souvent, surtout quand les verbes ont pour c.o.d. metum et timorem, l’énoncé comporte une structure exprimant le contenu de la peur :

  • Nep. Dion 7, 1 : Quod factum omnibus maximum timorem iniecit. Nemo enim illo interfecto se tutum putabat.
    « Cet acte jeta parmi les citoyens un très grand effroi. Cet homme mis à mort, personne ne se sentait plus en sécurité. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Liv. 25, 41, 4 (après la défection de la cavalerie espagnole) : []et territi hostes [], timore incusso ne ab suomet ipsi equite oppugnarentur.
    […] et les ennemis étaient effrayés ; ils étaient même pénétrés de la crainte d’être attaqués par leur propre cavalerie. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Sen. Ep. 29, 9 : Numerare eos noli, qui tibi metum faciunt. Nonne uideatur stultus, si quis multitudinem eo loco timeat, per quem transitus singulis est !
    « Ne compte pas ceux qui te causent de la peur. Ne te semblerait-il pas stupide celui qui craint une affluence en un lieu où l’on ne passe qu’un à la fois ? » (traduction J.-F. Thomas)
  • Amm. 31, 10, 9 : []et splendore conspicui proculque nitore fulgentes armorum, imperatorius aduentus iniecere barbaris metum.
    « […] signalés par leur splendeur, l’éclat de leurs armes brillait au loin ; ils inspiraient aux barbares la crainte de l’arrivée de l’empereur. » (traduction G. Sabbah, 1999, CUF)

À l’inverse, la construction en terrēre nē (+ subjonctif) reste très rare :

  • Liv. 2, 45, 1 : Memoria pessimi proximo bello exempli terrebat ne rem committerent eo ubi duae simul acies timendae essent.
    « Le souvenir du déplorable précédent de la dernière guerre leur inspirait l’effroi d’engager une action où ils auraient à craindre deux armées à la fois. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Aug. Ep. Ioh. 41, 8, 15 : Non enim sine causa et terruit et spem dedit ;terruit ne peccatum amaremus, spem dedit.
    « Ce n’est pas sans raison qu’il nous a à la fois effrayé et procuré de l’espoir ; il nous a fait redouter d’aimer le péché et il nous a donné de l’espoir. » (traduction J.-F. Thomas)1).

La confrontation entre les syntagmes du type inicere metum ne et terrere confirme que terrere s’emploie beaucoup plus pour l’entraînement brutal d’une personne dans la crainte, que pour l’analyse qu’elle peut faire de sa crainte § 4.D..



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1) De même, Hor. O. 1, 2, 1 ; Apul. M. 5, 6.