somnus, -ī (m.)

(substantif)



4.2. Exposé détaillé

A. Proprement : état de celui qui dort, par opposition à l’activité de celui qui est éveillé ; cessation de l’activité

  • Définition de Pline, H.N. 75, 98 :
    Est somnus nihil aliud quam animi in medium sese recessus.
    « Le sommeil n’est rien d’autre que le retrait de l’esprit sur lui-même ».

A.1. En bonne part, « la tranquillité »

Par extension de ce sens propre, en bonne part somnus dénote la tranquillité, comme quies. Un passage de Lucrèce (IV, 907-908 cité en 4.2.) illustre l’association des deux termes, somnus étant présenté comme la cause efficiente de quies.

  • Lucr. IV, 907-908 :
    Nunc quibus ille modis somnus per membra quietem
    Inriget, atque animi curas e pectore soluat.

    « maintenant, comment le sommeil répand-il le repos dans nos membres, en soulageant le cœur des soucis qui l’oppressent. » (traduction CUF)

A.2. En mauvaise part, « l’inertie », « la paresse »

  • Cic.Sest., 138 :
    Sed mihi omnis oratio est cum uirtute non cum desidia, […] cum iis qui se patriae, qui suis ciuibus, qui laudi, qui gloriae, non qui somno et conuiuiis et delectationi natos arbitrantur. \\« Mais ici c’est uniquement à la vertu que je m’adresse, non à l’indolence, […] à ceux qui s’estiment nés pour la patrie, pour leurs concitoyens, pour la considération, pour la gloire, non pour le sommeil, les banquets et l’amusement. » (traduction CUF)

Somnus est alors associé au champ sémantique du déshonneur ou, du moins, de ce qui n’est pas glorieux et digne d’estime, aux côtés de desidia, et opposé à celui de la gloire.

B. Métaphoriquement

B.1. Le sommeil est assimilé à la mort, conçue comme une cessation définitive de la vie active

  • Cic. Tusc., I, 91-92 :
    (91) In quo quid potest esse mali, cum mors nec ad uiuos pertineat nec ad mortuos […].
    (92) Quam qui leuiorem faciunt, somni simillimam uolunt esse.
    « Où le mal peut-il trouver place, attendu que la mort n’intéresse ni les vivants ni les morts ? […] Et ceux qui s’ingénient à la représenter comme bénigne veulent qu’elle soit tout à fait analogue au sommeil ! ».

Cette assimilation est bien visible dans les inscriptions funéraires, païennes ou chrétiennes, qui attestent souvent les formules Requiescant in pace « Qu’ils reposent en paix » ou encore, plus explicites, les formules du type Hic requiescit in somno pacis « Ici il repose dans le sommeil de la paix », c’est-à-dire « dans un sommeil paisible ». Avec cette connotation, somnus est volontiers qualifié de longus « long », frigidus « froid » ou niger « noir ». C’est ce qu’illustrent respectivement Horace (O. 3, 11, 38), Valerius Flaccus (3, 178) et Silius Italicus (7, 633).

B.2. Chez les auteurs chrétiens, dans la langue spécifiquement chrétienne, peut dénoter la vie dans le péché avant la conversion

Somnus peut dénoter la vie dans le péché avant la conversion, conçue comme une résurrection, une naissance à la vie - de lumière - avec Dieu, ainsi dans le chapitre 13 de l’Epitre de Paul aux Romains :

  • Paul, Rom. 13, 11:
    Hora est iam uos de somno surgere.
    « C’est l’heure désormais de vous arracher au sommeil ».

Lucrèce a recours à sopitus, forme du verbe causatif tiré de la même racine indo-européenne, pour exprimer cette proximité entre sommeil et mort, qui est pour lui une raison de ne pas craindre la mort, l’âme étant mortelle, comme le corps dans la philosophie épicurienne. Le substantif sopor est d’ailleurs un équivalent poétique fréquent de somnus dans son acception de « force qui endort » :

  • Lucr. III, 904 :
    Tu quidem ut es leto sopitus, sic eris …
    « Pour toi, tel que tu t’es endormi dans la mort, tel tu demeureras … ».

C. Par métonymie

C.1. La nuit

Le sommeil ayant généralement lieu la nuit1), par un passage de la dénotation de l’état à la dénotation du moment où se réalise cet état, somnus équivaut souvent à nox « nuit », qui s’oppose à dies « jour, lumière du jour » de par le sème de luminosité et peut-être aussi celui d’activité, ainsi chez Virgile :

  • Virg. Georg. I, 208:
    Libra dies 2) somnique pares ubi fecerit horas.
    « Quand la Balance aura fait égaux les jours et les heures du sommeil ».

C.2. Les songes

Par métonymie aussi, de l’état à ses résultats à ce qu’il engendre, somnus a pu, comme somnium, désigner les songes et tous les simulacres imaginaires de la réalité. C’est ce qu’illustrent les passages de Lucrèce dans les vers 962 à 1036 du livre IV du De rerum natura.
Cet emploi se trouverait déjà chez Ennius rapportant le songe d’une vestale d’après Cicéron (Diu.1, 20, 40) :

  • Cic. Diu.1, 20, 40:
    Talia commemorat lacrumans, exterrita somno.
    « Elle raconte ceci en pleurant, en proie à l’effroi d’un songe. »

D. Dans le vocabulaire mythologique

Dans le vocabulaire mythologique, somnus est souvent personnifié et divinisé pour désigner le fils de l’Erèbe et de la nuit comme Ὓπνος attesté dès Homère avec cette acception. Parmi de nombreux exemples, on peut citer Virgile :

  • Virg. En. V, 835-839 :
    Iamque fere mediam caeli Nox umida metam Contigerat [….]
    Cum leuis aetheriis delapsus Somnus ab astris
    Aera dimouit tenebrosum et dispulit umbras.

    « Déjà la Nuit humide avait presque atteint le milieu de sa course circulaire dans le ciel […] quand le Sommeil léger, descendu des astres de l’éther repoussa l’air des ténèbres et dissipa les ombres. »

Cette filiation mythologique résume bien les deux liens sémantiques fondamentaux de la notion de ‘sommeil’ dans la culture de l’Antiquité gréco-romaine héritée dans l’Europe médiévale et moderne - et qui se retrouve dans de nombreuses civilisations médiévale et moderne : mort et nuit, plus ou moins associées à la notion d’obscurité. Ce terme dénote aussi plus spécialement la force qui endort 3) (comme son correspondant grec). L’acception mythologique ancienne et vraisemblablement héritée de l’indo-européen disparaît progressivement en latin, mais y est sans doute originelle, comme le prouverait le genre animé de somnus. D’après P. Chantraine 1954, en indo-européen, tout ce qui agit (et a corollairement un genre animé) est d’abord perçu comme une divinité et les êtres divins qui agissent dans la nature portent le nom de l’élément dans lequel ils agissent.


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1) A l’exception des siestes méridiennes comme celle qui est évoquée par Plaute dans le passage de la Mostellaria Aller au § 3.
2) Nous comprenons dies comme un accusatif pluriel, mais on peut aussi le considérer comme un génitif à la suite d’Aulu-Gelle N. A. IX, 14, 7 et traduire, comme E. de Saint Denis dans l’édition de la C.U.F. de 1963 : « Quand la Balance aura fait égales les heures du jour et du sommeil ». Le texte connaît des variantes : on peut aussi lire die comme Florence Dupont dans son édition de la collection Folio Classique de 1997, pour laquelle elle emprunte la traduction, assez éloignée de la lettre du texte latin, de l’Abbé Delille : « Sitôt que la Balance / Du travail, du repos, du bruit et du silence, /Rendra l’empire égal » en rendant somnus par « repos » et « silence » opposés à « travail » et « bruit ».
3) Cf. CHANTRAINE 1954