recēns, -tis

(adjectif)



5. Place dans le lexique

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

Recens est probablement de date latine. Il comporte peut-être à l’initiale l’élément de relation rĕ- suivi d’une base *-cent-t- (cf. §6.2. Mais cette analyse est considérée comme « non évidente » par le dictionnaire d’EM.

5.2. Les interprétations et ré-analyses synchroniques des auteurs latins

R. Maltby 1991 ne cite pas de passage d’auteurs latins qui proposerait une « étymologie synchronique » pour l’adjectif recens ou l’expliquerait par rapprochement avec un autre terme latin.

5.3. « Famille » synchronique du terme

L’adjectif recens demeure plutôt isolé en synchronie dans le lexique latin. Terme usuel attesté surtout en prose, il a à ses côtés une forme adverbiale représentant son figement au nominatif-accusatif neutre singulier : recens « récemment » attesté chez Plaute, Lucrèce, Tite-Live.

Recens a servi de base à un verbe dénominatif déponent très peu attesté : recentārī (Cn. Matius, correspondant de Cicéron, cité par Aulu-Gelle) « être renouvelé, renaître ».

Il a également fourni dans la prose tardive par substantivation et spécialisation sémantique autour du sème ‘frais’ le terme recens (-ntis) f. « rasade de vin glacé » (Alcimus Ecdicius Avitus, VIe s.).

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

La polysémie de recens est assez variée et, pour chacune des valeurs, l’adjectif n’a ni les mêmes antonymes, ni les mêmes synonymes, ce qui caractérise une synonymie partielle1).

Nouus est le terme prédominant pour désigner l’état de nouveauté, mais avec plusieurs termes il entretient des relations dont la portée est variable.

A. Recens et nouus

La synonymie reste fort limitée avec nouus. Ce dernier en effet ne signifie « récent » que dans de très rares occurrences. C’est le cas en Tér. Ad. 751 :

  • Et noua nupta eadem haec discet ?

car si l’état du mariage est une rupture pour la jeune femme, qui doit tout apprendre, l’apprentissage commence nécessairement fort peu de temps après le mariage : « Et la jeune femme récemment mariée apprendra tout cela ? »

Quant à recens, il ne signifie pas « nouveau ».

Les deux adjectifs se rejoignent au superlatif. Ce qui est « très récent » (recentissimus) vient de se produire et, comparé à d’autres manifestations du phénomène, en constitue la « dernière » :

  • Liv. 5, 35, 3 :
    Tum Senones, recentissimi aduenarum, ab Vtente flumine usque ad Aesim fines habuere.
    « Enfin, les Sénons, arrivant les derniers, occupèrent le pays depuis la rivière Utens jusqu’à l’Aesis. » (traduction G. Baillet, 1969, CUF).

Avec la valeur « individualisante » du suffixe -mus (cf. decimus « le dixième »), nouissimus désigne, dans la continuité du processus (nouus), le moment par excellence qu’est la « dernière » étape qui se manifeste :

  • Caes. BG. 5, 56, 2 :
    qui ex iis nouissimus conuenit, … necatur.
    « celui qui arrive le dernier … est tué. »

Il existe en outre des relations non plus de synonymie, mais de complémentarité notionnelle entre « récent, qui existe depuis peu » ou « frais, dispos, étranger à la fatigue » recens et nouus « nouveau dans une continuité », « radicalement nouveau ».

B. Recens et d’autres synonymes

Quand il signifie « récent », recens rejoint proximus :

  • Liv. 2, 48, 6 :
    Volscis non diutius quam recens dolor proximae cladis transiret quiescentibus …
    « … les Volsques dont la tranquillité ne durait pas plus que le temps de voir passer la récente douleur de la défaite qui venait d’avoir lieu … »

La valeur de « frais, dispos » le met en relation avec integer, requietus, uegetus :

  • Liv. 29, 34, 14 :
    Inde exorti equites et ipsi integris uiribus et recentibus equis Hannoni Afrisque pugnando ac sequendo fessis se circumfudere.
    « Les cavaliers surgirent de là, parfaitement dispos et avec des chevaux frais ; ils enveloppèrent Hannon et les Africains, épuisés par le combat et par la poursuite. »
  • Liv. 44, 38, 4 :
    hosti obicias recenti requieto, qui nulla re ante consumptas uires ad proelium adferant.
    « … on opposait … à des ennemis frais et dispos, apportant au combat des forces encore intactes. »
  • Liv. 22, 47, 9 :
    fessi cum recentibus ac uegetis pugnabant.
    « … épuisés, ils se battaient avec des adversaires dispos et pleins d’ardeur. »

L’équivalence synonymique est forte.

La situation est différente entre recens « encore vivace, encore sensible » et residuus car, si l’événement qualifié par recens est encore proche, avec residuus la situation encore présente remonte à un temps qui peut être plus long :

  • Cic. Fam. 1, 9, 20 :
    cum inclusum illud odium quod ego effudisse me omne arbitrabar, residuum tamen insciente me fuisset
    « … comme cette haine, dont je me croyais complètement délivré, demeurait cependant encore à mon insu … »

C. Recens et des antonymes

Recens « frais, dispos » entretient une antonymie d’inversion2) avec fessus et ses équivalents defessus, fatigatus :

  • Liv. 22, 47, 9 :
    fessi cum recentibus ac uegetis pugnabant.
    « … épuisés, ils se battaient avec des adversaires dispos et pleins d’ardeur. »

La situation est plus complexe pour « récent », car la proximité s’apprécie sur une échelle de degré et n’entre pas dans un dualisme tranché. Ce qui est récent existe depuis peu et s’oppose à ce qui existe depuis longtemps, uetus et diuturnus :

  • Cic. Verr. I, 5 :
    quod cum e prouincia recens esset inuidiaque et infamia non recenti, sed uetere ac diuturna flagraret …
    « … comme il était revenu tout récemment de sa province et qu’il était la proie d’une hostilité et d’une infamie non pas récente, mais ancienne et persistante … »

mais s’oppose aussi à ce qui est radicalement passé :

  • Tac. Hist. 5, 16, 2 :
    Cerialis ueterem Romani nominis gloriam, antiquas recentisque uictorias (memorabat).
    « Cérialis rappelait la gloire des Romains qui existe depuis longtemps, les victoires anciennes et récentes. »

sur la base du sème de plus ou moins grande antériorité.

La proximité dans le passé, inhérente à ce qui est récent, fait que recens s’oppose à ce qui est proche mais dans l’avenir, instans :

  • Liv. 29, 4, 1 :
    In haec deflenda prolapsos ab recenti nuntio animos rursus terror instans reuocauit ad consultandum quonam modo …
    « Ceux qui s’étaient laissés aller aux lamentations par la venue récente d’un messager, l’imminence d’un terrible danger en retour les amena à chercher comment … »

Les relations sont originales. D’abord, elles s’établissent autour non pas d’un sème (comme c’est en général le cas), mais des trois sèmes de recens « récent » :

Recens /qui existe/ (1) /depuis un passé/ (2) /proche/ (3) s’oppose à
uetus /qui existe/ /depuis un passé/ /reculé/
antiquus /qui existe/ /dans un passé/ /reculé/
instans /qui va exister/ /dans un futur/ /proche/.

L’opposition relève d’une gradation. Elle est alors une antonymie d’inversion scalaire3).

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1) Voir Cl. MOUSSY (2010, 48-49).
2) Voir Cl. MOUSSY (2010, 147).
3) Voir Cl. MOUSSY (2011, 147).