signum, -i (n.)



4.2. Description des emplois et de leur évolution : exposé détaillé

A. Les référents concrets

Dès Plaute, signum possède trois sens dont les référents sont concrets : « statue », « enseigne militaire » et « cachet ».

A.1. Sens de « statue »

Dans les textes archaïques, à l’un des sens les plus courants de signum, celui de « statue », est attachée une connotation religieuse, puisque le lexème dénote quasi exclusivement des statues de divinités :

  • Pl. Ru. 688-690 :
    Quid istaec ara
    prodesse nobis <plus> potest quam signum in fano hic intus
    ueneris, quod amplexae modo, unde abreptae per uim miserae?
    « En quoi cet autel peut-il mieux nous être utile qu’ici, au fond du temple, la statue de Vénus, que nous tenions embrassée tout à l’heure et de laquelle nous avons été arrachées par la force, malheureuses que nous sommes ? »

Sémème: /Représentation/ /artistique/ /sculptée/ /d’une divinité/, où le sème /d’une divinité/ permet de distinguer signum de statua. Et, à partir de l’époque classique, par extension de sens (et disparition d’un sème spécifique) : /Représentation/ /artistique/ /sculptée/. Le lexème est alors employé au pluriel et se trouve fréquemment en collocation avec tabula ou pictura, qui dénotent des œuvres peintes.

A.2. Sens d’« enseigne militaire »

Ce n’est pas le sens le plus courant à l’époque archaïque. Et il faut noter, dès les comédies de Plaute, la tendance du lexème à devenir constituant de lexies, tendance qui se développera tout au long de la latinité :

  • Pl. Cas. 352 : Nunc nos conlatis signis depugnabimus.
    « Nous allons maintenant combattre en bataille rangée ».
  • Pl. Cas. 720 : Vide, fur, ut sentis sub signis ducas.
    « Fais en sorte, voleur, de mener en bon ordre tes ronces ».

Les travaux de Ch. Renel nous indiquent que les enseignes militaires permettaient, certes, aux soldats romains de reconnaître leurs troupes, leurs légions, mais qu’elles représentaient surtout le dieu sous la protection duquel les soldats se plaçaient.

Sémème : /Représentation/ /symbolique/ /d’un dieu/ /protecteur / /d’une unité armée/ /et permettant de/ /reconnaître cette dernière/.

A.2.1. Acception dérivée : « unité armée »

L’acception d’« unité armée » n’est pas attestée dans les textes archaïques et elle est encore très rare à l’époque cicéronienne. En revanche, hors lexie, elle apparaît très fréquemment dans l’œuvre de Tite-Live, où le sens d’« enseigne militaire » était déjà très répandu :

  • Liv. XXV, 23, 16 : […] signi unius milites ferre scalas iussit.
    « […] il ordonna aux soldats d’une seule unité d’apporter les échelles ».

Le sémème de signum semble alors dériver, par métonymie, du sens d’« enseigne militaire » que l’on retrouve comme sème spécifique :

Sémème: /Ensembles d’hommes/ /accompagné/ /d’une enseigne militaire/.

A.2.2. Acception d’« enseigne commerciale »

Chez Quintilien est attesté un hapax où signum signifie « enseigne commerciale » :

  • Quint. VI, 3, 38 : […] qui cum Heluio Manciae saepius obstrepenti sibi diceret : « Iam ostendam qualis sis », isque plane instaret interrogatione qualem tandem se ostensurus esset, digito demonstrauit imaginem Galli in scuto Cimbrico pictam, cui Mancia tum simillimus est uisus : tabernae autem erant circa forum ac scutum illud signi gratia positum.
    « […] Comme celui-ci [C. Iulius] disait à Helvius Mancia, qui couvrait trop souvent sa voix par du bruit : ‘je vais te montrer à l’instant quel type d’homme tu es’, et que ce dernier le pressait vivement par des questions de lui montrer enfin ce qu’il était, il lui montra du doigt l’image peinte sur un bouclier cimbrique d’un Gaulois à qui Mancia ressemblait alors énormément : il y avait du reste des boutiques autour du forum et ce bouclier était exposé pour servir d’enseigne ».

Le caractère unique de cette occurrence rend difficile l’explication de l’origine du sens de signum, même si le lien avec le sens d’« enseigne militaire » est évident dans la mesure où nous retrouvons de nombreux traits sémiques communs :

Sémème: /Représentation / /symbolique/ /permettant / /de reconnaître/ /une boutique/.

A.3. Sens de « cachet »

C’est le sens le plus fréquemment attesté chez Plaute. On remarque alors que le rôle le plus couramment assigné au cachet est de permettre de reconnaître un expéditeur d’une lettre ou le propriétaire d’un objet :

  • Pl. Amp. 420-423 :
    ME. in cistula,
    Amphitruonis obsignata signo est
    SO. Signi dic quid est ?
    ME. Cum quadrigis Sol exoriens.
    « Mercure : dans une cassette, scellée avec le sceau d’Amphitryon. – Sosie : Dis-moi, quel genre de sceau est-ce ? – Mercure : Un soleil levant avec son quadrige ».

Sémème: /Marque/ /imprimée/ /sur de la cire/ /représentant/ /une personne/ /et permettant/ /de la reconnaître/.

Le latin signum au sens de « cachet » dénote les mêmes référents que le français cachet : il peut, en effet, faire référence à la marque laissée par le sceau, comme c’est le cas dans l’occurrence précédemment citée, mais aussi à l’objet en lui-même, au sceau, que l’on peut, par exemple, tenir en main (Pl. Tri. 790-797 ; Cic. Att. XI, 9, 2).

A.4. « Marque de reconnaissance »

D’autres sémèmes de signum possèdent, comme le sens de « cachet », les sèmes /qui permet/ /de reconnaître/. Ainsi, dès l’époque archaïque, est attestée l’acception de « marque de reconnaissance ». Signum est alors en emploi anaphorique, dans la mesure où le substantif définit l’objet qui permet de reconnaître quelqu’un :

  • Pl. Amp. 144-145 :
    Tum meo patri autem torulus inerit aureus
    sub petaso : id signum Amphitruoni non erit.
    « D’autre part, mon père aura une torsade d’or sous son chapeau : signe de reconnaissance que n’aura pas Amphitryon ».

Sémème: /Marque/ /qui renvoie/ /à quelqu’un d’autre/ /et qui permet/ /de reconnaître/ /ce quelqu’un/.

A.4.1. Emplois particuliers de « marque de reconnaissance »

Le lexème, avec l’acception de « marque de reconnaissance », est souvent utilisé dans des emplois particuliers :

• Un emploi poétique : le syntagme signa pedum.
En poésie est attesté un syntagme signa pedum signifiant « trace de pied ». Le lexème signum seul continue alors de signifier « marque de reconnaissance » :

  • Ov. M. IV, 543-544 :
    Sidoniae comites, quantum ualuere, secutae
    signa pedum, primo uidere nouissima saxo ;
    « Les Sidoniennes, ses compagnes, autant qu’elles le purent, suivirent les traces de ses pas, elles virent les plus récentes aux abords du rocher ».

• Contexte technique :
-celui de l’agriculture :

  • Virg. G. I, 257- 263 :
    Frigidus agricolam si quando continet imber,
    multa, forent quae mox caelo properanda sereno,
    maturare datur : durum procudit arator
    uomeris obtusi dentem, cauat arbore lintris ;
    aut pecori signum aut numeros impressit aceruis.
    « Si parfois une pluie froide retient l’agriculteur, il lui est donné de mener à leur fin de nombreux travaux, qui, ensuite, par un ciel serein, devraient être précipités : le laboureur travaille au marteau la pointe dure du soc émoussé, il creuse des auges dans l’arbre, ou il a imprimé une marque sur son bétail et des numéros sur ses tas. »

Le signum permet ici de reconnaître le propriétaire du bétail.

-Le vocabulaire de l’arpentage, avec Frontin1).
Signum signifie toujours « marque de reconnaissance », mais désigne celle qui permet de reconnaître le propriétaire d’une terre :

  • Frontin. De Controuersiis 32-33 : Haec autem controuersia frequenter in arcifiniis agris uariorum signorum demonstrationibus exercetur, ut fossis, fluminibus, arboribus ante missis, aut culturae discrimine .
    « Or, cette controverse se manifeste fréquemment dans les terres arcifinales avec la description des diverses marques de reconnaissance comme les fossés, les cours d’eau, les arbres que l’on a fait pousser antérieurement ou la différence de culture ».

A.4.2. L’acception de « mot de passe »

Cette acception est rare à l’époque archaïque. L’œuvre de Plaute n’en offre qu’un seul exemple :

  • Pl. Mil. 1015-1016 : PA. : Infidos celas : ego sum tibi firme fidus.
    MI. : Cedo signum, si harunc Baccharum es.
    « Palestrion : Tu le caches aux gens peu sûrs, mais tu peux absolument te fier à moi.
    Milphidippa : Donne-moi le mot de passe, si tu es de nos Bacchanales ».

L’acception est bien plus répandue à partir de l’époque impériale :

  • Suet. Ner. 9 : Primo etiam imperii die signum excubanti tribuno dedit “optimam matrem” ac deinceps eiusdem saepe lectica per publicum simul uectus est.
    « Le premier jour de son principat, il [Néron] donna même comme mot de passe au tribun de la garde ‘la meilleure des mères’, et ensuite, il se fit souvent transporter en même temps qu’elle, en public, dans la litière de celle-ci ».

Sémème: /Parole/ /qui permet/ /de reconnaître/ /une personne/ /comme appartenant à un groupe/. On note à nouveau les sèmes /qui permet/ /de reconnaître/, communs à « cachet », puis à « marque de reconnaissance ».

A.5. Sens « figure »

C’est un sens qui n’apparaît que dans des emplois spécifiques. Il est à rapprocher des sens précédemment évoqués, dans la mesure où il est fondé sur le sème /représentation/, présent sous une forme ou sous une autre, dans tous les sémèmes définis jusqu’à maintenant. Le sens de « figure » est attesté seulement deux fois chez Plaute et uniquement dans le syntagme signum pictum :

  • Pl. Ep. 624 :
    Estne consimilis quasi cum signum pictum pulchre aspexeris ?
    « N’est-elle pas comme lorsque l’on regarde une figure, peinte à merveille ? »
  • Pl. Merc. 314-315 : Nam meo quidem animo uetulus decrepitus senex
    tantidemst quasi sit signum pictum in pariete.

    « En effet, à mon sens, un vieillard décrépit a assurément la même valeur qu’aurait une figure peinte sur un mur ».

Signum pictum dénote alors la figure peinte. Mais c’est surtout dans des emplois poétiques que l’on retrouve le sens de « figure » :
-une figure brodée :

  • Lucr. V, 1426-1429 :
    Frigus enim nudos sine pellibus excruciabat
    terrigenas; at nos nil laedit ueste carere
    purpurea atque auro signisque ingentibus apta,
    dum plebeia tamen sit, quae defendere possit.
    « En effet, sans peaux, le froid torturait les fils de la terre qui restaient nus ; mais ne nous crée en rien du tort le fait de manquer de vêtements de pourpre et garnis d’énormes figures brodées en or, pourvu que, toutefois, il y ait un tissu plébéien qui puisse nous protéger ».

-une figure ciselée :

  • Virg. En. V, 266-267 :
    Tertia dona facit geminos ex aere lebetas
    cymbiaque argento perfecta atque aspera signis.
    « La troisième récompense est constituée de deux bassins d’airain et de coupes d’argent d’un travail achevé et en relief du fait de représentations ».

Sémème: /Représentation/ /de quelqu’un ou de quelque chose/.

B. Le sens de « signe »

Jusqu’à présent, signum désignait un objet déterminé, qui était interprété comme un signe et, partant, le lexème devait adopter les significations de « statue », « étendard », « marque de reconnaissance » ou « cachet ». Or, dès l’époque archaïque, le lexème peut aussi ne signifier rien d’autre que « signe » :

  • Pl. Cas. 2-4 :
    Si uerum dixi, signum clarum date mihi,
    ut uos mi esse aequos iam inde a principio sciam.
    « Si j’ai dit vrai, donnez m’en un signe éclatant, pour que je sache dès le début que vous êtes bienveillants à mon égard. »

Un peu après Plaute, chez Térence, on note déjà la propension du lexème à être accompagné d’un génitif adnominal :

  • Tér. And. 876-878 :
    « ita praedicant » ? O ingentem confidentiam !
    Num cogitat quid dicat ? Num facti piget ?
    Vide num eius color pudoris signum usquam indicat
    .
    « ‘On l’affirme’? l’énorme effronterie ! Pense-t-il à ce qu’il dit ? Regrette-t-il son acte ? Vois si sa mine montre quelque part un signe de pudeur. »

Sémème: /ce qui renvoie/ /à quelque chose d’autre/ /et qui en est caractéristique/.

B.1. Signum dans le vocabulaire technique

B.1.1. La géométrie

Signum en emploi technique
La prose technique, et en particulier celle de Vitruve, a permis au « signe » de devenir concret, puisque le lexème signum est employé, chez cet auteur, pour désigner la marque à partir de laquelle des arcs de cercle seront tracés ; les signa-marques sont alors des sortes de repères :

  • Vitr. I, 6,7 : Ex his duobus signis circino decusatim describendum et per decusationem et medium centrum linea perducenda ad extremum ut habeatur meridiana et septentrionalis regio.
    « À partir de ces deux marques, à l’aide d’un compas, il faut faire un tracé avec intersection et, par l’intersection et le centre, on doit mener une ligne jusqu’à l’extrémité opposée de telle sorte que l’on ait la direction du sud et du nord ».

• Un nouveau sens « point géométrique » Il semble que ce ne soit que plus tard, au IIe s. ap. J.-C., avec Balbus, que signum signifie le « point géométrique ». Les définitions de l’auteur latin correspondent à celles données par Euclide :

  • Lach.2) p. 99 : Linea est longitudo sine latitudine. Lineae autem fines signa.
    « Une ligne est une longueur sans largeur. En outre, les limites de la ligne sont des points. »
  • Lach. p. 97 : Signum est cuius pars nulla est.
    « Un point est ce qui n’a pas de partie ».

Ici, le signum n’est plus « une marque », un point de repère concret à partir duquel on fait un tracé, mais bien « un point géométrique ». Notre lexème bénéficie alors d’un nouveau sens.

Sémème: /la plus petite portion / /d’espace/ /représentée/ / par un signe/.

Même si les définitions de Balbus ont été influencées par celles d’Euclide, il n’en reste pas moins que signum, parce qu’il désigne tout ce qui « représente » autre chose que lui-même ou ce qui « renvoie » à autre chose, en vient logiquement, par le truchement d’un emploi technique, à évoluer vers le sens de « point géométrique ». Un point géométrique peut, en effet, être représenté par une marque.

B.1.2. Emploi de signum en rhétorique

Emploi attesté dès l’époque cicéronienne :

  • Cic. Inv. I, 48 : Signum est quod sub sensum aliquem cadit et quiddam significat quod ex ipso profectum uidetur, quod aut ante fuerit aut ipso negotio aut post sit consecutum et tamen indiget testimonii et grauioris confirmationis ut cruor, fuga, pallor, puluis, et quae his sunt similia.
    « L’indice est ce qui tombe sous l’un des sens et signifie quelque chose qui semble être sorti du fait même : il peut s’être produit avant, ou pendant l’acte lui-même ou l’avoir, mais il a besoin d’un témoignage et d’une confirmation plus solide, par exemple du sang, la fuite, la pâleur, de la poussière et d’autres choses de ce genre.»

Plus tard, avec Quintilien, lorsque le lexème est employé seul, c’est-à-dire sans être accompagné des épithètes necessarium ou non necessarium, il apparaît que signum désigne encore un indice matériel3):

  • Quint. V, 9, 9 : Signum uocatur, ut dixi , σημεῖον (quamquam id quidam indicium, quidam uestigium nominauerunt), per quod alia res intellegitur, ut per sanguinem caedes. At sanguis uel ex hostia respersisse uestem potest uel e naribus profluxisse ; non utique, qui uestem cruentam habuerit, homicidium fecerit.
    « On appelle indice, comme je l’ai déjà dit, σημεῖον (bien que certains nomment celui-ci indicium et aussi uestigium) par l’intermédiaire de quoi on saisit une autre chose, comme le meurtre par l’intermédiaire du sang. Mais du sang peut, en venant d’une victime expiatoire, avoir éclaboussé un vêtement ou bien peut s’être écoulé du nez ; et celui qui aura un vêtement taché de sang n’aura pas forcément commis un homicide ».

Lorsque signum désigne un indice, il ne s’agit que d’un emploi technique du sens de « signe » dû au contexte précis de la rhétorique.

B.1.3. Le symptôme en médecine

Signum au sens de « signe » dénote le symptôme en médecine. Dès l’époque cicéronienne, signum peut dénoter un symptôme tout en conservant son sens général de « signe » :

  • Varr. R. II, 21,8 : Nam animaduertendum, quae cuiusque morbi sit causa, quaeque signa earum causarum sint, et quae quemque morbum [cu]ratio curandi sequi debeat.
    « Il faut en effet examiner quelle est la cause de chaque maladie, quels sont les symptômes dues à ces causes et quel traitement doit suivre chaque maladie. »

Signum , dans un traité médical comme le De Medicina de Celse, devient, à nouveau, le correspondant grec du σημεῖον du Corpus hippocraticum4):

  • Cels. V, 26, 31B :Omnis autem cancer non solum id corrumpit, quod occupauit, sed etiam serpit ; deinde aliis aliisque signis discernitur.
    « Or, tout cancer ronge non seulement ce qu’il a d’abord attaqué, mais il se propage aussi ; ensuite, on le décèle par divers symptômes ».

B.1.4. Emploi métalinguistique

Signum connaît un emploi technique dans le vocabulaire du métalangage. Saint Augustin fut le premier auteur latin à définir le mot comme un signe linguistique :

  • Aug. Mag. IV, 9 (p. 68) : Dicimus enim et signa uniuersaliter omnia, quae significant aliquid, ubi etiam uerba esse inuenimus5).
    « Nous appelons signes de façon générale tout ce qui signifie quelque chose, catégorie dans laquelle nous trouvons aussi les mots. »

Le mot, comme signe linguistique, est alors défini par Augustin comme étant composé de deux éléments, qui correspondraient respectivement à notre « signifiant » et à notre « signifié » :

  • Aug. Mag. X, 34 (p. 130) : In quo tamen signo cum duo sint, sonus et significatio, sonum certe non per signum percipimus, sed eo ipso aure pulsata, significationem autem re, quae significatur, aspecta.
    « Or, comme dans ce signe, il y a deux éléments, le son et la signification ; le premier n’est pas perçu, certes, par l’intermédiaire du signe, mais par lui-même parce que le souffle frappe l’air ; quant à la signification, elle ne l’est qu’en voyant la chose signifiée ».

B.2. « Signe précurseur »

Dans un emploi particulier, signum dénote un « signe précurseur ». L’étude des occurrences dans lesquelles le lexème signum dénote « un signe précurseur » ne concerne pas, comme on pourrait le penser, exclusivement le contexte divinatoire. En effet, à partir de l’époque cicéronienne, le substantif est certes entré dans le vocabulaire technique de la divination, en signifiant « présage », mais il a également pu dénoter un « signe précurseur ». Il est très souvent question de phénomènes climatiques :

  • Cic. Div. II, 14 : Atqui ne illa quidem diuinantis esse dicebas, uentos aut imbres inpendentes quibusdam praesentire signis […].
    « Mais tu disais que prévoir, grâce à certains signes, des vents ou des pluies imminents n’était pas non plus de l’ordre de la divination ».

Mais signum peut également concerner tout type d’événement futur :

  • Suet. Dom. 11 : Et quo contemptius abuteretur patentia hominum, numquam tristiorem sententiam sine praefatione clementiae pronuntiauit, ut non aliud iam certius atrocis exitus signum esset quam principii lenitas.
    « Et pour abuser avec encore plus de mépris de la patience des hommes, il [Domitien] ne prononça jamais une sentence de mort sans un préambule clément, si bien qu’il n’y avait désormais rien de plus certain, comme signe d’une issue atroce, que la douceur du prince ».

B.3. L’acception de « présage »

La langue française ne distingue pas le simple « signe précurseur », qui peut être, par exemple, d’ordre météorologique, de celui qui est « envoyé par les dieux ». Les deux notions sont exprimées par le lexème présage. Or, comme le signe envoyé par les dieux est, en latin, une nouvelle acception de signum, et non pas un simple emploi particulier du sens de « signe », nous réservons, pour plus de clarté, le terme de « présage » au second type de signe. Cette nouvelle acception est attestée à partir de l’époque cicéronienne :

  • Cic. Div. I, 121 : Idemque mittit et signa nobis eius generis qualia permulta historia tradidit, quale scriptum illud uidemus : si luna paulo ante solis ortum defecisset in signo Leonis, fore ut armis Dareus et Persae ab Alexandro et Macedonibus uincerentur Dareusque moreretur ; […]
    « Et le même [dieu] nous envoie aussi des signes du type que l’histoire a rapportés en grand nombre, tel ce texte que nous lisons : si la lune s’éclipsait dans le signe du Lion, peu avant le lever du soleil, il arriverait qu’au combat, Darius et les Perses seraient vaincus par Alexandre et les Macédoniens et que Darius mourrait ».

Le contexte de la divination impose l’ajout de sèmes au sémème de signum, lorsqu’il définissait le sens de « signe » ; ce sont les sèmes spécifiques /envoyé par les dieux/ et /futur/.

Sémème: /Signe/ /envoyé par les dieux/ /caractéristique d’/ /un événement/ /futur/.

B.4. « Constellation » et « étoile »

B.4.1. « Constellation »

Signum peut signifier « constellation ». L’œuvre de Plaute n’offre qu’un seul exemple de signum avec l’acception de « constellation » :

  • Pl. Amp. 275-276 :
    Nec Iugulae neque Vesperugo neque Vergiliae occidunt.
    ita statim stant signa neque nox quoquam concedit die.
    « Ni Orion, ni Vesper, ni les Pléiades ne se couchent : les constellations restent sur place et la nuit ne cède nulle part la place au jour ».

Dans la majorité des occurrences du contexte astronomique, signum désigne une constellation zodiacale :

  • Varr. L. VII, 14 : Signa dicuntur eadem et sidera6). Signa quod aliquid significent, ut libra aequinoctium ;
    « Signa veut dire la même chose que sidera ‘constellations’. Elles sont appelées signa parce qu’elles signifient quelque chose, ainsi la Balance signifie l’équinoxe ».
  • Ov. M. XIII, 617-619 : Praepetibus subitis nomen facit auctor : ab illo Memnonides dictae, cum sol duodena peregit signa, parentali moriturae more rebellant.
    « Leur père [Memnon] donne un nom à ces créatures soudainement ailées : c’est à cause de lui qu’elles sont appelées Memnonnides, quand le soleil a parcouru les douze constellations zodiacales, sur le point de mourir, elles se révoltent à la manière d’un jour de deuil. »

Sémème: /Ensemble d’astres/ /annonciateur/ /d’un événement/ /futur/.

Signum a été choisi pour dénoter une constellation parce que ce référent renvoie à autre chose qu’à lui-même en annonçant un événement à venir. Aussi est-il probable que le sens de « constellation » dérive de l’acception de « présage ».

B.4.2 « toile »

En dehors de la prose, signum a pu signifier, dès l’époque archaïque, « étoile ». Cependant, les occurrences sont moins nombreuses que pour le sens de « constellation » :

  • Pl. Ru. 3-4 :
    Ita sum, ut uidetis, splendens stella candida,
    signum quod semper tempore exoritur suo
    .
    « Je [il s’agit de l’étoile Arcturus] suis, comme le voyez, une étoile d’une blancheur resplendissante, un astre qui se lève toujours au moment déterminé. »
  • Ov. F. V, 111-114 :
    Nascitur Oleniae signum pluuiale Capellae :
    illa dati caelum praemia lactis habet.
    « Il se lève l’astre pluvieux de la Chèvre d’Olène : elle habite le ciel comme récompense du lait qu’elle a donné ».

Il s’agit à chaque fois d’une étoile appartenant à une constellation : Arcturus appartient à la constellation du Bouvier et l’étoile de la Chèvre à celle du Cocher.

Sémème: /Corps céleste/ /constitutif/ /d’une constellation/.

B.5. Le sens de « signal »

Ce sens est très rarement attesté à l’époque archaïque. Deux des trois occurrences présentes chez Plaute montrent la tendance du lexème, avec le sens de « signal », à être employé dans des lexies, comme signum dare :

  • Pl. Bac. 757-758 :
    Hoc atque etiam ubi erit accubitum semel
    ne quoquam exsurgatis, donec a me erit signum datum
    .
    « Encore ceci : une fois que vous serez à table, ne vous levez en aucune façon jusqu’à ce que je vous donne le signal ».

L’autre occurrence de la lexie se trouve en Bac. 939. Le signum reste, certes, « un signe », mais celui d’une action qui va avoir lieu. Celle-ci sera accomplie par le destinataire, parce qu’il a été exhorté à le faire par l’émetteur du signe. Et, ce qui est sans doute l’essentiel, le « signe », pour qu’il engendre une action, doit être convenu entre l’émetteur et celui qui le perçoit.

Sémème: /Signe/ /conventionnel/ /poussant à/ /agir/, où le sème /conventionnel/ est inhérent au sémème de « signal ».

B.6. L’acception de « miracle »

Chez les auteurs chrétiens, signum a signifié « miracle » :

  • Tert. Marc. III, 13, 4 : Praestruxit enim fidem incredibili rei rationem edendo, quod in signum esset futura : ‘propterea, inquit, dabit uobis Dominus signum : ecce uirgo concipiet in utero et pariet filium’. Signum autem a Deo, nisi nouitas aliqua monstruosa, iam signum non fuisset.
    « En effet, il [le prophète] a fondé notre foi en cette chose incroyable en invoquant la raison de celle-ci, à savoir qu’elle existerait pour être un miracle : ‘c’est pourquoi, dit-il, le Seigneur vous donnera un miracle : voici qu’une vierge concevra en son ventre et accouchera d’un fils’. Or, un miracle de Dieu, s’il n’y avait pas eu en lui de nouveauté extraordinaire, n’aurait plus été un miracle ».

Sémème: /Signe/ /sortant de l’ordinaire/ envoyé par Dieu /.

Le sémème définissant « le signe » réapparaît en entier dans ce sémème et les sèmes spécifiques /sortant de l’ordinaire/ et /envoyé par Dieu/ sont afférents puisqu’ils dépendent du contexte chrétien dans lequel ils se trouvent : tous les signes envoyés par Dieu ne sont pas miraculeux, le trait sémique /sortant de l’ordinaire/ dépend donc d’un contexte où, par exemple, un fait extraordinaire, comme la maternité de la Vierge, est évoqué. En outre, le sème /envoyé par Dieu/ s’explique par un contexte où des théologiens comme Tertullien et Augustin relatent et commentent les critures.

Selon M. Poirier, cet emploi chrétien du mot signum dépend de l’utilisation que fait l’Evangile selon Jean7)du mot σημεῖον, « signe », toujours traduit par signum en latin, pour parler des miracles de Jésus. Cet emploi ne relève pas de l’arbitraire d’un style particulier, il a une signification théologique. Pour Jean, il ne suffit pas qu’un phénomène soit extraordinaire, rationnellement inexplicable, pour être un σημεῖον, il faut qu’il soit le signe d’une réalité qui se révèle ainsi à la foi, en l’espèce la condition de « Fils de Dieu » qui permet à Jésus d’exercer cette puissance au service de la miséricorde. La première occurrence de σημεῖον dans cet emploi se situe en Jn 2, 11, à propos du miracle de l’eau changée en vin à Cana :

  • Jn 2, 11: Hoc fecit initium signorum Iesus in Cana Galilaeae et manifestauit gloriam suam et crediderunt in eum discipuli eius.
    « Cela, Jésus le fit en commencement de ses signes, à Cana en Galilée, et il rendit visible sa gloire, et ses disciples crurent en lui ».

Cet arrière-plan théologique ne cessera jamais de connoter σημεῖον et signum dans les textes chrétiens. Un tel emploi de σημεῖον était préparé par l’utilisation du mot dans la traduction grecque de l’Ancien Testament : en Ex 4, 8-9 il qualifie les miracles que Moïse, envoyé par Dieu auprès du pharaon pour exiger la libération des Israélites, devra accomplir pour accréditer sa mission si elle est mise en doute. On peut citer aussi Ps 64 (65), 9.



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1) FRONTIN, L’oeuvre gromatique , éd. O. Behrends, M. Clavel-Lévêque, D. Conso, A. Gonzales, Ph. Von Cranach, J.Y. Guillaumin, M.J. Pena, S. Ratti, Luxembourg, OPOCE, 1998 ; Gromatici ueteres. Die Schriften der rômischen Feldmesser, F. Blume-K. Lachmann-A. Rudorff (éd.), Berlin, vol. 1, 1848 ; réimprimé en 1967, Hildesheim.
2) Voir les citations de Balbus dans l’édition de J.Y. Guillaumin (1996) qui, lui-même, fait référence à celle de K. Lachmann (1848) : BALBUS, Présentation systématique de toutes les figures. Podismus et textes connexes, J.Y. Guillaumin (éd.), Naples, Jovene, 1996.
3) Or, malgré une équivalence revendiquée par les auteurs latins entre lat. signum et gr. σημεῖον, le lexème grec désigne avant tout l’indice comme prémisse d’un enthymème ou d’un syllogisme (cf. Ar., Rh.).
4) Cf. C.H. Pron. XII, 15-17 ; XVII, 1-4.
5) AUGUSTIN (saint), De magistro, in Dialogues philosophiques , III : De l’âme à Dieu, Bibliothèque augustinienne, éd. et trad. G. Madec, 1976.
6) Il convient également de noter le rapport de synonymie partielle, établi entre les lexèmes signum et sidus, qui suivent tous deux la même évolution dans le vocabulaire de l’astronomie : les deux signifient d’abord « constellation », et s’opposent en cela à stella , puis « une étoile », mais comme astre appartenant à une « constellation ».
7) Chez les autres évangélistes, le mot est présent, mais il sert avant tout à énoncer l’exigence avancée par les pharisiens que Jésus accomplisse devant eux un « signe » plus ou moins magique pour s’accréditer, ou encore la question inquiète des disciples sur ce que seront les signes de l’arrivée des grandes tribulations et de la fin des temps. En Lc 23, 8 on voit Hérode se réjouir que lui soit envoyé Jésus qu’on vient d’arrêter, il espère lui voir accomplir un « signe » extraordinaire, et il sera déçu.