recēns, -tis

(adjectif)



4.2. Exposé détaillé

La signification de recens ne se limite pas à « récent » et, dans le champ lexical de la nouveauté, l’adjectif entretient des relations particulières avec nouus.

A. « Récent »

Recens qualifie d’abord ce qui vient de se produire. Les contextes actualisent ce décalage entre le début d’une situation donnée et le temps de l’observation :

  • Pl. Cap. 717-720 :
    Quid ? tu una nocte postulauisti et die
    recens captum hominem, nuperum nouicium
    te perdocere, ut melius consulerem tibi
    quam illi quicum una a puero aetatem exegeram ?

    « Eh quoi ? Toi, tu aurais voulu qu’un seul jour, une seule nuit t’aient suffi à apprendre à un prisonnier récemment capturé, à un nouveau, de la veille, à faire passer tes intérêts à toi avant ceux de l’homme auprès duquel s’est déroulée ma vie, depuis mon enfance » (traduction P. Grimal, 1971, Gallimard).

Si, avec nouicium, la servitude est un état nouveau par rapport à un état antérieur, l’adjectif recens, en parallèle avec nuperum, précise que ce nouvel esclave est là depuis peu. Recens s’emploie en parallèle avec antiquus ou uetus – uetustus pour exprimer le recul plus ou moins marqué par rapport au présent. Cicéron distingue l’ancienneté de la philosophie (antiqua) et la date récente du nom de ce savoir :

  • Cic.Tusc. 5, 7 :
    Quam rem (= philosophia) antiquissimam cum uideamus, nomen tamen esse confitemur recens.
    « Si nous constatons que la philosophie est une chose très ancienne, nous reconnaissons cependant que son nom est récent. »

Un syntagme prépositionnel avec ab indique le point de repère par rapport auquel se situe, peu de temps après, la situation qualifiée de recens :

  • Virg. En. 6, 450-451 :
    Inter quas (= umbras) Phoenissa recens a uolnere Dido
    errabat silua in magna …

    « Parmi les ombres errait Didon dans la grande forêt, avec sa blessure encore fraîche … »

En relief à la coupe hephtémimère, recens souligne que Didon n’est encore pas loin de la blessure d’amour infligée par Énée et cette proximité explique son errance.

Le décalage entre l’apparition du phénomène et le moment d’observation se trouve donc au cœur du sens de recens « récent ».

B. « Frais, dispos, étranger à la fatigue »

La « fraîcheur » est la conséquence de « ce qui existe depuis peu ». L’adjectif s’applique ainsi à des animaux ou à des produits frais :

  • Cat. Agr. 135, 3 :
    coria bona octo nostratia recentia quae depsta sient …
    « … huit bonnes peaux de notre région, fraîchement corroyées … » (traduction R. Goujard, 1975, CUF)1)

des troupes qui n’ont pas ou peu combattu :

  • Liv. 4, 33, 12 :
    recentissimum ad laborem militem, quia ultimo proelio aduenerat.
    « … des troupes encores toutes fraîches pour la tâche, puisqu’elles arrivaient à la fin du combat. »

des objets non altérés :

  • Cic. Verr. II, 4, 64 : … cum pulchritudo eius (= candelabri) recens ad oculos hominum atque integra perueniret.
    « … quand la beauté du candélabre se présenterait toute fraîche et intacte au regard des hommes. »

C. « Encore vivace, encore sensible »

L’adjectif exprime aussi le retentissement d’une situation qui se prolonge jusqu’au présent. Les malheurs sont noua quand ils nous surprennent, mais recentia quand ils se sont produits il y a peu et qu’ils pèsent encore :

  • Cic. Tusc. 3, 75 :
    Additur ad hanc definitionem a Zenone recte, ut illa opinio praesentis mali sit recens. Hoc autem uerbum sic interpretantur, ut non tantum illud recens esse uelint quod paulo ante acciderit, sed, quam diu in illo opinato malo uis quaedam insit, ut uigeat et habeat quandam uiriditatem, tam diu appelletur recens.
    « À cette définition, Zénon a raison d’ajouter que cette opinion sur le mal présent a un caractère récent : on ne veut pas dire seulement par ce mot récent, ‘ce qui est arrivé il y a peu de temps’ ; mais aussi longtemps que cette opinion sur le mal a assez de force pour rester vivante et forte, on l’appellera récente »2).

Cette valeur a une double origine : elle se rattache à l’emploi de l’adjectif pour la fraîcheur d’aliments ou de fleurs, et elle s’analyse comme calque du grec prosphaton3), qui, à partir de son sens propre « qui vient d’être tué », désigne par extension lui aussi le bon état de conservation, la fraîcheur d’un aliment, et la vitalité d’une idée ou d’une capacité mentale.

D. Les relations de recens et de nouus

Le sens prédominant de recens « récent » reste exceptionnel pour nouus (Tér. Ad. 751), en sorte que la stricte synonymie reste très limitée. En revanche, il s’établit une complémentarité notionnelle du fait que les adjectifs expriment deux aspects de l’idée de nouveauté, le rapport avec ce qui précède et l’écart chronologique.

Il en est ainsi entre recens « récent » et nouu « nouveau dans une continuité » :

  • Cic. Mur. 86:
    oro atque obsecro, iudices, ut ne hominis miseri et cum corporis morbo tum animi dolore confecti L. Murenae recentem gratulationem noua lamentatione obruatis.
    « … je vous prie et je vous demande, juges, pour un homme malheureux et accablé tant par la maladie que par la souffrance morale, de ne pas étouffer les félicitations qu’il vient de recevoir par une nouvelle cause de lamentations. »

Recens « récent » entre aussi en relation avec nouus « radicalement nouveau » :

  • Pline. J. Ep. 6, 27, 5 :
    Nam recentia opera maximi principis praebent facultatem noua, magna, uera censendi.
    « En effet, les actes récents de notre très grand prince offrent l’occasion de propositions neuves, belles, sincères. »
  • Aug. Ciu. 1, 7 :
    Quidquid uastationis, trucidationis … in ista recentissima Romana clade commissum est, fecit hoc consuetudo bellorum ; quod autem nouo more factum est …, immanitas barbara tam mitis apparuit, ut amplissimae basilicae implendae populo cui parceretur eligerentur … ; hoc Christi nomini, … tribuendum est.
    « Tout ce qui a été commis de dévastations, de massacres …dans ce désatre tout récent de Rome a été le fait des coutumes de la guerre ; mais ce qui s’est accompli d’une manière nouvelle, c’est que cette barbarie sauvage est apparue si douce au point de choisir, pour les remplir de peuple, les plus vastes basiliques, où nul ne serait frappé … ; cela, c’est au nom du Christ qu’il faut l’attribuer. »

Recens « frais, dispos, étranger à la fatigue » se comprend aussi par rapport à nouus. Les troupes recentes sont « fraîches, reposées » :

  • Caes. BG. 7, 48, 4 :
    Erat Romanis nec loco nec numero aequa contentio ; simul et cursu et spatio pugnae defatigati non facile recentes … sustinebant.
    « Pour les Romains, la lutte n’était pas égale, ni par la position ni par le nombre ; fatigués en même temps par la course et par la durée de la bataille, il ne leur était pas facile de soutenir le choc des troupes fraîches … »,

tandis que les soldats noui débutent la carrière militaire dans leur vie, par opposition aux ueterani :

  • Suet. /Caes. 29, 3 :
    confisu/ (= Caesar) … facilius se, simul atque libuisset, ueteranos conuocaturum quam Pompeium nouos milites.
    « … César était sûr qu’il rassemblerait ses vétérans, dès qu’il le voudrait, plus vite que Pompée de nouveaux soldats. »

Même dans un groupe coordonnant, les deux adjectifs peuvent conserver leur valeur respective, comme en Cic. Flac. 13, où l’orateur dénonce l’agressivité menaçante de l’accusateur de Flaccus :

  • Cic. Flac. 13 :
    ut, si quid ipsi audistis communi fama atque sermone de ui, de manu, de armis, de copiis, memineritis ; quarum rerum inuidia lege hac recenti ac noua certus est inquisitioni comitum numerus constitutus.
    « … si par la rumeur publique, ou par des conversations, vous avez eu personnellement connaissance de violences, de voies de fait, d’armes, de troupes, souvenez-vous en ; la réprobation que provoquent de telles pratiques a fait limiter par une loi récente et toute nouvelle l’importance du cortège des enquêteurs. » (traduction A. Boulanger, 1959, CUF)4).

Enfin, comme le décalage entre l’apparition de la situation et le point de repère est de toute façon court et, de ce fait, relatif et mesurable, il existe un comparatif recentior5), bien attesté à la différence de nouior, et d’un superlatif, lui aussi courant. Or, ce qui est « très récent » vient de se produire et, comparé à d’autres manifestations du phénomène, en constitue la « dernière », si bien que recentissimus rejoint sur ce point nouissimus :

  • Liv. 5, 35, 3 :
    Tum Senones, recentissimi aduenarum, ab Vtente flumine usque ad Aesim fines habuere.
    « Enfin, les Sénons, arrivant les derniers, occupèrent le pays depuis la rivière Utens jusqu’à l’Aesis. » (traduction G. Baillet, 1969, CUF).

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1) De même Pl. As. 178 ; Cat. Agr. 85 ; Hor. S.. 2, 2, 42.
2) De même Cic. Tusc. 3, 25 ; 3, 55 ; 4, 14 ; 4, 39.
3) S. LUCIANI (2010, 326).
4) De même Ov. M. 7, 709 ; Liv. 35, 10, 7 ; Sen. Nat. 7, 10, 2 ; Ben. 4, 14, 3 ; Tac. H. 4, 65, 3 ; D. 6, 5 et 8, 1.
5) Cicéron, De or. 3, 68 : Hinc haec recentior Academia manauit. « C’est de là que dérive la toute nouvelle Académie. » ; Att. 9, 13, 1 : recentior auctor « un garant plus récent » ; Att. 14, 19, 5 : uenio ad recentiores litteras. « j’en viens à ta dernière lettre. » ; ad Quint. 3, 6, 1.