signum, -i (n.)

(substantif)



6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

L’étymologie de signum permet d’accréditer l’idée que le lexème dénotait, à l’origine, une entaille faite sur un arbre pour « renvoyer à » quelque chose (voir Brachet, 1994). De là, il a pu servir à désigner toute entité renvoyant à autre chose qu’elle-même. Le sens de «statue», malgré son implantation ancienne, ne serait qu’une application référentielle de cette valeur sémantique parmi d’autres, et ne constituerait pas le sens premier du lexème dont les autres seraient dérivés. En effet, ce sont les sèmes /représentation/ (pour les sens concrets) et /qui renvoie à/ (pour les sens abstraits) qui permettent de rendre compte de l’ensemble des sens, des acceptions et des emplois de signum. Ainsi, les sens de «statue», «figure», «cachet», «enseigne militaire» et «enseigne commerciale» sont définis à partir de l’archisémème /représentation/ sans qu’il soit toujours aisé de les hiérarchiser.

De là, chacun de ses sens a pu donner lieu à des acceptions dérivées; par exemple, de «cachet», on obtient les acceptions «signe de reconnaissance» et «mot de passe», dans la mesure où leurs sémèmes contiennent les sèmes /qui permet/ /de reconnaître/ /quelqu’un/, spécifiques au sémème de « cachet » ; du sens d’«enseigne militaire» dérive, par métonymie, celui d’«unité armée», et, par métaphore, celui d’«enseigne commerciale» (selon la terminologie de R. Martin, 1992).

Parallèlement à l’archisémème de /représentation/ se développe celui de /ce qui renvoie à/, que l’on trouve dans les différentes applications de signum «signe», soit en tant qu’archisémème, dans les acceptions de «signe précurseur», «présage», «constellation», «miracle» et «signal», soit en tant que sème spécifique, par exemple dans le sémème définissant signum-«point géométrique» : signum acquiert ce dernier sens par métonymie.

Quant aux autres sémèmes, dans la mesure où ils partagent le même archisémème et se différencient par ajout et effacement de sèmes spécifiques, ils sont en relation de polysémie étroite les uns par rapport aux autres.

6.2. Etymologie et origine

Du fait de sa polysémie1), le substantif signum a fait l’objet d’un bon nombre de discussions : LEWE. FRAENKEL, 1962-1965: Litauisches etymologisches Wörterbuch,Heidelberg. II : 534f., EMA. ERNOUT, A. MEILLET, 1959: Dictionnaire étymologique de la langue latine, Paris, Klincksieck. 624, IEWJ. POKORNY, 1959 : Indogermanisches etymologisches Wörterbuch, Bern, Stuttgart. 895, EDLOILM. DE VAAN, 2008 : Etymological Dictionary of Latin and the Other Italic Languages, Leiden, Boston, Brill (sous signum) ; on trouvera une proposition de synthèse chez V. Martzloff (2006, 98, 544-545).

Signum a des correspondants exacts en sabellique (WOUJ. UNTERMANN, 2000, Wörterbuch des Oskisch-Umbrischen, Heidelberg, Winter. 661-662): osque segúnú (Cm 3), σεγονω (Lu 5) [acc. pl.], se[g]únúm (Ve 108 : Cm 9) [acc.sg.] «statue» < *sek(h2)-no- ; segú[ (Sa 29) n’est pas exploitable. L’osque atteste un dénominatif seganatted (Sa 35) [3sg. pf.] «signāuit». On rencontre une graphie dialectale : seino / seinq (Poccetti, 1979, 168-169, n°223); voir Marchese (1978, 217), Wachter (1987, 385-386, 403-404, 407-408). Les correspondants sabelliques permettent d’exclure une racine à labiovélaire (*sekw-).

L’existence d’un prototype *sekh2‑no‑ (> *sekano‑ > *sekno- [syncope] > signum) ou *sek‑no‑ (> *sekno‑ > signum), comportant la racine2) de secāre, serait assurée pour l’italique en premier lieu par le nord-osque, qui livre un thème en -ā- asignascaro »3))?), en second lieu par des considérations morphologiques (le complexe dérivationnel tignum «poutre, solive» ↔ tigillum «petite poutre» ↔ teg(u)mentum «ce qui couvre» ↔ tēgula «tuile» est le pendant de la chaîne signumsigillum «figurine, cachet» ↔ segmentum «entaille, incision» ↔ sēcula4) «faucille» [Varr. L. 5, 137]), et en troisième lieu par des considérations sémantiques: au sens de «statue5)», « effigie », signum peut s’expliquer par la racine de secāre ; la preuve en est fournie par l’osque et le sud-picénien où le lexème *korā- (« effigie ») a été expliqué par Rix (1994) au moyen de la racine *sker-. La même année, Paolo Poccetti (1994) a proposé une nouvelle analyse de l’inscription sur galet Ve 161 (Sa 31) pis : tiú : íív : kúru : púiiu : baíteís : aadiieís : avfineís («– Qui es-tu ? – Je suis une *korā ‑. – (La *korā ‑) de qui ? – Celle de B. A. A.», traduction conjecturale) et conclut que kúru désignait le «symbole», le «signe», du personnage (p. 134). Les emplois de signum et de *korā- pouvaient se correspondre en grande partie, mais les conditions d’attestation du mot sabellique interdisent d’être trop affirmatif sur ce point.

Néanmoins, en s’appuyant sur une étude de Cl. Moussy (1988 [1992]), Ch. de Lamberterie (1996) a insisté sur les sens d’«indice» et de «présage» que peut actualiser signum. Signum s’expliquerait alors sans peine à partir de la famille de sāgīre «avoir du flair, sentir finement, deviner» et de praesāgīre «prévoir, augurer, deviner». Que le vocabulaire de l’enquête puisse être emprunté à celui de la chasse nous est confirmé par cette réplique de Palestrion dans le Miles Gloriosus :

  • Pl. Mil. 268-269 :
    Si ita non reperio, ibo odorans quasi canis uenaticus,
    Vsque donec persecutus uolpem ero uestigiis.
    « Si je ne le trouve pas comme je l’espère, j’irai flairant comme un chien de chasse, jusqu’à ce que j’aie saisi la trace du renard ».

D’un point de vue strictement formel, le rapprochement entre signum «indice, présage» et praesāgīre serait recevable. En effet, il serait possible d’établir, pour l’indo‑européen6), sur une base indépendante de la problématique de signum, une loi *H > / V _ DC, où D note toute occlusive sonore et C toute consonne (une laryngale tombe, sauf maintien analogique, devant occlusive sonore non aspirée suivie de consonne, généralement de sonante) :
-lat. pignus < *peh2ĝ‑n ° (πήγνυμι, sk. pajrá ‑ « solide ») ;
-bhadrá‑ « bon » ; gotique batiza « meilleur », bota « profit, aide » (racine *bheHd) ;
-κεδνός « cher fidèle » / κήδομαι (< *kād ‑) ;
-ἑδανός «suave», supposant *swe(h2)d‑no- (Lamberterie 1999).

Qui adopte cette perspective pourrait supposer que signum s’explique par la collision homonymique de deux lexèmes différents et reconstruire *seh2g‑no‑m > *segnom [« loi de Lubotsky »] > signum « indice », qui se confondrait formellement avec signum « objet découpé, statue, effigie », issu de *sek‑no‑ (cf. nord-osque asignas). Finalement, en vertu de la loi citée, le degré plein de la racine *seh2g- aurait une double représentation en pré-latin, *sāg ‑ et *seg ‑.

Conclusion. Deux hypothèses paraissent concevables : (1) rattachement unique de signum à la famille de secāre; (2) double origine de signum, issu de la collision homonymique de deux lexèmes, l’un apparenté à secāre, l’autre à sāgīre .



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1) Sur signum, voir J.-P. BRACHET (1994), S. DOROTHEE (2006) et, pour les emplois du mot dans la Vulgate, Cl. MOUSSY (2002). Pour une mise en perspective de signum dans le champ sémantique des différents «signes» de la religion romaine archaïque, voir l’article de J. CHAMPEAUX (2005).
2) La laryngale finale (posée par le LIV) est uniquement postulée pour expliquer le parfait secuī
3) WOU a ‑ est discutée (cf. prosiciae
4) Pour la longue, probable, de sēcula, voir EM sous secāre
5) C’est le sens de se[g]únúm
6) Lamberterie (1996, 138), modifiant une hypothèse de Lubotsky (1981).