quōmŏdŏ

(adverbe interrogatif et subordonnant)


7. Descendance du lexème dans les langues romanes

7.1. Les descendants par la voie phonétique dans les langues romanes

Quomodo, qui s’est maintenu dialectalement, par ex. sous la forme de comodo dans le vicentin rustique, a largement survécu dans les langues romanes sous la forme apocopée quomo, como, attestée dans le latin parlé.

Selon F. Sommer, l’o bref final de quomodo a dû s’affaiblir de plus en plus et finir par disparaître devant un mot commençant par une consonne à l’époque où quomodo fut assimilé à un proclitique. D’où l’existence probable de la forme quomod sur le modèle de hau (dans hau scio, hau multum).

De lat. quomo / como, on est passé à it. como, esp. como et cuemo, port. como, fr. com, con, prov. et cat. /com, con, co, frioul. chom, roum. cum.

Il existe en outre des formes terminées en –e : fr. come, comme, port., it. come ; d’autres en –a : it., prov., port. coma. Les dérivés en –e et en –a ne peuvent guère procéder directement de lat. quomo /como, puisque l’o final latin ne peut devenir en roman ni –e, ni –a. Aussi come est-il couramment interprété comme le résultat de la fusion de quomo et de et ; coma, quant à lui, pourrait procéder de la fusion du groupe quomo(do) ad ou alors, plus probablement, de quomodo ac.

7.2. Evolution sémantique et syntaxique en français

J. Damourette et É. Pichon affirment que fr. comme « est l’un des mots de la langue pour lesquels l’étude diachronique nous offre le moins de points d’appui. D’une part, en effet, son histoire phonétique est obscure (…) D’autre part, il y a très peu de termes grammaticaux dont les possibilités d’emplois aient autant changé que celles de comme au cours de l’histoire de la langue. Comment, quand, que l’ont chassé de provinces sémantiques où il régnait autrefois ; et le français d’aujourd’hui, à ce point de vue, s’écarte notablement de celui même des écrivains classiques (…) ».

D’un point de vue synchronique, ces mêmes auteurs parlent d’une « apparente diversité des sens de comme, ici confrontant, là temporel, ailleurs causal ». Le terme « apparent » réfère au fait que le sens temporel et causal sont considérés, en dernière analyse, comme de simples emplois particuliers de la valeur confrontante qui marque une similitude (« de cette même façon »), la conformité marquée par comme étant réalisée alors par un enchaînement causal ou par une similitude temporelle.

Un autre problème est d’ordre plus purement grammatical ou catégoriel puisque le chaînon introduit par comme peut avoir un noyau « factiveux », c.-à-d. verbal, « substantiveux », « adjectiveux » ou « affonctiveux », c.-à-d. constitué d’un groupe prépositionnel.

Les chaînons à noyau non factif, c.-à-d. sans noyau verbal, sont classés, d’après leur effet sémantique, en trois groupes : les « échantillants », les « qualifiants » et les « quasiceptifs ».

Dans le cas des tours échantillants, « comm exprime une similitude du contenu du contexte avec le contenu du noyau pris pour échantil » : Ex. « Le souvenir des joies passées fond dans la bouche comme une pâte exquise, … » (R. Dorgelès. Les Croix de bois, X ; p. 120). J. Damourette et É. Pichon précisent qu’on a l’impression que comme y fonctionne en gros dans la phrase comme une préposition mais que, linguistiquement il est plus satisfaisant d’y voir un « zeugme » : Ex. « il faut craindre l’indifférence comme on craint la partialité ».

A propos des tours qualifiants, on lit : « Le chaînon introduit par comme exprime alors la qualification d’une substance du contexte à intervenir comme elle le fait dans le phénomène phrastique, ex. :

Tous les cœurs en même temps volèrent vers M. Le Brun comme vers celui qui avoit conçu ce grand ouvrage. (Mémoires pour servir à l’histoire de l’Académie de peinture, p. 138).

C’est en tant qu’il avait conçu ce grand ouvrage que Le Brun attira les regards ».

Or comme on passe facilement de la similitude à la qualification, il est souvent difficile de séparer ce dernier emploi du premier. L’étroite parenté sémantique entre le tour qualifiant et le tour échantillant semble procéder d’une nature grammaticale analogue : l’explication par un zeugme semble souvent assez facile. Ex. « Les regards se tournent vers M. Le Brun comme ils se tournent vers celui qui… ». Si J. Damourette et é. Pichon considèrent que le tour sans article (ex. « je le considère comme roi ») est d’une intreprétation plus difficile, ils ne sont cependant pas sûrs que l’explication zeugmatique ne constitue pas la meilleure interprétation des faits (« je le considère comme je le considérerais roi »).

Dans le troisième groupe, celui des tours quasiceptifs, « le chaînon exprime seulement une chose qui n’est pas tout à fait la même que son noyau : comme un air de famille, ce n’est pas franchement un air de famille ». Et pour distinguer le quasiceptif de l’échantillant, J. Damourette et É. Pichon précisent que, dans le tour échantillant, la similitude est particularisée : une brise comme un souffle est bien une brise ; dans le tout quasiceptif, la similitude à l’échantil est évoquée de façon autarcique : comme un souffle réfère à toute chose qui peut ressembler à un souffle.

Si la valeur confrontante de comme, où il marque une similitude ou quasi-similitude, est donc bien attestée en français, il en va différemment de ce que Damourette et Pichon appellent ses emplois « sciscitamentaires », interrogatifs ou percontatifs. Autrement dit, comme n’est plus employé comme introducteur d’une interrogation directe ou indirecte. Il a par contre gardé ses emplois exclamatifs, en proposition indépendante aussi bien que subordonnée : il y a un sens très proche de que et de combien : Ex. « Mon Dieu, que c’est joli ce Maître de Forges ! et comme c’est humain ! » (Courteline. Coco, Coco et Toto, Le maître de Forges ; p. 2).

Mais les mêmes auteurs concèdent que ces emplois exclamatifs « étaient autrefois en connexion étroite avec les emplois sciscitamentaires correspondants, soit proprement interrogatifs, ex. : Si elle nous effroye, comme est-il possible d’aller un pas avant sans fiebvre ? (Montaigne. Essais, I, 19 ; t. I, p. 52.) (…) Soit percontatifs, ex. : Il commença à lui conter comme il avoit entendu sa conversation avec M. de Clèves. (Mme de Lafayette, La Princesse de Clèves, IV ; p. 168.) sc. « Comment il avait entendu ». ».

Et c’est de cet emploi interrogatif indirect particulier de comme qu’on serait passé au sens assertif équivalant à que:

  • « Du sens « je sais comment le nain est venu », on passe aisément à « je sais que le nain est venu » : du moment qu’on connaît les modalités d’un fait, c’est qu’on connaît l’existence même du fait. »

Une étude de fr. comme s’inscrivant dans une perspective diachronique large (de l’ancien français au XVIIIe siècle) nous a été fournie récemment par V. Wielemans: c’est en tirant parti d’informations fournies par des grammaires et dictionnaires récents et contemporains que l’auteur se propose d’analyser l’histoire de comme pour mieux comprendre les problèmes actuels concernant la classification de ses emplois et comparer l’évolution de comme avec celle de comment.

En suivant l’étude de J.-M. Léard et M. Pierrard, qui porte sur le français contemporain, V. Wielemans distingue six zones fonctionnelles pour comme :

- comme 1 introduisant l’interrogation directe, l’interrogation indirecte ou l’exclamation ;

- comme 2 servant de conjonction temporelle, causale, concessive ou ayant le sens de « selon que » ;

- comme 3 d’analogie, exemplatif ou relatif ;

- comme 4 d’égalité ;

- comme 5 pragmatique de valeur adverbiale, qualifiante ou métadiscursive ;

- comme 6 dans la locution conjonctive comme que possédant une valeur concessive.

Pour comment, elle distingue quatre zones fonctionnelles :

- comment 1 introduisant l’interrogation directe, l’interrogation indirecte ou l’exclamation ;

- comment 2 adverbial, d’égalité, d’analogie ou de valeur qualifiante ;

- comment 3 conjonctionnel de conséquence, de finalité, de temps ou de cause ;

- comment 4 dans la locution conjonctive comme que possédant une valeur concessive.

À la suite de ce classement préalable, l’auteur procède à une étude détaillée de l’évolution de chacun des tours et de ses emplois. Suivent une brève récapitulation de l’évolution de la concurrence entre comme et comment, telle qu’elle est retracée par différents grammairiens, ainsi qu’une présentation du processus de grammaticalisation ; celui-ci entraînera une restructuration profonde du système de comme, ce qui permettra en définitive d’expliquer sa polysémie en français contemporain.

La conclusion de cette étude philologiquement bien documentée et linguistiquement convaincante est la suivante.

Pour comme, on peut distinguer dès l’ancien français cinq zones fonctionnelles : l’interrogation/exclamation, le fonctionnement conjonctionnel, le domaine de l’analogie, l’égalité et l’emploi de comme dans la locution comme que. Il s’est exercé par la suite une forte pression de comment surtout dans le premier domaine, de que dans les deux derniers emplois ; mais les trois premiers emplois ont résisté jusqu’en français moderne, le premier se limitant toutefois à l’exclamation, le second à la valeur temporelle et causale ; comme a été supplanté par que pour former des locutions conjonctives analogiques. Le processus de grammaticalisation a fait apparaître plusieurs emplois pragmatiques (qualifiant, adverbial et exemplatif) en moyen français et au XVIe siècle.

Pour comment, il n’existait dès le début, en ancien français, que quatre zones fonctionnelles : l’interrogation / exclamation, l’emploi adverbial, le fonctionnement conjonctionnel et l’emploi dans la locution comment que. Seul l’emploi exclamatif de la première zone fonctionnelle s’est maintenu. L’emploi adverbial est attesté, d’une façon inégale pour ses différentes valeurs (« à peu près », d’analogie, d’égalité et de valeur qualifiante), jusqu’en français classique et comment conjonctionnel n’apparaît de façon intermittente qu’en ancien français et au XVIe siècle ; comment que a été très vite éliminé.

Si donc la difficulté d’appréhender les différents emplois de comme en français contemporain s’explique en grande partie par l’histoire évolutive complexe de ce marqueur ainsi que par sa concurrence avec comment, il faudrait encore prendre en considération, d’après V. Wielemans, combien, que / ce que qui interférent eux aussi dans le système.

De même, pensons-nous, le fonctionnement de quomodo latin s’éclairerait encore davantage à la lumière d’une étude de ut, quemadmodum et sim. et de différentes conjonctions (temporelles, causales et autres), tous termes qui, au fil du temps, ont formé des micro-systèmes avec lui.


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