sŭperbus, -a, -um

(adjectif)



6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

L’observation des occurrences de superbus et superbia au cours de la latinité permet de repérer un glissement de l’orgueil arrogant des personnes aux choses et autres entités qui focalisent la noble fierté. Il y a donc un phénomène d’objectivation en même temps qu’une inversion axiologique. Ce glissement s’opère manifestement dans l’épopée, celle de Virgile surtout, où les deux dernières valeurs (« noble fierté », « brillant ») ont le plus d’occurrences ; cela se comprend dans la mesure où ce genre illustre la valorisation héroïque et l’exaltation légitime de la fierté dans le groupe à travers les manifestations concrètes de la gloire1).

6.2. Etymologie et origine

Super-bus, comme pro-bus, fut à l’origine un composé, avant de devenir inanalysable comme tel en synchronie. Dans ces deux adjectifs, le premier élément est adverbial, le second est une forme de la racine *bhewH‑/*bhū‑ (*bhuH-) « croître, se développer, devenir ». Le second élément -bus est un dérivé thématique de la racine au degré zéro *bhuH-. Il faut poser une séquence *bhuH-o-, avec disparition de la laryngale2) puis consonification de u : *bhu‑o- > *bhw‑o- ; par la suite, w devant o s’est amuï. Le sk. á-bhva- (cf. plus loin) contient une formation comparable au second élément.

Des formes de structure comparable se rencontrent dans d’autres langues, bien que ce ne soient pas de véritables correspondants mais plutôt des créations parallèles. Les formes grecques de structure comparable sont les adjectifs ὑπερφυής, ὑπερφίαλος (homérique et poétique) et les adverbes ὑπερφυῶς, ὑπέρφευ. Selon Ch. de Lamberterie (1994), l’adjectif ὑπερφίαλος est certainement le résultat de la dissimilation de *ὑπερφύ-αλος (la séquence /ü/-/ü/ fut dissimilée en /ü/-/i/) ; l’adverbe ὑπέρφευ, selon Lamberterie 1994, présente l’une des rares traces, en grec, du degré plein de la racine *bheu(H)-.

Toujours en grec, on ajoutera au tableau ἀφύη « fretin, petits poissons que le pêcheur rejette » et sk. ábhva- « ectoplasme, fantôme ». Ces deux noms, comparables sans être de véritables correspondants, sont composés de la négation *- et de la racine *bhuH-, et signifient littéralement « qui ne s’est pas développé, avorton », voire « non être ». Toutefois, dans ἀφύη/ábhva-, le second élément du composé, la racine *bhuH-, a son sens plein de « être, devenir », tandis que, dans le type latin superbus/probus, l’élément *bhuH- est celui des deux qui porte le moins d’information, il est en voie de suffixalisation, selon un processus extrêmement fréquent3).

Les formes sanskrites proches sont prabhavá-, prabhú- « remarquable, qui se distingue ; puissant » (substantif dérivé prábhūti- « excellence, supériorité, puissance »). Le second élément de prabhavá- est une formation thématique, comme dans probus et superbus, mais avec degré plein de la racine ; prabhú- est une formation athématique, avec abrègement anormal du /ū/ du second élément. Cependant, le sens n’est pas tout à fait le même que celui de probus. Il s’agit de créations parallèles, non de correspondants au sens strict. Mais si les mots en tant que tels ne sont pas hérités, en revanche, le type l’est certainement, et l’association des composants *pro- et *super- avec *bhuH- aussi.

Bien que les preuves décisives manquent, probus, comme superbus, a dû s’appliquer aux arbres : probus « qui se développe droit », superbus « qui se développe au-dessus, plus haut que les autres ». Autant probus bénéficie de connotations positives, autant superbus en a généralement de négatives (mais il offre aussi des occurrences en emploi mélioratif : cf. supra § 4.2.B et § 4.2.C ).

Il exista probablement un usage phraséologique très ancien de ces composés en super-/ὑπερ-. Il n’est que d’évoquer Tarquin dit le Superbe, qui fait preuve d’ὕβρις, à l’instar du Xerxès des Perses, dont la démesure est dénoncée par l’ombre de Darius :

  • Eschl. Pers. 820 :
    ὡς οὐχ πέρφευ θνητὸν ὄντα χρὴ φρονεῖν.
    « (que) quand on est mortel, on ne doit pas avoir de pensées au-dessus de sa condition. » (traduction J.-P. Brachet)

Ch. de Lamberterie note justement : « L’adjectif superbus fournit un répondant remarquable à l’adverbe grec ὑπέρφευ et confirme l’analyse de ce dernier, tant pour la forme que pour le sens : dans le passage des Perses où apparaît pour la première fois l’adverbe ὑπέρφευ, quel meilleur qualificatif donner à Xerxès que celui de superbus4)



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1) Voir Fr. RIPOLL (1998, 194-196 ; 313-315).
2) Ch. de LAMBERTERIE (1994, 334) : « On sait que la composition est un contexte propre à l’élimination pure et simple des laryngales, sans dégagement d’une voyelle ni allongement compensatoire. »
3) Est-il besoin de citer le suffixe d’adverbe roman fr. -ment, esp. it. ‑mente, issu de la réinterprétation du substantif latin mente dans des groupes à l’ablatif, ou le suffixe all. -weise, issu du substantif Weise selon des modalités semblables ? On peut encore ajouter germ. commun *-haidu- « forme, allure, manière d’être », qui a produit des substantifs indépendants (got. haidus « manière, sorte », v.sax. hēd « état, dignité », v.h.a. heit « forme, personne, manière, sorte »), mais a aussi donné un suffixe d’abstraits extrêmement productif (all. -heit, angl. ‑hood).
4) Ch. de LAMBERTERIE (1994, 334).