quōmŏdŏ

( adverbe interrogatif et subordonnant)


6. Histoire du lexème quomodo

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

6.1.1. Evolution de quomodo

L’étude de quo(=)modo, variable de manière, a révélé un clivage très net entre ses emplois interrogatifs-exclamatifs et ses emplois relatifs-comparatifs. Tandis que les premiers sont bien représentés en latin archaïque, les emplois relatifs-interrogatifs y sont encore très peu fréquents. Ces derniers emplois commencent seulement à poindre en latin préclassique pour gagner du terrain à partir de Cicéron. Dès lors la structure s’assouplit progressivement. À l’époque postclassique, le diptyque dit « normal » ou D1 diminue en fréquence fortement ; corrélativement, le diptyque dit « inverse » ou D2 gagne en fréquence. La pluralité des incidences possibles de quo(=)modo implique, à partir de la même époque, des effets de structuration et d’effets de sens multiples : en cas d’incidence large accompagnée d’une évanescence du sens modal, quo(=)modo peut perdre son statut adverbial pour devenir une conjonction introduisant, avec différents effets de sens – surtout de cause et de temps –, une subordonnée circonstancielle ; en cas d’incidence étroite, on peut en revanche avoir l’impression d’avoir affaire à une phrase simple : d’une part, quo(=)modo … sic peuvent alors, avec un sens affaibli, produire un effet de structuration coordinative ; d’autre part, voisinant en surface avec un syntagme nominal, procédant d’une abréviation de p, quo(=)modo peut induire dans certains emplois – comme le feront ultérieurement ses descendants dans des langues modernes dépourvues de flexion nominale – une interprétation prépositionnelle. Une interprétation de quo(=)modo comme relatif de liaison à partir du latin postclassique semble aussi possible ; cet emploi apparaît comme secondaire par rapport à l’emploi relatif-comparatif et est imputable à un changement de segmentation phrastique par rapport à l’emploi premier.

Le sens interrogatif primitif de quo(=)modo s’est maintenu pendant toute la latinité. Mais dans des contextes particuliers, il a donné lieu au sens oratoire de « comment se fait-il que … ? », qui réfute jusqu’au présupposé même de la question partielle. Certains contextes dans lesquels quo(=)modo a été employé comme introducteur d’une interrogation indirecte ont enfin été propices à un évidement du sens interrogatif au profit du sens d’un simple fr. que complétif. De même, son emploi dans une interrogation indirecte avec sens délibératif a pu médiatiser le passage vers la valeur finale, effet de sens qui semble procéder de l’enjeu et du résultat souhaité de la délibération.

6.1.2. Evolution des sens de modus, -i (m.)

Modus a en latin le sens concret de « mesure », mais aussi celui, moral et abstrait, de « mesure qu’on ne doit pas dépasser, modération, juste milieu » ; de là, dans la langue de la rhétorique et de la musique, celui de « mesure rythmique, rythme », « mesure musicale ».

Du sens de « mesure », modus est passé à celui de « limite » et à celui de « manière de [se] conduire ou de [se] diriger », puis à celui, plus général, de « manière, façon de faire ». C’est ce dernier sens qui est attesté dans la locution quo(=)modo.

6.2. Origine et étymologie

6.2.1. Origine de quomodo

Quōmodo est un lexème unique formé par l’agglutination (c.-à-d. la soudure) de deux mots quō et mŏdō (qui donne mŏdŏ par abrègement iambique) figés et lexicalisés dans le syntagme quō mŏdŏ à l’ablatif de valeur instrumentale : d’un syntagme libre quō mŏdō > quō mŏdŏ1), on est passé à un lexème unique écrit quo modo ou bien quōmŏdŏ. Le fait que le lexème quomodo soit écrit en un ou deux mots relève du sentiment linguistique des différents éditeurs modernes des textes latins.

Mŏdō est à l’origine la forme figée de l’ablatif du substantif modus, -i M. « manière, façon ». Quō est à l’origine la forme adjectivale (à l’ablatif M. sg. accordée avec mŏdō) de l’interrogatif/exclamatif ou du relatif.

Les deux éléments, qui sont généralement contigus et graphiquement soudés parce que l’agglutination en un seul lexème eut lieu dès le latin archaïque, peuvent également, chez certains auteurs archaïques ou archaïsants, être disjoints et séparés par un ou deux mots s’intercalant entre eux, ce qui montre l’origine agglutinative de ce lexème.

L’ancien syntagme quō mŏdō était constitué de deux lexèmes, qui portaient chacun un accent de mot. Après l’agglutination en un seul nouveau lexème, il n’y eut plus qu’un seul accent sur l’ensemble de la séquence soudée.

6.2.2. Origine de modus, -i (m.)

Le radical latin mod- à vocalisme o se trouve dans des lexèmes relevant du sens de « mesure » : modus, -i M. « mesure, juste mesure », modestus, moderari, etc.

Modus, -i M. est une formation thématique (2e déclinaison) remontant à date latine à *mod-o-s (même si certains supposent en amont *med-o-s puis *mod-o-s).

Il a dû exister en latin un autre substantif que l’on reconstruit sur la même « racine » i.-e. que modus avec le suffixe de neutre sigmatique *-es- / -os-, formation bien représentée en latin (cf. gen-us, gén. gen-er-is Nt.). Il a servi de base de suffixation à l’adjectif modes-tus, -a, -um « qui garde la mesure, modéré » (suffixé en *-to- au sens de « qui est pourvu de l’entité dénotée par la base de suffixation »)2), et au verbe dénominatif déponent mŏdĕr-ā-rī « tenir dans la mesure, conduire, imposer une limite à, modérer »3).

On discute sur l’origine du vocalisme o de modus, modestus, etc. Certains posent un vocalisme o ancien (*mod-o-s : EM, WH, Pok.), d’autres un vocalisme o résultant d’une évolution phonétique de date latine à partir de *med-o-s thématique (Schrijver, De Vaan).

L’opinion générale est qu’on a un vocalisme o et une formation thématique pour *mod-o-s > lat. modus, -i M. et qu’en face du vocalismee attendu de *med-es / *med-os Nt., on a un vocalisme o attesté dans lat. modestus, -a, -um en raison d’une extension analogique latine à partir de modus, -i.

En séparant selon un critère sémantique le radical latin à vocalisme e med- et celui à vocalisme o mod-, on peut considérer que cette analogie est due à l’association sémantique synchronique possible entre modus et modestus, qui relèvent du sens de « mesure, juste mesure », alors que le vocalisme e du radical latin se retrouve plutôt dans les termes qui relèvent en latin du domaine de la médecine, des soins et traitements médicaux, au sens de « traiter, trouver le remède, montrer le remède » et « penser de manière répétée et continue avec intensité, méditer ».

En effet, le radical latin med- à vocalisme e se trouve dans des termes relevant du domaine médical au sens de « soigner, traiter » : lat. mĕd-ē-rī « soigner, remédier à », mĕd-ĭcus, -i M. « médecin ». Sur medicus « médecin » est bâti le verbe dénominatif mĕd-ĭc-ā-re et sa variante déponente mĕd-ĭc-ā-rī « soigner » (litt. « faire œuvre de medicus ‘médecin’ ») ainsi que le substantif mĕd-ĭc-īna, -ae F. « science de la médecine, remède ». Mais, le verbe fréquentatif déponent mĕd-ĭtārī (pourvu du suffixe –ĭtāre de fréquentatif-itératif-intensif) est attesté avec la signification4) intellectuelle d’activité psychique : « méditer, réfléchir à, étudier ».

En latin, il semble donc que mod- « mesure, juste mesure » et med- « soigner, traiter » constituent deux radicaux synchroniques différents parce qu’ils sont pourvus de valeurs sémantiques différentes. Mais on considère qu’ils proviennent de la même « racine » i.-e. *med-, bien attestée dans les langues i.-e. anciennes. Les dictionnaires étymologiques proposent des sens anciens « penser, réfléchir », « mesurer, peser, juger », « soigner », « gouverner ».

« Penser, réfléchir » pourrait être illustré en latin par meditari « méditer » (cf. gr. μήδομαι « je médite », μέδομαι « je m’occupe de, je médite ») ; le sens « soigner » par mederi, medicus ; la notion de « mesure » par modus, modestus, moderar (cf. gr. μέδομαι, μέδω « mesurer, régler, contenir dans la juste mesure ») ; le sens « gouverner, diriger, conduire » par moderare (cf. selon EM 392 : hom. μεδέων « chef »). Le sens « juger » est parfois considéré (EM 392, s.u. medeor) comme expliquant le nom osque de magistrat5) : osq. meddix, mais on pourrait penser également à un sens littéral « qui montre la solution, le remède » ou bien « qui montre la juste mesure ».

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1) La forme d’ablatif mŏdō du lexème mŏdus, -ī M. pouvait subir l’abrègement iambique : elle pouvait passer de la structure « syllabe brève accentuée + syllabe longue finale » à la structure « syllabe brève accentuée + syllabe brève finale » par abrègement de la voyelle finale. Cet abrègement était facultatif, mais usuel dans les mots de haute fréquence et surtout les mots grammaticaux.
2) Sur modestus est fait le substantif nom abstrait modest-ia, -ae F. « le fait d’être modestus ».
3) Sur le thème verbal de modera-ri est fait le substantif nom de procès modera-tio (-tionis) F. « le fait de faire l’action de moderari ».
4) Ce terme traduit le deuxième terme de composé de meddix, qui vient de la racine *deyk- au degré zéro, comparable à lat. iu-dex « juge » (litt. « celui qui montre le droit (ius) »).
5) Festus apud P.F. 110, 19-20 L : Meddix apud Oscos nomen magistratus est.