sūs, suis « cochon, porc » (m.)

(substantif)



5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

Le terme sus n’est pas analysable en synchronie en latin. Sa famille lexicale est assez pauvre (voir § 5.3).

5.2. Les interprétations et ré-analyses synchroniques

Les réflexions métalinguistiques des auteurs latins portent sur trois aspects :
a) les rapprochements étymologiques dans le cadre de l’ « étymologie synchronique » ;
b) les faits d’homophonie avec d’autres lexèmes ;
c) les relations avec les autres lexèmes dénotant des suidés.

Ces trois aspects sont traités par Varron, qui – il faut le souligner – est l’auteur latin qui consacre le plus d’attention aux suidés dans son ouvrage sur l’agriculture (Res rusticae), dont le personnage principal s’appelle, précisément, Scrofa, cognomen tiré du nom de la truie.

5.2.1. Les rapprochements étymologiques synchroniques de Varron :

  • Varr. R. 2, 4, 9 :
    Sus Graece dicitur ὗς olim θῦς dictus ab illo uerbo quod dicunt θύειν quod est immolare. Ab suillo enim genere pecoris immolandi initium primum sumptum uidetur cuius uestigia quod initiis Cereris porci immolantur et quod initiis pacis foedus cum feritur porcus occiditur.
    « Le porc se dit en grec ὗς, autrefois θῦς, d’après le mot θύειν qui signifie ‘sacrifier’. C’est en effet avec le bétail porcin que la coutume du sacrifice a, semble-t-il, pris naissance et il en reste des traces dans le fait que, dans les rites d’initiation à Cérès, ce sont des porcs que l’on sacrifie et que, dans le rituel qui introduit à la paix, lorsqu’un traité est conclu, c’est un porc que l’on tue. » (Traduction Ch. Guiraud, 1985, Paris, CUF)

Varron semble être conscient de l’appartenance de sus à la langue religieuse puisqu’il le met en relation avec le verbe grec signifiant « sacrifier ». La présence de sus dans le composé suouetaurilia (attesté chez Caton, Agr. dans la prière archaïque à Mars) a probablement favorisé un tel sentiment, d’autant plus que le mot allait sortir de l’usage commun à l’époque de Varron.

5.2.2. Les faits d’homophonie avec d’autres lexèmes :

L’homophonie avec d’autres lexèmes latins est signalée par Varron à propos du génitif sg. suis, qui a le même signifiant que certaines formes dans la conjugaison du verbe suere « coudre » (suis « tu couds » 2e pers. sg. indic. prés.), mais a aussi des formes homophones ou de pronociation très proche dans la flexion de l’adjectif possessif réfléchi suus, qui au nominatif présente des flottements graphiques <suus> / <sus> :

  • Varr. L.L. X 2,7 :
    Quid enim similius potest uideri indiligenti quam duo uerba haec suis et suis? Quae non sunt, quod alterum significat suere, alterum suem.
    « En effet, qu’est-ce qui peut paraître plus semblable à une personne inattentive que les deux mots suis et suis ? Mais ils ne sont pas identiques, puisque le premier signifie ‘coudre’ (suere) et le second ‘d’un porc’ (suis génitif ; suem acc. sg.).»1)

En fait, les formes homophones sont:

a) pour sus et suere :

  • suis gén. sg. de sus et “tu couds” (2e pers. sg. indic.prés. de suere) ;
  • suem acc. sg. de sus et “je coudrai” (1ère pers. sg. futur de suere) ;
  • sue abl. sg de sus et impératif de suere “couds!”;
  • suēs nomin. et acc. pl. de sus et “tu coudras” (2e sg. futur de suere);

b) pour sus et suus :

  • sŭŭm pour sūs gén. pl. et pour suus acc. M. sg. ;
  • suī : dat. sg. de sus et nomin. pl. M. de suus ainsi que gén. M. sg.
    Varron fait probablement allusion aussi à deux formes qui ne se différencient que par la longueur d’une voyelle : comme sŭĭs (gén. sg. de sūs) et sŭīs (dat.-abl. pl. de suus).

5.2.3. Les relations avec les autres lexèmes portant sur les suidés :

Les relations de sus avec les autres lexèmes appartenant au système terminologique des suidés sont traitées par divers auteurs latins dans des perspectives différentes. Caton et Varron, lorsqu’ils se réfèrent, dans le cadre du sacrifice solennel des suouetaurilia, à l’offrande concrète, mentionnent respectivement porcus:

  • Cat. Agr. 141, 4 :
    Vbi porcum immolabis, agnum uitulumque, sic oportet :
    « Eiusque rei ergo macte suouitaurilibus immolandis esto »
    .
    « Quand vous immolerez le pourceau, l’agneau ou le veau, il faut dire : ‘En raison de ceci, sois honoré par l’immolation des suouitaurilia’. » (Traduction R. Goujard, 1975, Paris, CUF)

et uerres :

  • Varr. R. 2, 1, 10 :
    … et quod, populus Romanus cum lustratur suouitaurilibus, circumaguntur uerres aries taurus.
    « … lorsque le peuple romain est purifié par le rite des suovétaurilies, on mène autour de lui un verrat, un bélier et un taureau. » (Traduction Ch. Guiraud, 1985, Paris, CUF)

Le commentaire de Servius insère sus par opposition à aper dans la distinction entre ‘domestique’ et ‘sauvage’ :

  • Seruius, ad Georg. III 255 :
    dicit autem suem domesticum, quem cicurem uocant ; nam de apris supra ait (248) tunc saeuus aper.

5.3. « Famille » synchronique du terme

5.3.1. Les lexèmes dérivés

Le substantif sus a servi de base à un groupe de dérivés, dont les attestations se concentrent essentiellement chez les auteurs les plus anciens et sont, par conséquent, très limitées en nombre :

- sŭīle Nt. « porcherie » (à partir de Varron ; Col.) avec le suffixe -īlis dé-substantival, ici au Nt. pour dénoter le bâtiment où l’on garde les animaux dénotés par la base de suffixation (su-« porcs », bou̯- « bovins », etc.) ;

- sŭillus, -a, -um « ce qui appartient au cochon ou au porc » (à partir de Plaute), diminutif de l’adjectif relationnel sŭīnus, -a, -um « de porc » avec le suffixe *-lo- de diminutif selon un traitement phonétique usuel pour ce suffixe : *-in-lo-s > -il-lu-s par assimilation régressive du n au l.

Chez Plaute, avec substantivation au féminin, est attesté le substantif suilla,-ae qui désigne la viande de porc ou la nourriture à base de porc ; le genre féminin étant dû à l’association synchronique avec caro F. « chair » (cf. le syntagme suilla caro Varr. R. 2,4,8 « viande de porc »).

- sŭcŭla, -ae F. « jeune truie » (à partir de Plaute) avec le suffixe de diminutif -ulus, -a, -um au genre féminin en fonction sémantique minorative ; par métaphore, le terme a dénoté le treuil (Vitruve) et une partie du pressoir (Caton, Vitruve) ; le masculin suculus,-i M. « goret » est attesté tardivement (Inst. Just.).

- sŭbulcus, -i M. « porcher » (à partir de Caton ; Varr. R. ; Mart.) est bâti sur le radical latin su- « porc » ; l’élément suivant -bulcus est difficile, mais un petit paradigme lexical a dû se créer en latin puisqu’on a parallèlement sur le nom du bovin : bu-bulcus, -i M. « bouvier, celui qui s’occupe des bovins ».

On a rapproché ce second élément de gr. φύλαξ « gardien, qui garde » (F. Bader 1962, § 101, n. 45). A. Ernout (1940, p. 122) pose *-bhul(a)-ko-s, qu’il rapproche de gr. φύλαξ ainsi que de l’italien bifolco, qui, selon lui, est issu de lat. -fulcus avec un traitement « dialectal » de la consonne « sonore aspirée » i.-e. *bh.

Si ce rapprochement est justifié diachroniquement, on a dans su-bulcus, bu-bulcus d’anciens composés avec le sens littéral « qui garde les porcs / bœufs ». Mais en synchronie, le second élément -bulcus fonctionne comme un suffixe de faible rendement caractéristique d’un petit paradigme lexical servant à la dénomination de personnes qui s’occupent de certains animaux domestiques (M. Fruyt 1986, p. 249)2).

- sŭcerda signifie « stercum suillum » (« excrément de porc » ; depuis Lucilius) d’après Festus (F. 390, 24 L.) et Paul Diacre (P.F. 391, 4 L.), qui citent un fragment d’une comédie de Titinius (178 R.) : « Quid habes nisi unam arcam sine claui ? eo condis sucerdas. ». Un petit paradigme lexical a dû se constituer puisqu’on a aussi mūs-cerda « crotte de souris », dont le sens « stercus murum » est précisé par Festus (F. 132, 7 L.) et Paul Diacre (P.F. 133 L.). Il s’agit d’un composé déterminatif ancien dont le second terme (hérité) cerda signifie « excrément », tandis que le premier terme du composé dénote l’animal concerné : sŭ- « porc »,mūs- « souris, rat » (mūs, gén. mūris).

- sūcīdia / succīdia, -ae F. « quartier de porc salé » (à partir de Lucilius, Caton, Varron) ; puis par extension sémantique « ressources, réserves » (Cic.). Le thème de ce terme est analysable en trois éléments : sū-cīd-ia. Après le premier élément sū- « porc », le second élément morphologique -cīd- est la forme prise par le radical latin du verbe caedere « frapper, tuer » lorsqu’il est en syllabe intérieure (avec monophtongaison en i long de l’ancienne diphtongue ae). Le mot se termine par le suffixe usuel -ia F.. Le sens littéral est « entité qui résulte du découpage d’un porc », d’où « morceau de porc, viande de porc ».

Varron rapproche clairement le terme succidia du porc :

  • Varr. L. 5, 110 :
    Succidia ab suibus caedendis : nam id pecus primum occidere coeperunt domini et ut seruarent sallere.
    « Succidia (petit salé) vient de sues caedendi (abattre les porcs), car c’est cet animal que les propriétaires tuèrent en premier lieu et mirent au saloir pour le conserver. » (Traduction J. Collart, 1954, Paris, Belles Lettres)

Le terme succidia a pu être rapproché en synchronie du verbe dénotant le procès de découpage de la viande : suc-cīdere « couper par en dessous »3), préverbé en sub- de caedere. Ainsi pourrait s’expliquer en partie la variante orthographique (et peut-être phonétique) succīdia avec géminée, en plus du fait que la séquence « voyelle longue + consonne simple » équivaut à « voyelle brève + consonne géminée » (cf. la forme attendue Iūpiter, qui devient Iuppiter).

- suouetaurilia, -ium « offrande sacrificielle d’un porc, d’une brebis, d’un bœuf » (Caton, Agr. 141,3 ; Varr. R. 2,1,10 ; Liu.). L’analyse en su-oue-taur-īlia montre qu’il s’agit d’un composé suffixé en -īlia (Nt. pl. substantivé du suffixe adjectival -īlis). La séquence su-oue-taur- représente un composé copulatif ou dvandva4) , (terminologie des grammairiens indiens pour le sanskrit, conservée pour la composition dans les langues i.-e. anciennes), où les éléments successifs sont dans une relation d’addition les uns par rapport aux autres (un porc + un ovin + un taureau). Ce type de composé hérité, bien représenté en sanskrit, est très rare et presque inexistant en latin (M. Fruyt 2005, p. 263).

Presque la totalité de ces termes dérivés de sus sont attestés au début de la littérature latine, ce qui témoigne de la vitalité du terme sus en latin de l’époque archaïque. Cette vitalité s’affaiblit en latin classique (à l’exception de Varron) et, de manière plus prononcée, en latin tardif : beaucoup de dérivés anciens sortent de l’usage et sus ne produit pas de nouveaux dérivés.

D’autre part, certains dérivés entrent en concurrence, déjà chez les auteurs les plus anciens, avec les dérivés des autres termes. Ainsi, subulcus « porcher », parallèle à bubulcus, entre-t-il en concurrence avec porcinarius (suffixe -ārius, -i M. de nom de métier) et porculator (suffixe -tor M. de nom d’agent, formant aussi des noms de métier dé-substantivaux) et, plus tard, avec porcarius (adjectif qui aura une grande fortune dans les langues romanes, par exemple fr. porcher ; it. porcaio, etc.). De son côté, porcina est parallèle à suilla pour désigner la viande de porc et porcinarium « porcherie » se substitue de bonne heure à suile. Sucula entre en concurrence avec porca et scrofa, mais ce dernier mot demeure comme injure adressée aux femmes, comme l’atteste un graffiti sur les murs de Pompéi (CIL IV 2013, 9). Les dialectes italiens modernes du sud de l’Italie ont conservé ce mot comme terme d’injure pour une femme (it. zoccola).

Toutefois la présence de cette série de mots chez les auteurs de théâtre anciens (Plaute, Titinius), mais aussi dans le style mélangé des Satires de Lucilius, indique que leur emploi se situait au niveau de la langue commune. Leur affaiblissement en latin classique, qui aboutit à leur quasi-disparition à l’époque tardive, est lié à la diminution de l’emploi de sus, qui est leur base de dérivation.

5.3.2. Onomastique

Il faut aussi mentionner, au sein de la famille synchronique de sus, les dérivés qui alimentent l’onomastique. Les Latins étaient conscients du fait qu’à la base de nombreux noms de personne se trouvaient des noms d’animaux, comme en témoigne ce passage de Varron (qui ne cite aucun anthroponyme issu de noms de suidés) :

  • Varr. R. 2, 1, 9 :
    nomina multa habemus ab utroque pecore, a maiore et a minore – <a minore> Porcius, Ouinius, Caprilius; sic a maiore Equitius, Taurius, <Asinius – et idem> cognomina adsignificare quod dicuntur, ut Anni[i] Caprae, Statili Tauri, Pomponi Vituli, sic a pecudibus alia multa ?
    À la différence d’autres noms d’animaux, les occurrences onomastiques fournies par le latin à partir des dénominations du porc et de sa viande correspondent à peu près à la variété terminologique offerte par le lexique. Sur porcus est formé Porcius (nom célèbre de la famille de Caton l’Ancien) ; sus est représenté par les gentilices Suius et Suillius et par le cognomen Suilla ; de uerres sont tirés les gentilices Verres, Verrius ; Scrofa est employé comme cognomen, notamment dans le nom du personnage principal que Varron met en scène dans le dialogue de ses Res Rusticae.

Les Romains étaient conscients des rapports entre anthroponymes et zoonymes, comme le montre Cicéron lorsqu’il joue habilement avec les noms de son ennemi Verres et du collaborateur de celui-ci, Q. Apronius, appelant ce dernier similem sui et sui simillimum. L’ironie consiste dans un jeu de mots entre l’adjectif possessif réfléchi suus et le terme sus « porc, cochon », dont les différentes catégories sont évoquées par les noms de Verres et d’Apronius :

  • Cic. Verr. 2, 3, 22 :
    Eorum omnium qui decumani uocabantur princeps erat Quintus ille Apronius quem uidetis ; de cuius inprobitate singulari grauissimarum legationum querimonias audiuistis. Aspicite iudices uultum hominis et aspectum, et ex ea contumacia quam hic in perditis rebus retinet, illos eius spiritus Sicilienses quos fuisse putetis cogitate ac recordamini. Hic est Apronius quem in prouincia tota Verres, cum undique nequissumos homines conquisisset et cum ipse secum sui similes duxisset non parum multos, nequitia, luxuria audacia sui simillimum iudicauit.
    « De tous ces hommes qui portaient le nom de dîmeurs, le principal était ce Q. Apronius, que vous voyez ; pour ce qui est de son improbité singulière, vous avez entendu les plaintes des délégations les plus autorisées. Remarquez, juges, le visage de cet homme, son aspect ; cet air d’orgueil obstiné, qu’il conserve dans une situation désespérée, peut vous permettre d’imaginer et de vous représenter ce qu’ont dû être ses grands airs en Sicile. Le voilà, cet Apronius ; dans la province entière Verrès s’était mis en quête pour rassembler de toutes parts les pires vauriens, et il avait emmené avec lui bon nombre de gens qui lui étaient semblables : c’est pourtant en cet Apronius qu’il a pensé trouver celui qui, en tant que vaurien, en tant que personnage débauché et impudent, lui était absolument semblable. » (Traduction H. de la Ville de Mirmont, 1960, 3e éd., Paris, CUF)

La diffusion de Suius et Suillius / Suilla, qui sont issus de suilla, -ae « viande de porc », nous montre que le terme dérivé désignant l’objet concret, c’est-à-dire la viande empiétait sur la désignation générique de l’animal (sus).

On retrouve dans les langues sabelliques le même procédé de dérivation dans l’onomastique, comme le montre le schéma suivant présentant les données de l’anthroponymie latine et celles des langues sabelliques :

Latin Langues sabelliques
Porcius (gentilice) < lat. porcus -
Apronius (gentilice) ; (<aprōn) Apronius, Apruf(i)culus < omb. apruf
Verres, Verrius (gentilice) < uerres Virriis (gentilice osque) < *uerr(e)s
Scrofa (cognomen) < scrofa -
Suius Suillius (gentilice) Soies (gentilice osque) <sus

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

Les associations synchroniques de sus concernent essentiellement les autres termes qui portent sur la terminologie des suidés en latin (voir les lemmes porcus et aper).

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1) « For to the careless person what can seem more alike than the two words suis and suis? But they are not alike, because one is from suere ‘to sew’ and means ‘thou sewest’, and the other is from sus and means ‘of a swine’.» (traduction R. G. Kent, 1967, Loeb Classical Library
2) Lat. Bubulcus est attesté anciennement comme cognomen, ce qui n’est pas étonnant pour un nom de métier.
3) Mais Le Grand Gaffiot s.u. succidia renvoie directement au verbe succido-2, sans reconnaître dans la syllabe initiale le radical latin dénotant le porc.
4) Terminologie des grammairiens indiens pour le sanskrit, conservée pour la composition dans les langues i.-e. anciennes.