rursus

(adverbe)


5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

Rūrsŭs (-m) est une formation de date latine qui s’intègre dans le groupement productif des adverbes directifs (marquant la direction vers) terminés par la séquence … ōrsŭs (… ōrsŭm) et, plus rarement, … ūrsŭs (… ūrsŭm). Cette finale tendit à devenir un véritable suffixe adverbial en-ōrsŭs (-m) ou-ūrsŭs (-m) (cf. § 5.3.).

L’adverbe rursus (-m) est issu du figement casuel de reuorsus ou reuorsum1) formes du participe parfait passif (re-uersus, -a, -um ou re-uorsus, -a, -um) du verbe préverbé rĕ-uertō, rĕ-uertĕre « tourner vers, retourner » ou plutôt le participe parfait du verbe déponent -uertor, rĕ-uertī à valeur de médio-passif « se retourner, se tourner vers ». La forme en us représente le figement d’un ancien nominatif masculin sg. et la forme en … um celui d’un accusatif sg.

Le préverbe - a pour valeur « en arrière » (et « de nouveau »), tandis que le verbe simple est uertō,uertere (participe parfait passif : uorsus, -a, -um « tourné, qui a été tourné ») ou plutôt le médio-passif uertor, uertī « se tourner » (équivalent de sē uertere à la forme dite « pronominale »), ce qui donne pour le participe parfait le sens de « qui s’est tourné, tourné ».

Des preuves de cette formation nous sont données par Plaute. Ainsi l’adverbe dextrōrsŭs « vers la droite », qui est bâti sur l’adverbe directif dextrō « vers la droite », est-il attesté sous sa forme pleine initiale : dextrō-uorsum chez Plaute (Curc. 70 et Rud. 176).

Une autre preuve est observable dans un renouvellement cyclique. Par renforcement de rursum « en arrière, vers l’arrière », Plaute (Am. 1112) offre la séquence rursum uorsum, où le mot uorsum « tourné vers, vers », déjà contenu dans la formation de rursum, est répété dans une sorte de renouvellement cyclique (montrant que la formation initiale de rursum était peut-être en train de se démotiver). Pour intensifier encore la dénotation d’un mouvement vers l’arrière, Plaute ajoute l’adverbe recessim « vers l’arrière », qui comporte à l’initiale l’élément de relation re- « vers l’arrière » :

  • Pl. Am. 1112 : Ego cunas recessim rursum uorsum trahere et ducere
    « Moi, à reculons, je tirais et ramenais le berceau vers l’arrière ».

5.2. Les interprétations et ré-analyses synchroniques des auteurs latins

Rursum est rapproché de uersum par Donat, pour qui la formation du mot est donc motivée :

  • Don. Ter. Ad. 71 : rursum est retro uersum.

Mais Donat ne restitue pas la forme initiale à préverbe re- d’où est issu rursus (-m) : il emploie plutôt, pour signifier « vers l’arrière », l’adverbe directif retro. L’étymologie qu’il propose n’est donc pas celle de rursus (-m), mais celle de retrorsus (-m) (cf. supra).

Varron paraît rapprocher le substantif rūs (gén. rūr-is) « campagne » de rūrsus, au motif que ce sont toujours les mêmes travaux que l’on fait dans les champs d’une année sur l’autre, pour obtenir tous les ans les mêmes produits de la terre ; à ses yeux, il semble que la valeur de « répétition » et celle de « retour du même (eadem) », plus proche de la lecture restitutive de l’adverbe, soient toutes deux pertinentes :

  • Varr. L. 5, 40 : Quod in agris quotquot annis rursum facienda eadem, ut rursum capias fructus, appellata rura.
    « Les rura (campagnes) ont tiré leur nom du fait que dans les champs, d’année en année, il faut faire à nouveau (rursum) les mêmes besognes pour en récolter à nouveau (rursum) les produits » (traduction J. Collart, Paris, Les Belles Lettres, 1954).

5.3. « Famille » synchronique du lexème

L’adverbe rursus (-m) appartient à un groupement d’adverbes directifs usuels dans la langue parlée courante et dans tous les autres niveaux de langue (cf. supra § 3.2.). Ils ont une productivité certaine et appartiennent au vocabulaire fondamental de la langue : aduersum et aduersus « en face, contre, en face de », prorsum « en avant, tout droit » et prorsus (prosus) « en avant, tout à fait », retrōrsus « vers l’arrière » (de *retrō-uorsus), sūrsum « vers le haut » (de *sub-uorsum), deōrsum « vers le bas » (de *de-uorsum avec un remaniement phonétique analogique), etc. (voir § 6.2. et DHELL, 3ème partie).

Ils sont formés par agglutination : dans le cas de prorsus / prorsum et retrōrsus, derrière un adverbe déjà directif terminé par le o long directif de la question « quō ? », s’est soudée la forme uorsus (-m) « tourné vers, vers » de participe parfait de uertī « se tourner ». Cette forme uorsus (-m) d’origine participiale s’est figée et grammaticalisée2) en latin dans les présentes formations adverbiales, où elle fonctionne comme un morphème directif. Ces adverbes résultent donc de l’agglutination de deux morphèmes directifs.

Dans ce groupement adverbial, en synchronie, la variable figure en premier élément à l’initiale de mot, tandis que la constante est à la fin de mot, tous les adverbes de ce groupement étant terminés par la même séquence en …ōrsŭs (-m) : rĕtrōrsŭs « vers l’arrière » (sur l’adverbe directif rĕtrō « vers l’arrière ») est issu de rĕtrō-uŏrsus.

La finale constante …ōrsŭsdevient dans ce groupement une sorte de suffixe adverbial à valeur directive et la formation est productive, même si elle est limitée par le nombre, relativement restreint, des lexèmes dénotant des mouvements vers susceptibles de se trouver à l’initiale (cf. § 6.2.).

Un grammairien comme Donat rapprochait encore rursus, comme nous l’avons vu, des adverbes (et, éventuellement, des prépositions) formés avec l’adverbe directif uersus (uorsus).

Cependant, il est possible que, pour la plupart des sujets parlants, dès l’époque archaïque, rursus ait commencé à se démotiver, puisque Plaute (Am. 1112) offre la séquence illustrant un renouvellement cyclique rursum uorsum (cf. supra § 5.1.).

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

Sur le plan sémantique, rursus fait partie d’un ensemble d’adverbes latins exprimant la répétition, auquel appartiennent aussi les adverbes denuo et iterum3). Mais ces trois adverbes présentent des propriétés différentes.

Rursus possède à l’origine une valeur spatiale. Cet emploi, qui est surtout métaphorique, peut être considéré comme contre-directionnel. Dans le domaine du contre-directionnel, un ensemble plus restreint, limité aux syntagmes verbaux exprimant l’accomplissement ou l’achèvement, à valeur télique, engendre la lecture restitutive. Cette lecture est la plus caractéristique pour rursus, même si la lecture répétitive est également bien représentée, surtout avec des verbes dénotant une activité.

Denuo est fréquent en latin archaïque, mais rare en latin classique. Son emploi le situe entre rursus et iterum, mais son sens principal est répétitif, comme iterum. Toutefois, il peut aussi présenter parfois une lecture restitutive.

Quant à iterum, il offre seulement la lecture répétitive. C’est un adverbe de fréquence et il signifie « la deuxième fois ». Le nombre des répétitions peut augmenter lorsque iterum est employé avec d’autres adverbes de fréquence reliés par une conjonction copulative.



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1) On observe, pour le second élément, le vocalisme e dans re-uersus (-m) et le vocalisme o dans re-uorsus (-m). Cette variation s’explique de manière phonétique, puisque la séquence -ue- peut donner -uo- par assimilation, tout comme -uo- peut passer à -ue- par dissimilation. Il ne paraît donc pas pertinent de se demander quel est, des deux, le vocalisme le plus ancien. Il devait s’agir d’un flottement synchronique (cf. uester / uoster « votre »). Pour expliquer l’évolution des adverbes ici traités, il est nécessaire de partir de la variante à vocalisme o :… ō-uŏrsus > … ōrsus. Après la perte de la frontière de morphème de préverbation, les règles phonétiques habituelles s’appliquent : le -u- consonne s’amuït entre deux voyelles de même timbre et les deux voyelles se contractent en une voyelle longue de même timbre
2) La grammaticalisation de uersus (-m) / uorsus (-m) est allée jusqu’au statut de préposition avec le sens directif de « vers », bien attesté dans les langues romanes (fr. vers).