rursus

(adverbe)



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4.2. Exposé détaillé

A. Lecture restitutive vs lecture répétitive

Selon la distinction entre interprétation répétitive et interprétation restitutive1), à partir de l’étymologie de rursus et du contenu sémantique qu’elle implique (cf. § 5.1. et § 6. ), rursus devrait avoir une valeur principalement restitutive. Toutefois, l’analyse des données latines révèle une réalité plus complexe. S’il est vrai que la valeur restitutive est bien celle qui prévaut, comme la comparaison avec denuo et iterum le fait ressortir (cf. 5.4. ), la valeur répétitive est aussi très bien représentée, par exemple chez Tite-Live :

  • Liv. 1, 33, 3 : Politorium inde rursus bello repetitum,quod uacuum occupauerant Prisci Latini.
    « Ensuite, Politorium fut encore attaquée une seconde fois, parce qu’après son évacuation, des Anciens Latins s’y étaient installés. »

Un peu avant ce passage, Tite-Live nous apprend que la ville de Politorium avait été prise d’assaut par Ancus (Politorium…ui cepit), mais que, quand il la quitta, elle fut occupée par les Latins et attaquée une deuxième fois. Il faut tenir compte du fait que repeto est un verbe d’activité et qu’il est donc incompatible avec une lecture restitutive.

En revanche, seule la lecture restitutive semble possible dans l’exemple suivant :

  • Liv. 1, 34, 8 : ibi ei … aquila suspensis demissa leniter alis pilleum aufert,superque carpentum magno clangore uolitans,rursus … capiti apte reponit.
    « voilà que … un aigle, descendu légèrement en vol plané, lui enlève son chapeau ; puis, voltigeant au-dessus du chariot avec de grands cris, de nouveau … il le lui replace exactement sur la tête. »

Hors contexte, avec le syntagme verbal d’accomplissement aliquid capiti reponere , les deux valeurs seraient possibles. Mais, dans ce passage, rursus dénote le rétablissement d’une situation antérieure : l’aigle n’avait jamais accompli auparavant l’action de placer le pilleum sur la tête de Lucumon et s’il l’avait fait, l’interprétation serait répétitive. Mais le texte nous dit, au contraire, qu’il a enlevé le pilleum de la tête de Lucumon et qu’il l’a ensuite reposé au même endroit, restaurant ainsi la situation initiale.

B. Lecture contre-directionnelle

Certaines occurrences de rursus semblent se soustraire au classement selon les valeurs répétitive vs restitutive, par exemple :

  • Liv. 1, 59, 6 : Vbi eo uentum est, quacumque incedit armata multitudo, pauorem ac tumultum facit, rursus ubi anteire primores ciuitatis uident, quidquid sit, haud temere esse rentur.
    « Quand on fut arrivé là, partout où elle s’avance, cette foule en armes répand la terreur et le désordre ; après quoi, lorsqu’on voit que marchent en tête les premiers citoyens de la ville, on pense, quoi qu’il en soit, que ce n’est pas par hasard2). »
    = « mais, inversement … »

Ce passage renvoie à un changement dans l’attitude de la population en question. Mais ce changement ne peut pas faire l’objet d’une lecture restitutive, dans la mesure où la situation antérieure n’est pas rétablie. Les gens passent d’un sentiment de crainte et de colère non contrôlées à une participation émue, parce que la présence des chefs de la ville les persuade du sérieux de la situation. Dans ce cas, prendre une direction opposée n’équivaut pas à revenir à l’état résultant de la situation précédente. En revanche, cela correspond à un changement d’état que C. Fabricius-Hansen (2001) appelle « contre-directionnel » . Le passage suivant va dans le même sens :

  • Cic. Brut. 47 : … quod iudicaret hoc oratoris esse maxime proprium,rem augere posse laudando uituperandoque rursus affligere.
    « … parce qu’il estimait que la qualité essentielle de l’orateur était, en faisant des louanges d’une chose, de la grandir et, inversement, en la blâmant (= en parlant contre), de la rabaisser.3)»

Dans la lecture contre-directionnelle, qui est compatible avec un plus grand nombre de verbes que la lecture restitutive du fait qu’elle n’est pas soumise aux mêmes contraintes, le renvoi à une direction opposée peut se nuancer d’une valeur de réciprocité :

  • Hor. Sat. 1, 3, 25 :
    Cum tua peruideas oculis mala lippus inunctis,
    cur in amicorum uitiis tam cernis acutum
    quam aut aquila aut serpens Epidaurius ?At tibi contra
    euenit inquirant uitia ut tua rursus et illi.
    « Alors que, pour examiner tes vices, tu as les yeux malades et pleins d’onguent, pourquoi, quand il s’agit des défauts de tes amis, ta vue est-elle aussi perçante que celle de l’aigle ou que celle du dragon d’Epidaure ? Mais, en revanche, il arrive qu’à leur tour ils recherchent eux aussi tes défauts. »

Ici, contra et rursus véhiculent une valeur sémantique assez proche de celle de l’adverbe uicissim. Cette observation peut être rapprochée des analyses posant l’existence d’une relation entre angl. again et angl. against ou all. wieder et all. wider. En outre, d’un point de vue diachronique, le développement proposé pour all. wieder et angl. again semble également juste pour rursus.

C. Valeur contre-directionnelle et valeur spatiale originelle

Le sens contre-directionnel apparaît étroitement lié à la valeur spatiale de rursus, qui constitue sa valeur d’origine, comme le montre ce vers de Térence :

  • Ter. Ad. 579 : erraui :in porticum rursum redi.
    « J’ai fait erreur. Reviens sur tes pas jusqu’au portique. »

Dans ce vers, rursum et redeo (avec le préverbe re- sous sa variante red-) dénotent le même mouvement vers l’arrière et redeo signifie « aller en sens inverse » (du premier trajet), comme le signale C. Moussy (1997, 231). Le sens contre-directionnel dans ce passage est aussi restitutif, puisque in porticum redi contient un syntagme prépositionnel de but marquant le point d’aboutissement du mouvement.



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1) Cf. « Les adverbes de répétition en latin », DHELL 4ème partie.
2) La traduction anglaise par «but again» (traduction B. O. Foster, 1976, collection Loeb) : «Once there, wherever their armed band advanced, it brought terror and confusion ; but again , when people saw that in the van were the chief men of the state, they concluded that, whatever it was, it could be no meaningless disturbance» nous paraît exacte pour ce qui est d’angl. but, mais peu satisfaisante pour ce qui est d’angl. again
3) La traduction par angl. «again» (traduction G. L. Hendrickson, 1971, collection Loeb) : « … since he held that it was the peculiar function of oratory to magnify a thing by praise, or again by disparagement to belittle it » nous inspire les mêmes réflexions critiques que pour l’exemple précédent.