recēns, -tis

(adjectif)



6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Évolution des emplois

Les trois valeurs de recens apparaissent chez Plaute : « récent », « frais, dispos », « encore vivace, encore sensible ». L’évolution se fait sur deux points. Se développe à partir de Varron la construction avec ab ou de + abl. indiquant le point de repère par rapport auquel se situe, peu de temps après, la situation qualifiée de recens :

  • Varr. R. 2, 8, 2 :
    pullum asininum a partu recentem …
    « …un petit ânon qui vient de naître … »

Les 3 valeurs demeurent en latin tardif, y compris celle (auparavant plus rare) de « encore présent, encore sensible » :

  • Aug. De quant. 5, 8 :
    Recordor sane ac nihil recentius …
    « Je m’en souviens bien et il n’y a rien de plus vivace … »

6.2. Étymologie

Les rapprochements étymologiques possibles pour recēns ont été faits depuis le XIXe siècle. On isolera le préfixe re-, suivi de l’élément *ken-(t-), qui apparaît dans d’autres langues, surtout celtiques : v.-irl. cét « premier » (*cintu-), cetnae « premier ; même » (*centanio-), gall. cynt « auparavant », v.-bret. cint « premier, nouveau », bret. kent « avant ».

Cette base est bien représentée dans l’onomastique gauloise, surtout comme premier élément de composé : Cintu-gnatos, Cintu-cnus, Cintugenus, Cintu-gnata, Cintu-gena, Cintu-genea « premier/première né(e) », Cintus, Centus, Cintullus, Cintusmus (superlatif) « tout-premier », etc. (cf. Delamarre 2003 s.v. cintus, cintux(os), cintusmos « premier »). On posera un adjectif celtique *kentu-, thème en -u-.

Sur une base *ken-, sans élargissement t, on a des formes en indo-iranien et en grec : gr. καινός « nouveau, récent » < *k˚n-yo-, sk. kaná- « jeune, juvénile», kanī́na- « id. », fém. substantivé kanā́ « jeune fille », sk. kanyā̀ « jeune fille » (acc. kanyánām, gén. pl. kanī́nām), av. récent kaine (acc. kainīnǝm, gén. pl. kainīnō) « jeune fille » (base indo-iranienne *kan-i-Han-/*kan-i-Hn-).

En germanique, se rattachent probablement ces formes spécialisées dans le domaine spatio-temporel : got. hindumists « dernier », v.h.a. hintana, hintar « derrière » (all. mod. hinter), v.-angl. hindema « dernier », angl.-mod. be-hind.

Toutes ces formes peuvent reposer sur une base *ken-t-. C’était l’avis de FEIST1) 1939, s.v. hindumists. Mais on trouve un point de vue différent dans Kluge-Seebold s.v. hinter, qui évoque un conglomérat de particules.

Sur la base du slave et du celtique, on peut poser une racine verbale *ken- « surgir, jaillir, commencer, venir à l’existence » présente :

  • a) en slave dans les formes verbales :
    v.-sl. aoriste (na)-čętŭ « il commença », présent -čĭnǫ « commencer » et dans les formes nominales : v.-r. konŭ « début, commencement ; limite, frontière fin », konĭcĭ « fin » ; v.-sl. is-koni « depuis le début ».
  • b) et en celtique dans :
    - v.-irl. cinid « il sort de, descend de, est mis au monde »2). La racine *ken-, note le LEIA, « exprimant l’idée de “sortir de”, d’“être nouvellement issu”, d’où l’idée de “jeunesse”, de “commencement”, cf. lat. recēns. »
    - le nom verbal ciniud m., thème en u puis en o, « descendance, race, tribu ».
    - v.-irl. cenél, v.-gall. cenetl (moy. gall. kenedel, mod. cenedl), v.-bret. chenedl « race, peuple, espèce, genre » (< *kenetlo-).

La base verbale irlandaise cin-, rangée sans autre précision sous *ken-o- par Matasović 2009, serait, d’après le LIV, dénominative.

Selon certains, le degré Ø de la racine apparaîtrait dans le suffixe patronymique gaulois très fréquent -cno- < *kn-o- : Truticnos « fils de Druti » (inscription de Todi), Alle-cnus, Biti-cnos, Octo-cnus, etc. Mais d’après Delamarre 2003 s.v. genos, ce -cno- est plus probablement l’avatar de *-gno-, degré Ø de la racine i.-e. *gen-h1-, car il semble qu’un groupe gn- tende à passer à -cn- en gaulois.

La difficulté est d’expliquer précisément lat. recēns, gén. recentis. La dentale -t- est suffixale. Elle se retrouve dans nombre de formes celtiques ou germaniques dérivées de *ken-.

C’est peut-être la même dentale -t- qu’on retrouve dans le type de véd. deva-stú-t- « qui loue les dieux », ou lat. sacer-dō-t- « qui accomplit les sacra ».

Ainsi, lat. recēns signifiera-t-il « qui vient d’apparaître ». R. Garnier signale la proximité morphologique et sémantique de lat. praegnās, -ātis « enceinte », de *preh2i-ǵṇh1-t- « sur le point d’enfanter ».

Il est plus malaisé d’expliquer la présence du préfixe re-. Néanmoins, un prototype *kent- eût été difficilement viable en latin : un nominatif *cens, prononcé *cēs, eût été peu identifiable, peu intégrable aux cadres morphologiques latins. Quelle que pût en être la signification première, ce préfixe a ultérieurement servi à étoffer phoniquement la forme, et les locuteurs ne pouvaient plus, en synchronie, isoler un préfixe dans cet adjectif immotivé3).

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1) FEIST fait cette remarque paradoxale que les notions de « premier » et « dernier » s’échangent souvent. Tout dépend de quelle extrémité on considère la série.
2) Cf. LEIA s.v.
3) Un moderne, DARMESTETER, a proposé de faire de lat. recēns le participe d’un verbe non attesté et qui, probablement, n’a pas existé : *recō, -ere.