sŭperbia, -ae (f.)

(substantif)



4.2. Description des emplois et de leur évolution: exposé détaillé

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Superbia est rendu habituellement par « orgueil, comportement hautain » ou « fierté » ; cependant, la comparaison avec arrogantia permet de préciser davantage ce sens. Par ailleurs, le lexème acquiert le sens positif « caractère somptueux », ce qu’il s’agit d’expliquer.

A. « orgueil, comportement hautain »

Cette valeur se rattache aux données de l’étymologie (« qui se trouve au-dessus de »)1).
Dans un certain nombre d’énoncés, l’adjectif exprime l’idée d’une supériorité méprisante qui génère de la violence. C’est le cas dès les occurrences les plus anciennes du groupe morpho-sémantique de superbus et superbia, chez Naevius, ainsi que chez Ennius :

  • Naev. Bel. Pun. 6, 39 (éd. Warmington) : Superbiter contemtim conterit legiones.
    « Par ses manières hautaines et méprisantes, il épuise ses légions. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Enn. An. 8, 289 (éd. Vahlen) : His pernas succidit iniqua superbia Poeni.
    « La dure et cruelle supériorité du Carthaginois lui fit les amputer des jambes. » (traduction J.-F. Thomas)

Plus largement, la supériorité qu’une personne se reconnaît lui donne une position dominante dans les rapports de force. Il s’agit d’une rivalité :

  • Pl. Merc. 998-999 :
    Pergin tu autem ? heia ! superbe inuehere. Spero ego mihi quoque
    tempus tale euenturum, ut tibi gratiam referam parem
    « Tu continues, toi ? Holà, attaque en profitant de ta supériorité. J’espère moi aussi qu’un jour viendra où je te rendrai la pareille. » (traduction J.-F. Thomas)

Ailleurs, c’est une prise de distance plus ou moins hostile :

  • Cic. Fam. 1, 10 (t. 3 n° 160) : […] te superbum esse dicunt, quod nihil respondeas […].
    « […] [ils] disent […] que tu es fier, parce que tu ne réponds pas […] » (traduction L.-A. Constans, 1960, CUF)
  • Cic. Sest. 26 : qua tum superbia caenum illud ac labes amplissimi ordinis preces et clarissimorum ciuium lacrimas repudiauit.
    « Avec quelle superbe cet homme, qui n’est que fange et que souillure, osa repousser alors les prières de l’ordre le plus considérable et les implorations des citoyens les plus éminents. » (traduction J. Cousin, 1965, CUF)
  • Hor. Ep. 2, 1, 215 : […] spectatoris fastidia ferre superbi.
    « […] supporter les dégoûts de spectateurs hautains. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Liv. 9, 46, 8 : […] documentum aduersus superbiam nobilium plebeiae libertatis.
    « […] un fait qui est la preuve de l’indépendance de la plèbe devant l’orgueil des nobles. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Tac. An. 4, 29, 3 : […]addideratque (Serenus) quaedam contumacius quam tutum apud aures superbas et offensioni proniores.
    « […] il avait ajouté certains mots trop fiers pour ne pas blesser sans danger des oreilles hautaines et promptes à s’offenser. » (traduction P. Wuilleumier, 1975, CUF)
  • Tac. H. 3, 66, 2 : Nec tantam Vespasiano superbiam ut priuatum Vitellium pateretur, ne uictos quidem laturos
    « Et puis, Vespasien n’avait pas un tel sentiment de sa supériorité qu’il pût souffrir Vitellius simple particulier : les vaincus eux-mêmes ne le supporteraient pas. » (traduction J. Hellegouarc’h, 1989, CUF)

De tels exemples montrent que l’orgueil hautain génère la confrontation la plus vive.

À cela deux corollaires importants.

Cet orgueil allant jusqu’à nourrir un rapport de force est une spécificité de la famille de superbus et de superbia, qui la différencie nettement de celle d’arrogans et arrogantia.

Cette idée d’une conduite à la fois hautaine et violente, méprisante et provocatrice, peut expliquer que ce soit superbia et non arrogantia qui ait été utilisé pour désigner le comportement de Tarquin, comme le montre ce passage du De Republica, où l’orgueil (superbia) du roi s’inscrit dans une double violence, celle de son pouvoir personnel très dur et celle de l’hostilité qu’il suscite :

  • Cic. Rep. 1, 62 : Tu non uides unius inportunitate et superbia Tarquini nomen huic populo in odium uenisse odium ?
    « Ne te rends-tu pas compte, toi, que c’est à cause de l’intraitable orgueil d’un seul, de Tarquin, que le titre de roi est devenu odieux à notre peuple ? » (traduction E. Bréguet, 1980, CUF)2)

Cet emploi du mot est sans doute apparu à la fin du IVesiècle avant notre ère, quand s’est développée l’image très hostile de Tarquin chez les républicains par référence au τύραννος grec3).

Cependant cette idée d’une confrontation peut rester plus implicite ou même ne plus être marquée :

  • Pl. Merc. 851-852 :
    Apparatus sum, ut uidetis. Abicio superbiam.
    Egomet mihi comes, calator, equus, agaso, armiger
    « Me voilà prêt, comme vous le voyez. Loin de moi tout faste orgueilleux. Je suis mon compagnon, mon domestique, mon cheval, mon palefrenier, mon écuyer.» (traduction A. Ernout, 1936, CUF)
  • Sall. J. 41, 3 : Sed ubi illa formido mentibus decessit, scilicet ea quae res secundae amant, lasciuia atque superbia, incessere.
    « Mais, dès que cette crainte eut disparu des esprits, mes maux amis de la prospérité, la licence et l’orgueil, apparurent à leur tour. » (traduction A. Ernout, 1941, CUF)
  • Sen. Ben. 7, 10, 6 : Cum bene ista, per quae diuitias suas disposuit ac fudit, circumspexerit superbumque se fecerit [].
    « Quand il aura bien promené ses regards sur toutes ces choses entre lesquelles il a réparti sa richesse à flots, et qu’il se sera rendu plein d’orgueil []. » (traduction J.-F. Thomas)

Superbia et superbus rejoignent alors arrogans et arrogantia :

  • Cic. Agr. 2, 95 : Campani semper superbi bonitate agrorum et fructuum magnitudine … Ex hac copia atque omnium rerum adfluentia primum illa apta est adrogantia qua a maioribus nostris alterum Capua consulem postulauit [].
    « Les Campaniens se sont toujours enorgueillis de l’excellence de leurs terres et de l’abondance de leurs récoltes … C’est à cette abondance et à cette affluence de tous les biens qu’est liée tout d’abord cette arrogance qui engagea Capoue à réclamer à nos ancêtres le privilège de fournir l’un des deux consuls []. » (traduction A. Boulanger, 1931, CUF)

D’où un sémème qui rende compte des usages à la fois larges et spécifiques :
/sentiment de supériorité dont se pénètre la personne/ /qui le prend de haut avec les autres/ /en voulant marquer sa prééminence/ /et peut chercher qu’on lui cède/ /même par la confrontation/.

B. « noble fierté »

Superbia et Superbus, en poésie, se disent de la fierté légitime. Les contextes actualisent en effet la conscience que la personne a de sa juste supériorité. Elle peut se manifester lors de conflits, comme entre Ajax et Ulysse pour la possession des armes d’Achille :

  • Ov. M. 13, 16-18 :
    Praemia magna peto, fateor, sed demit honorem
    aemulus ; Aiaci non est tenuisse superbum,
    sit licet hoc ingens, quidquid sperauit Vlixes.
    « La récompense que je demande est grande, je l’avoue ; mais le rival qu’on m’oppose lui enlève toute valeur ; si haute qu’elle soit, un Ajax ne saurait être fier d’obtenir ce qu’a espéré un Ulysse. » (traduction G. Lafaye revue et corrigée, 1988, CUF)

Ajax symbolise les valeurs authentiques de courage et d’intégrité, et, si la confrontation avec Ulysse n’a rien de superbum pour lui, c’est que l’adversaire auquel il reproche de jouer de ruse lui paraît indigne de sa prééminence et de son honneur, de sa noble fierté en somme.

Ailleurs, la conscience de la supériorité trouve sa justification dans des mérites avérés et dignes d’être reconnus. Une célèbre ode d’Horace dit ainsi la fierté du poète qui attend l’immortalité, fierté fondée pleinement par la détermination quaesitam meritis:

  • Hor. O. 3, 30, 14-16 :
    […] Sume superbiam
    quaesitam meritis et mihi Delphica
    lauro cinge uolens, Melpomene, comam.
    « Prends un orgueil que justifient mes mérites, Melpomène, et viens, de bon gré, ceindre ma chevelure du laurier delphique. » (traduction Fr. Villeneuve, 1954, CUF)

L’adjectif se dit dans l’épopée des objets qui focalisent cette noble fierté, comme dans ces vers de l’Enéide de Virgile, où s’opère une relation sémantico-logique étroite entre arduos et superbum aux deux extrémités du vers :

  • Virg. En. 8, 682-684 :
    Parte alia uentis et dis Agrippa secundis
    arduos agmen agens, cui, belli insigne superbum,
    tempora nauali fulgent rostrata corona .
    « Non loin, avec l’appui des vents et des dieux, Agrippa conduit fièrement le corps de bataille : il porte l’insigne de la valeur militaire, la couronne navale brille sur son front hérissé des rostres. » (traduction J. Perret, 1978, CUF)

Il en est de même dans les vers suivants, où la focalisation interne et l’opposition avec incertum de patre ferebat montre l’assurance qui anime le personnage :

  • Virg. En. 11, 340-341 (à propos de Drancès) :
    seditione potens (genus huic materna superbum
    nobilitas dabat, incertum de patre ferebat)
    « tirant sa force des discordes civiles, la noblesse de sa mère lui donnait une naissance d’une fière grandeur ; de son père il n’avançait rien de sûr. » (traduction J.-F. Thomas)

Sémème: /sentiment de supériorité dont la personne se pénètre/ /de manière justifiée/ /pour marquer sa prééminence/.

La différence axiologique importante avec l’« orgueil » se concrétise par un double mouvement d’adjonction et d’effacement de sèmes où les archisémèmes demeurent identiques : il s’établit une polysémie étroite de sens4).

C. « caractère somptueux »

Le nom et, surtout, l’adjectif (en poésie) désignent le caractère magnifique d’un objet. Il ne s’agit pas seulement d’une riche beauté, mais les contextes soulignent souvent que cette qualité se dégage de l’ensemble et frappe le regard. En effet, elle est une touche qui valorise encore davantage la chose :

  • Virg. En. 1, 639-640 :
    arte laboratae uestes ostroque superbo,
    ingens argentum mensis …
    « étoffes artistement ouvrées, rehaussées d’une pourpre magnifique, sur les tables une profusion d’argenterie … » (traduction J. Perret, 1977, CUF)

Ou bien l’objet s’impose par sa taille et sa valeur sur les autres éléments, comme ce manteau, palla superba, par rapport aux autres ornements des jeunes filles, dans les Amours d’Ovide :

  • Ov. Am. 3, 13, 25-26 :
    Virginei crines auro gemmaque premuntur
    et tegit auratos palla superba pedes
    « Les cheveux des jeunes filles sont tressés d’or et de pierres précieuses, et un manteau somptueux couvre leurs pieds chaussés d’or. »5) (traduction J.-F. Thomas)

Sémème : /qualité parfaite/ /qui marque sa prééminence/.

L’axiologie positive rattache cette valeur à la précédente. Le changement d’archisémème et le double mouvement d’adjonction et d’effacement de sèmes caractérisent une polysémie lâche de sens6).

On relève un exemple du nom en prose, dans le traité d’architecture de Vitruve :

  • Vitr. 7, 3, 4 : […] album opus propter superbiam candoris []concipit fumum.
    « … le stuc, à cause de son insolente blancheur, prend la fumée. » (traduction B. Liou et M. Zuinghedau, 1995, CUF)

Si le stuc se noircit ( concipit fumum ) si facilement, c’est que sa blancheur éclate, et l’on retrouve l’idée d’une propriété qui se manifeste avec force, ce que rendent bien B. Liou et M. Zuinghedau.

Cette capacité à se manifester avec force dans toutes ses qualités peut aussi expliquer l’emploi du mot pour des productions agricoles précoces ou éclatantes, comme des variétés d’olives et de poires, chez Pline l’Ancien :

  • Plin. Nat. 15, 52-53 : Dat iis (= malis) farina uilissimis nomen, quamquam primis aduentu decerpique properantibus. Eadem causa in piris taxatur superbiae cognomine : parua haec, sed ocissima.
    « Les moins estimées < des pommes > tirent leur nom de la farine, mais elles sont les premières à venir et ont hâte d’être cueillies. Un motif semblable a valu à une espèce de poires le nom de ‘superbe ’ : elle est petite mais très hâtive. » (traduction J. André, 1960, CUF)

Conclusion : la polysémie et l’unité de superbus et superbia

Qu’il s’agisse du comportement hautain, de la noble fierté et du caractère somptueux, ces trois valeurs de superbus et superbia présentent comme unité, même si bien sûr elle n’est pas toujours actualisée, l’idée d’une supériorité sûre d’elle-même qui ne peut que chercher à se montrer (sème /qui manifeste sa prééminence/).


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1) Voir EM, s. v. super et voir infra, § 6.2.
2) Cf. Cic. Rab. Perd. 13 ; Sall. Catil. 6, 7.
3) P.-M. MARTIN (1982, 278-282)
4) , 6) Voir J.-F. THOMAS, « Polysémie », DHELL- IV.
5) Voir aussi Virg. A. 2, 504 et Stat. Theb. 1, 525.