terrēre

(verbe)



4. Description des emplois et de leur évolution

4. 2. Exposé détaillé

Par rapport aux autres verbes du champ lexical de la peur et de la crainte, terrēre occupe une position assez particulière puisqu’il ne signifie pas simplement « faire peur, susciter une crainte », mais exprime des aspects bien précis du processus par lequel ces sentiments se développent.

A. « Faire trembler par épouvante, mettre dans un état d’épouvante, terroriser »

En général, le verbe terrēre signifie que la personne désignée par le sujet grammatical fait entrer les personnes désignées par le complément d’objet dans un état de peur intense ; mais le contexte souligne souvent la pression psychologique à l’origine de cette vive crainte.

A.1. Premières occurrences

Dès les premières occurrences, l’impact de l’environnement, fait par exemple de menaces et de regards, est explicité dans le contexte de terrēre :

  • Enn. Ann. 244 W : Dum censent terrere minis, hortantur ibi sos
    « En décidant de les terroriser par des menaces, ils poussent les leurs à l’action. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Pacuv. Inc. 27 W : Quid med obtutu terres, mulces laudibus ?
    « Pourquoi me fais-tu trembler de peur par ton regard et m’apaises-tu par les louanges ? » (traduction J.-F. Thomas)

Le parallélisme avec mulcēre « apaiser, charmer » actualise en terres la nuance de « faire trembler de peur », ce qui renvoie à la valeur étymologique de la base telle qu’elle est habituellement reconstituée (LIV, 2001, 651).

Pour autant que l’on puisse en juger par le nombre d’occurrences très réduit en latin préclassique, terrēre appartient au style noble de la tragédie et de l’épopée, tandis que la comédie de Plaute et de Térence utilise son fréquentatif-inetnsif en -tā-re : territāre :

  • Pl. Bac. 885 :
    Quid illi molestu’s ? quid illum morte territas?
    « Pourquoi viens-tu l’ennuyer ? Pourquoi le presses-tu par la peur de la mort ? »

A.2. Terrēre et les substantifs ou les verbes désignant la peur et la crainte

La valeur de terrēre se limite d’autant moins à « faire peur, inspirer une crainte » que des noms du type metus et timor, qui désignent eux-mêmes ces sentiments, peuvent faire partie de sa construction.

A.2.1. Le type metus terret

Un syntagme du type timor terret ne saurait signifier que la peur fait peur, mais plutôt que le sentiment de peur a un impact violent par le trouble créé, idée actualisée par le contexte :

  • Cic. Tusc. 5, 16 : Ergo ut hi miseri, sic contra illi beati quos nulli metus terrent, nullae aegritudines exedunt []
    « Donc, si ces gens-ci sont misérables, au contraire ceux-là sont heureux, que nulle peur n’épouvante, que nul chagrin ne dévore […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Ambr. Evang. Luc, 10, 121 :
    Nunc auaritia stimulat, nunc accendit libido, nunc metus terret []
    « Maintenant l’avidité l’excite, la passion l’enflamme, la crainte le met dans l’épouvante […] » (traduction J.-F. Thomas)

Il en est de même lorsque le verbe est au passif, ce qui souligne le choc subi :

  • Cic. Cluent. 25 : Itaque illis crudelissime interfectis non mediocri ab eo ceteri proscriptionis et mortis metu terrebantur.
    « C’est pourquoi, après l’assassinat impitoyable de ces hommes, tous les autres étaient plongés par lui dans une crainte extrême de se voir proscrits et mis à mort » (traduction P. Boyancé, 1953, CUF)

L’effroi où la crainte place la personne va jusqu’à inhiber l’action :

  • Cic. Nat. 1, 33 : Tot milia latrocinantur morte proposita, alii omnia quae possunt fana compilant ; credo aut illos mortis timor terret aut hos religionis.
    « Des milliers d’hommes se livrent au brigandage en ayant la mort face à eux, d’autres pillent les temples, tant qu’ils peuvent : apparemment la crainte de la mort terrifie les premiers, celle de la religion les seconds. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Cic. Rep. 5, 8 (à propos du rejet de la mauvaise conduite) : Nec uero tam metu poenaque terrentur quae est constituta legibus, quam uerecundia quam natura homini dedit […]
    « C’est moins la crainte du châtiment fixé par les lois qui leur inspire de l’épouvante, que le respect qu’ils ont d’eux-mêmes, un sentiment donné à l’homme par la nature […] » (traduction E. Bréguet, 2000, CUF).
A.2.2. Le type X metu terret

Terrēre est aussi construit avec les ablatifs metū et timōre. Le verbe exprime alors le trouble violent que la personne désignée par le sujet grammatical suscite par la peur qu’il cause :

  • Cic. Dom. 141 : di immortales, suorum templorum custodem ac praesidem sceleratissime pulsum cum uiderent, ex suis templis in eius aedes immigrare nolebant ; itaque istius uecordissimi mentem cura metuque terrebant.
    « Comme les dieux immortels voyaient le gardien et le protecteur de leurs temples injustement chassé, ils ne voulaient pas aller de leurs temples vers sa demeure ; c’est pourquoi, dans l’esprit de cet homme très insensé, ils jetaient le trouble par l’inquiétude et la peur qu’ils lui causaient. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Celse 2, 9, 1 : Cognitis indiciis, quae nos uel spe consolentur uel metu terreant, ad curationes morborum curationes transeundum est.
    « Après avoir vu les indices propres à nous apporter la consolation de l’espoir ou l’effroi de la crainte, il nous faut passer aux traitements des maladies. » (traduction G. Serbat, 1995, CUF)
  • Apul. M. 4, 11 : […] periculi metu terremur
    ad fugam []
    « […] la peur du danger nous met dans une épouvante qui nous conduit à la fuite […] » (traduction J.-F. Thomas)1).
A.2.3. Autres relations avec timor-timēre et metus-metuere

Le verbe terrēre correspond à l’entraînement dans une panique, mais l’explicitation de ce qui est redouté est portée par un autre verbe, timēre ou metuere, uerērī:

  • Curt. 9, 5, 25 : Critobulus, inter medicos artis eximiae, sed in tanto periculo territus, admouere metuebat manus, ne in ipsius caput parum prosperae curationis recideret euentus.
    « Critobulus, d’un talent remarquable parmi les médecins, mais épouvanté face à un tel risque, n’osait approcher la main, craignant que ne retombât sur sa personne l’issue d’une opération mal réussie. » (traduction J.-F. Thomas)2)

De fait, le trouble manifeste de l’épouvante et la crainte sont deux choses liées, mais distinctes : en effet, si le premier est indubitable, la seconde peut ne pas être fondée :

  • Liv. 10, 14, 18 : […] et in tempore uisa ex montibus signa clamorque sublatus non uero tantum metu terruere Samnitium animos […]
    « La vue des enseignes qu’on apercevait en haut de la montagne juste au bon moment et les cris poussés par les soldats effrayèrent les Samnites, sans que la peur fût toute justifiée. » (traduction J.-F. Thomas)

Ailleurs, par rapport au metus et au timor que la personne ou le groupe vit déjà, le verbe terrēre marque l’entrée dans une nouvelle phase où le sentiment atteint une intensité accrue. Cette progression est liée ainsi à l’impact d’un facteur supplémentaire, particulièrement déroutant, par exemple le cadre du tribunal en plus de la personnalité de l’accusé :

  • Cic. Mil. 1 : Etsi uereor, iudices, ne turpe sit pro fortissimo uiro dicere incipientem timere [], tamen haec noui iudici noua formaterret oculos []
    « Certes, j’appréhende, juges, qu’il ne soit ridicule d’éprouver de la crainte en prenant la parole pour défendre un homme de grand courage […], pourtant cet appareil insolite d’un tribunal d’exception épouvante les regards […] » (traduction A. Boulanger, 1967, CUF)

Il en est de même avec les étapes du combat :

  • Liv. 28, 5, 5 (à propos des hostilités menées par les toliens) : nec Acarnanes solum Boeotique et qui Euboeam incolunt in magno metu erant, sed Achaei quoque, quos super Aeotolicum bellum Machanidas etiam, Lacedaemonius tyrannus, haud procul Argiuorum fine positis castris, terrebat.
    « Non seulement vivaient dans un état de forte peur les Acarnaniens, les Béotiens et les Eubéens, mais aussi les Achéens qu’en plus de la guerre contre les toliens, terrorisait Machanidas, tyran de Lacédémone, dont l’armée campait aux frontières de l’Argolide. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Virg. En. 12, 875-876 :
    Iam iam linquo acies. Ne me terrete timentem,
    obscenae uolucres [] \\« Oui, oui, je quitte la guerre. Ne m’épouvantez pas quand déjà je crains, oiseaux sinistres. » (traduction J. Perret, 1987, CUF)

A.3. Explicitation de la valeur

Les emplois de terrēre en relation avec timor ou metus laissent apparaître que terrēre n’est pas simplement le verbe de sens causatif parallèle à ces deux substantifs au sens de « faire éprouver la peur par quelqu’un, faire que quelqu’un éprouve de la peur ». Au-delà de sa traduction par le verbe français terroriser (qui en représente un calque partiel), le verbe latin terrēre exprime un choc émotionnel qui fait vivre la ou les personnes affectées dans un état de forte peur et de trouble général. En témoignent la brutalité des circonstances et le degré d’agitation ou, au contraire, d’inhibition chez la personne affectée. Ces nuances importantes ressortent aussi de contextes très divers :

  • Acc. 627-628 D :
    Ita territa membra animo aegrat

    cunctant subferre laborem.
    « Ainsi, ses membres saisis de peur par un esprit malade, ils hésitent à affronter l’effort. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Caes. B. C. 1, 3, 5 :
    Quorum uocibus et concursu terrentur infirmiores, dubii confirmantur []
    « Par les vociférations de ceux-ci (les partisans de Pompée) et leur masse tumultueuse, les plus faibles (des sénateurs) sont plongés dans la peur, les indécis sont encouragés […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Sen. Ep. 13, 4 : Plura sunt, Lucili, quae nos terrent quam quae premunt, et saepius opinione quam re laboramus.
    « Il y a, cher Lucilius, plus de choses qui nous jettent dans la peur que de choses qui nous font du mal ; c’est plus souvent l’opinion que la réalité qui nous met en peine. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Aug. Epist. 9, 34-1, 12, 20 : Epistulas tuas cum considerarem, []uehementer me illa terruit, qua percontaris, quomodo fiat ut nobis a superioribus potestatibus uel a daemonibus et cogitationes quaedam inserantur et somnia.
    « Tandis que je considérais tes lettres, […] m’a vivement jeté dans l’inquiétude celle où tu demandes comment il se fait que, par les puissances supérieures ou par les démons, soient introduits en nous à la fois des pensées et des songes. » (traduction J.-F. Thomas).

B. « Faire peur »

Il arrive, toutefois, que terrēre ne présente pas ces nuances de choc et d’entrée dans une nouvelle étape du sentiment, et qu’il signifie simplement que la personne désignée par le sujet grammatical fait naître la peur :

  • Liv. 29, 34, 10 : Masinissa ex composito nunc terrentis, nunc timentis modo aut ipsis obequitabat portis, aut cedendo, cum timoris simulatio audaciam hosti faceret, ad insequendum temere eliciebat.
    « Masinissa, selon le plan convenu, feignant tantôt de chercher à effrayer, tantôt d’avoir peur, caracolait jusque devant les portes, ou bien, cédant, donnait de l’audace à l’ennemi en simulant la peur et en l’engageant à se lancer inconsidérément à sa poursuite. » (traduction P. François, 1994, CUF)
  • Aug.Sermons 65, 38, 427 : Duos audio, unum terrentem, alterum metuentem, quorum unus est potens, alter infirmus.
    « J’en écoute deux, dont l’un fait peur, l’autre a peur ; le premier est puissant, le second est faible. » (traduction J.-F. Thomas)3)

Cela constitue un élargissement de sens dans la typologie de R. Martin (1992, 78).

C. « Terroriser et écarter »

Plusieurs éléments contextuels montrent que l’épouvante suscitée chez les personnes affectées les fait partir ou les écarte de l’action. Le verbe présente alors plusieurs constructions :

- un syntagme ab + abl. :

  • Sall. Lep. 6 : […] prauissumeque per sceleris immanitatem adhuc tutus fuit, dum uos metu grauioris seruiti a repetunda libertate terremini.
    « […] et, comble d’infamie, à cause de l’énormité de ses crimes, il a été jusqu’à maintenant protégé, tandis que vous, craignant une servitude plus lourde, effrayés, vous renoncez à revendiquer votre liberté. » (traduction J.-F. Thomas)

- une proposition en quominus :

  • Caes. B. G. 7, 49, 2 : […] ut, si nostros loco depulsos uidisset, quo minus libere hostes insequerentur terreret.
    « […] en sorte que, s’il voyait les nôtres lâcher pied, ileffrayait les ennemis, empêchant leur poursuite. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Lact. Inst. 6, 17, 24 : […] sed ut iubentibus facere nos contra legem dei contraque iustitiam nullis minis aut suppliciis terreamur, quominus dei iussionem iussioni hominis praeferamus.
    « […] mais lorsqu’on nous commande d’agir contre la loi de Dieu et contre la justice, il faut que la peur des menaces ou des supplices ne nous empêche pas de préférer un commandement divin à un commandement humain. » (traduction Chr. Ingremeau, 2007, Sources Chrétiennes)4)

- un syntagme c.o.d. à l’accusatif impliquant une idée de mouvement :

  • Ov. M. 1, 726-727 :
    […] stimulosque in pectore caecos
    condidit et profugam per totum terruit orbem.
    « […] elle a caché au fond de son cœur les aiguillons et elle le terrorise, l’entraînant à une fuite dans tout l’univers. » (traduction J.-F. Thomas),

ce dernier emploi étant limité à la poésie augustéenne5).

Ces structures ne changent pas le sémantisme du verbe, car la nuance de détournement sous l’effet de la crainte est introduite par le seul contexte, ce qui caractérise une polysémie d’acceptions externe (R. Martin, 1992, 91). Ces emplois n’ont pas, tant s’en faut, une grande fréquence, ce qui confirme que terrēre fait porter l’information sur l’entraînement dans un état de peur et ses manifestations plutôt que sur les conséquences de celle-ci.

Conclusion

Terrēre présente, certes, des occurrences où il a la valeur de « faire peur » ; mais, le plus souvent, est exprimée l’idée d’un choc produit par une circonstance qui fait vivre dans un état de peur ou dans un nouveau degré de ce sentiment. Ce choc et les manifestations physiques assez souvent exprimées témoignent d’une émotion vive et envahissante. Il n’y a pas, à l’inverse, de formalisation analytique de la crainte : le verbe est rarement construit avec une complétive en + subjonctif voir 5. 4. fin. Terrēre marque plutôt l’entraînement brutal d’une personne dans la crainte qu’une crainte pensée, évaluée par celle-ci.


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1) Le lien entre la peur et le trouble profond qui l’accompagne ressort aussi du contexte plus général (Vell. 2, 110, 6) : Quin etiam tantus huius belli metus fuit ut stabilem illum et firmatum tantorum experientia Caesaris Augusti animum quateret atque terreret. « Si grande fut la peur provoquée par cette guerre qu’elle ébranla et épouvanta l’âme de C. Auguste, pourtant ferme et instruite par l’expérience de guerres si importantes. » (traduction J.-F. Thomas)
2) De même Hor. O. 3, 27, 6 ; Ov. Pont. 1, 3, 57.
3) De même Liv. 30, 33, 9 ; Ov. Her. 17, 237 ; Sen. Nat. 2, 50, 3 ; Curt. 8, 2, 7 ; Quint. 1, 20, 27 ; 3, 8, 40.
4) De même Tac. H. 2, 63, 2.
5) De même Ov. M. 14, 518 ; Hor. O. 4, 11, 25.