signum, -i (n.)

(substantif)



1. Graphie, phonétique, phonologie

1.1. Graphie et variantes graphiques

La graphie usuelle et conservatrice est <signum>, mais on trouve aussi :

- <signu> : le <m> n’est pas noté dans les inscriptions archaïques pré-littéraires, il manque la plupart du temps dans les inscriptions de Pompéi (en 79 ap. J.-C.) et l’on observe d’importants flottements dans la graphie de certains textes en latin tardif (sa présence est souvent aléatoire derrière préposition) ;

- <sinnu> : CILCorpus Inscriptionum Latinarum, 1863 sq. IX 2893 ;

- <singnifer> : CILCorpus Inscriptionum Latinarum, 1863 sq. VI 3637 pour l’adverbe <signifer> ;

- <seino> et <seinq> en latin dialectal (cf. § 1.2.1. et § 6).

Ces graphies sont le reflet d’évolutions phonétiques (cf. § 1.2.1.).

1.2. Phonétique et phonologie

1.2.1. Réalisation phonétique

À la graphie <signum>, la plupart des latinistes assignent une prononciation [ˈsiŋ.num] :

- avec une nasale vélaire [ŋ] à la fin (coda) de la première syllabe,

- avec un groupe consonantique intérieur [ŋn] hétérosyllabique (la frontière de syllabe passant entre les deux nasales)1),

- et avec une voyelle brève (i bref) dans la première syllabe, qui est fermée et porte l’accent de mot.

Il faut supposer, en outre, une variante diastratique et diachronique sans nasale finale [ˈsiŋ.nu], le –m final étant débile (cf. § 1.1.). Si l’on fait l’hypothèse (généralement admise) que la graphie <signum> reflète une ancienne prononciation du lexème et qu’elle est authentiquement liée à la formation du mot, l’évolution du groupe consonantique ancien [g.n] en [ŋ.n] s’explique par une assimilation régressive de nasalité. L’occlusive [g]2) située à la finale (à la coda) de la première syllabe est devenue une nasale vélaire par influence de la nasale dentale subséquente, qui se trouvait à l’initiale (à l’attaque) de la deuxième syllabe. Une consonne nasale (ici dentale) a assimilé une consonne orale (qui est ici une dorsale, gutturale ou vélaire), laquelle est devenue nasale vélaire. On est donc passé d’une prononciation [ˈsig.num] à une prononciation [ˈsiŋ.num] sans changement graphique, en maintenant la graphie ancienne <gn>.

Ce traitement phonétique est bien attesté par ailleurs en latin pour l’occlusive sonore [g] (voir lignum, tignum, etc.). On le rencontre également pour d’autres occlusives dans cette position devant [n], par exemple pour la labiale sourde [p] : [p.n] donne en latin [m.n] dans lat. somnus « sommeil » de *sop-no-s (> *sob-no-s > som-nus) à côté de lat. sop-or, -ōr-is M. « torpeur, sommeil profond », lat. sōpīre « endormir, faire dormir » (tr.), sk. svapna-s « sommeil, torpeur », sk. svap-a-ti « dormir », svāp-aya-ti (causatif) « faire dormir », gr. ὕπνος « sommeil », lit. sãpnas, etc.3).

Selon la plupart des auteurs, il existerait un indice de la prononciation en nasale vélaire [ŋ] du signe graphique <g> au sein du groupe <gn> dans les graphies en <ngn> rencontrées dans certaines inscriptions : <singnifer> (CILCorpus Inscriptionum Latinarum, 1863 sqq. VI 3637) pour <signifer>4).

D’autre part, avons-nous des indices d’autres prononciations ? A. Traina (2002, 61) estime que la graphie <sinnu> pour <signum> dans le CILCorpus Inscriptionum Latinarum, 1863 sqq. IX 2893 pourrait dénoter une variante diatopique de prononciation préfigurant l’évolution phonétique du sarde5) en <nn> [nn] avec deux nasales dentales6). On pourrait, cependant, avancer l’argument que, dans cette graphie <nn>, la première nasale pourrait dénoter non une nasale dentale, mais une nasale vélaire comme c’est le cas dans d’autres termes latins pour les groupes graphiques <nc> (uncus « recourbé »), <ng> (angulus « angle, coin ») ou encore <nq>, <nx>7).

Les correspondants de lat. signum en sabellique8) paraissent confirmer que la graphie latine <gn> a dû renvoyer, à une certaine époque, à une prononciation [gn], que le latin a ensuite fait évoluer par assimilation régressive de nasalité pour faciliter la prononciation de ce groupe consonantique difficile et instable. Les langues sabelliques offrent, en effet, des graphies comportant l’occlusive <g> et une voyelle entre <g> et <n>. Cette voyelle pourrait être une voyelle d’anaptyxe illustrant une technique autre que celle du latin pour adapter la prononciation du groupe hétérosyllabique [g.n].

Selon P. Poccetti9), dans les graphies du latin dialectal <seino> et <seinq> (cf. § 6), le signe <i> pourrait dénoter un phénomène de palatalisation de la nasale suivante, ce qui préfigurerait peut-être la nasale palatale [ɲ] qui est le résultat de l’évolution attestée dans le groupe italo-occidental des langues romanes.

La question de la dénotation phonétique effectuée par la séquence graphique <gn> en latin se pose également pour d’autres termes10). En outre, l’existence d’une nasale vélaire à l’oral comme réalisation phonétique de <n> est très probable pour les séquences graphiques <ng>, <nc>, <nqu>, <nx>11).

1.2.2. Séquence phonologique /ˈsig.num/

Comme nous venons de le voir, la nasale vélaire [ŋ] est généralement considérée comme une réalisation phonétiquement conditionnée correspondant au signe graphique <g> dans le groupe <gn> hétérosyllabique.

Mais la question de savoir s’il existe ou non en latin un phonème /ŋ/ en nasale vélaire reste très débattue : les tenants du statut phonématique invoquent comme argument l’existence de paires minimales opposant une séquence [ŋn] à une séquence [nn], telles12) : agnī (génitif sg. d’agnus « agneau ») vs amnī (dat.-abl. sg. d’amnis « fleuve ») ou bien magnus « grand » (adjectif, quand il est fléchi au masculin) vs mannus « petit cheval » (substantif masculin).

Mais ces paires minimales sont jugées par d’autres trop peu nombreuses et fragiles. De toute façon, si l’on faisait l’hypothèse de l’existence en latin d’un phonème nasal vélaire, il faudrait reconnaître qu’il aurait un rendement très faible et que de fortes contraintes pèseraient sur ses occurrences.

L’opinion la plus fréquemment admise est, en fait, de considérer que la nasale vélaire n’est pas un phonème, mais seulement la réalisation phonétique [ŋ] notée <g> servant d’allophone à deux phonèmes distincts /g/ et /n/, selon un phénomène appelé en anglais dans le vocabulaire technique de la phonologie overlapping, fr. recouvrement. Il s’agit ici d’un recouvrement partiel, conclusion à laquelle parvient X. Ballester (1996, 37), après un examen de la question aussi bien dans une perspective phonétique que phonologique. Il prend parti pour l’existence d’un archiphonème |ŋ|, interprété fonctionnellement comme la réalisation des deux phonèmes /g/ et de /n/ et comme le résultat de neutralisations.

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1) X. BALLESTER (1996, 31, § 18 sur la syllabation de <gn>) montre que la position de certains grammairiens latins selon laquelle les deux nasales seraient homosyllabiques (et donc, dans signum, toutes deux à l’initiale de la seconde syllabe : [ˈsi.gnum]) n’est pas tenable ; elle relève de faits graphiques et non phonétiques.
2) L’occlusive [g] est appelée vélaire par A. TRAINA, W. S. ALLEN, X. BALLESTER et gutturale par A. MANIET (qui met le terme entre guillemets). En France, la tendance est actuellement à employer le terme “dorsale” (équivalent de “gutturale” chez A. MANIET) afin de subsumer, par cette dénomination unique, les termes de “palatale” (réalisation au niveau de l’avant du palais – calque savant de lat. pălātum – devant voyelle d’avant) et de “vélaire” (réalisation plus à l’arrière au niveau du voile du palais – calque savant de lat. uēlum – devant voyelle d’arrière). À l’époque classique, en effet, il existe seulement un phonème avec de légères variantes phonétiques de prononciation selon qu’il était suivi d’une voyelle d’avant ou d’arrière. Mais l’appellation de “vélaire” pour les occlusives /k/ (sourde ou non voisée) et /g/ (sonore ou voisée) se justifie également dans la mesure où la nasale qui en est issue par assimilation de nasalité est bien une nasale vélaire (et non une nasale palatale).
3) On peut citer en outre : a) pour la labiale sonore [b.n] > [m.n] : scamnum « escabeau, banc » de *scab-nom (cf. le diminutif scăbellum « escabeau ») ; *Sab-niom > Sam-nium (cf. Sab-īnī) ; une variante du préverbe ab-: abnuit > amnuit ; b) pour la dentale sonore [d.n] > [n.n] : une variante du préverbe ad-: adnuo > annuo, mercēd-n-ārius > mercēnnārius / mercēnārius « mercenaire, payé » (sur le thème mercēd- du substantif mercēs, -ēdis F. « salaire ») ; c) pour la dentale sourde [t.n] > [n.n] : *pet-nā > *ped-nā > pen-na « aile ». Cf. A. MANIET (1975, 55, § 25) ; X. BALLESTER (1996, 26, § 14) ; W. S. ALLEN (1978, 23) ; A. TRAINA (2002, 61).
4) A. MANIET (1975, 55, § 25) ; W. S. ALLEN (1978, 23) cite <ingnes> pour ignēs, <ingnominiae> pour ignōminiae ; dans ignōscō « pardonner » de *in-gnōscō et cognātus de *cŏn-gnātus, il suppose dans un premier temps la séquence *<ngn> notant [ngn], qui devient *[ŋŋn] à la suite de deux assimilations régressives de nasalité successives, puis [ŋn] par simplification de la géminée. A. TRAINA (2002, 61) interprète également ainsi les formes : <ingniis> pour <ignis> « feu » (CILCorpus Inscriptionum Latinarum, 1863 sqq. IV, 3121, à Pompéi) et <dingnissime> pour le superlatif adverbial de dignus « digne » : <dignissime> (CILCorpus Inscriptionum Latinarum, 1863 sqq. XIV 1386).
5) Voir pour cette évolution infra § 7.
6) Cf. sarde mannu de lat. magnu(m).
7) X. BALLESTER (1996, 25, § 11). Cf. infra.
8) Mentionnés infra au § 6.
9) Opinion émise dans une communication privée.
10) Tels agnus « agneau » (diminutif agnellus), lignum « bois » (lign-ā-rī « aller à la provision de bois », etc.), dignus « digne » (dign-ā-rī « juger digne », etc.), pugnus « poing », pugna « combat » (pugnā-re « combattre », pugn-āx « combattif », etc.), cognōmen « cognomen, surnom », ignōminia « déshonneur, ignominie », tignum « poutre », ignis « feu », etc. Cf. aussi tous les cas où un préfixe-préverbe terminé par n (in- négatif, in- élément de relation, con-) s’est trouvé devant un groupe ancien gn- à l’initiale d’un lexème : cognōscere « connaître », dīgnōscere « discerner », ignōscere « pardonner », ignōrāre « ne pas connaître », ignōtus « inconnu », ignārus « qui ne connaît pas », ignāuus « paresseux », ignōbilis « inconnu, obscur », etc.
11) X. BALLESTER (1996, 25, § 11).
12) Voir la présentation détaillée de la question, avec les arguments pour et contre, dans X. BALLESTER (1996, 25, § 11 ; 27-29, §16-17).