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dictionnaire:quomodo4detaillea [2015/01/21 10:17]
bothua
dictionnaire:quomodo4detaillea [2015/01/21 10:49] (Version actuelle)
bothua
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    * Plaut. //Poen//. 386-387 : \\ //Sicine ego te orare iussi ? :: Quo modo ego orem ? :: Rogas ? / \\Sic enim diceres, sceleste : ... //  \\« Est-ce de cette façon que je t’ai ordonné de la prier ? :: De quelle manière dois-je donc la prier ? :: Tu le demandes ? C’est de la façon suivante que tu aurais dû t’exprimer, coquin : … » \\    * Plaut. //Poen//. 386-387 : \\ //Sicine ego te orare iussi ? :: Quo modo ego orem ? :: Rogas ? / \\Sic enim diceres, sceleste : ... //  \\« Est-ce de cette façon que je t’ai ordonné de la prier ? :: De quelle manière dois-je donc la prier ? :: Tu le demandes ? C’est de la façon suivante que tu aurais dû t’exprimer, coquin : … » \\
  
-   * Cic. Phil. 3,19 : \\ At quo modo edixit ? Haec sunt, ut opinor, uerba in extremo : ... \\ « Mais de quelle manière a-t-il rédigé l’édit ? En voici, je pense, les derniers mots : ... » \\+   * Cic. //Phil//. 3,19 : \\ //At quo modo edixit ? Haec sunt, ut opinor, uerba in extremo : ...// \\ « Mais de quelle manière a-t-il rédigé l’édit ? En voici, je pense, les derniers mots : ... » \\
  
 Ce sont les énoncés qui font suite à la question en quo modo qui montrent que l’interrogatif y introduit une véritable question demandant une information sur la modalité de déroulement d’une action au sens : « de quelle manière » ; le présupposé de l’interrogation partielle en tant que tel, à savoir l’action de prier et celle de rédiger un édit, ne se trouve ici nullement mis en doute par le posé de la question //quo modo. // \\ Ce sont les énoncés qui font suite à la question en quo modo qui montrent que l’interrogatif y introduit une véritable question demandant une information sur la modalité de déroulement d’une action au sens : « de quelle manière » ; le présupposé de l’interrogation partielle en tant que tel, à savoir l’action de prier et celle de rédiger un édit, ne se trouve ici nullement mis en doute par le posé de la question //quo modo. // \\
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 Par rapport à son emploi courant, intraprédicatif, quomodo connaît donc chez Lucifer une spécialisation d’emploi pragmatique qui procède, sur le plan structural, de son incidence large à l’ensemble de la proposition ; cet emploi extraprédicatif est déjà occasionnellement attesté en latin ancien au sens de qui fieri potest ut. On lit à ce propos chez Quintilien : \\ Par rapport à son emploi courant, intraprédicatif, quomodo connaît donc chez Lucifer une spécialisation d’emploi pragmatique qui procède, sur le plan structural, de son incidence large à l’ensemble de la proposition ; cet emploi extraprédicatif est déjà occasionnellement attesté en latin ancien au sens de qui fieri potest ut. On lit à ce propos chez Quintilien : \\
  
-   * Quint. //inst. // 9,2,8 : \\ //Interrogamus etiam…ubi respondendi difficilis est ratio, ut uulgo uti solemus : ‘Quo modo ? qui fieri potest ?’ // \\ « Nous interrogeons aussi sur…ce à quoi il est difficile de répondre, comme dans les formules courantes : “Comment ? Comment est-ce possible ?” » (trad. J. Cousin) \\+   * Quint. //inst. // 9,2,8 : \\ //Interrogamus etiam…ubi respondendi difficilis est ratio, ut uulgo uti solemus : ‘Quo modo ? qui fieri potest?’ // \\ « Nous interrogeons aussi sur…ce à quoi il est difficile de répondre, comme dans les formules courantes : “Comment ? Comment est-ce possible ?” » (trad. J. Cousin) \\
  
 D’où auraient procédé alors, selon le TLL (8, 1288), les sens de : //qui intellegi potest, quod// (l.11), de //cur// (l.12) – lorsque //quomodo// est suivi, par exemple sur le modèle Lucif. //non parc. // 9  l.1-5, de //quia//  – voire de //num// (l.14), qui oriente, lui, clairement l’énoncé vers une assertion négative.  D’où auraient procédé alors, selon le TLL (8, 1288), les sens de : //qui intellegi potest, quod// (l.11), de //cur// (l.12) – lorsque //quomodo// est suivi, par exemple sur le modèle Lucif. //non parc. // 9  l.1-5, de //quia//  – voire de //num// (l.14), qui oriente, lui, clairement l’énoncé vers une assertion négative. 
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 Il semble donc que la littérature de traduction ait pu favoriser, par le biais du πῶς grec, l’expansion de lat. //quomodo//pour introduire une question rhétorique. Mais une pareille extension d’emploi n’a été possible que parce que, à l’intérieur de l’histoire du latin, //quomodo// avait déjà été sporadiquement attesté avec la même valeur dès les textes les plus anciens. Il semble donc que la littérature de traduction ait pu favoriser, par le biais du πῶς grec, l’expansion de lat. //quomodo//pour introduire une question rhétorique. Mais une pareille extension d’emploi n’a été possible que parce que, à l’intérieur de l’histoire du latin, //quomodo// avait déjà été sporadiquement attesté avec la même valeur dès les textes les plus anciens.
  
 +===== A.3. Sens ambigu de quomodo dans l’interrogation non rhétorique =====
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 +==== A.3.1. Quomodo se rapproche de quid (pronom neutre) ====
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 +Dans le même contexte biblique, un emploi de //quomodo// introduisant dans le //Nouveau Testament //de la //Vulgate// une interrogation directe non rhétorique prête à discussion : \\
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 +   * //Vulg. Luc//. 10,25-27 : \\ //25 Et ecce quidam legis peritus surrexit temptans illum et dicens magister quid faciendo uitam aeternam possidebo 26 at ille dixit ad eum in lege quid scriptum est quomodo legis 27 ille respondens dixit diliges Dominum Deum tuum ex toto corde tuo et ex tota anima tua et ex omnibus uiribus tuis et ex omni mente tua et proximum tuum sicut te ipsum. // \\ « Et voici qu’un légiste se leva, et lui dit pour l’éprouver : ‘Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ?’ 26 Il lui dit : ‘Dans la Loi, qu’y a-t-il écrit ? Comment lis-tu ?’ 27 Celui-ci répondit : ‘Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit ; et ton prochain comme toi-même.’ » \\ 26 // ὁ δὲ εἶπεν πρὸς αὐτὸν · ἐν τῷ νόμῳ τί γέγραπται ; πῶς ἀναγιγνώσκεις ; // \\
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 +Comme aux deux questions posées //quid scriptum est ? quomodo legis ? //, il est répondu par une seule et même citation, qui ne correspond pas à un complément de manière, il semble que //quomodo// équivaille ici plus ou moins à //quid//, au sens de : ‘Qu’y a-t-il écrit ? Que lis-tu ?’. On aurait donc ici affaire à un emploi proche de //quomodo// attesté dans l’interrogation indirecte chez saint Filastrius et assimilé par J. Pirson à //quid// : « Si //quomodo// remplace //quid// dans //interrogatus quomodo de fide sentiret//, c’est qu’ici, dit Pirson, le mode et le contenu de la pensée sont identiques. » \\
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 +==== A.3.2. Quomodo se rapproche de quando (adverbe de temps) ====
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 +Enfin on peut hésiter à interpréter //quomodo// comme adverbe de manière ou de temps dans : \\
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 +   * //Vulg. Rom. // 4,9-10 : \\ //9 beatitudo ergo haec in circumcisione an etiam in praeputio dicimus enim quia reputata est Abrahae fides ad iusititiam 10 quomodo ergo reputata est in circumcisione an in praeputio non in circumcisione sed in praeputio//  \\ « 9 Cette déclaration de bonheur s’adresse-t-elle donc aux circoncis ou bien également aux incirconcis ? Nous disons, en effet, que la foi d’Abraham lui fut comptée comme justice. \\ 10 Comment donc fut-elle comptée ? Quand il était circoncis ou avant qu’il le fût ? Non pas après, mais avant. » \\ " 10 //πῶς οὖν ἐλογίσθη ; ἐν περιτομῇ ὄντι ἣ ἐν ἀκροϐυστίᾳ ; οὐκ ἐν περιτομῇ ἀλλ' ἐν ἀκροϐυστίᾳ·// \\
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 +On explicite donc ici //quomodo// par un complément circonstanciel de temps, ce qui semble le rapprocher d’un adverbe interrogatif de temps au sens de « quand ? ». L’interprétation de //quomodo// semble donc largement tributaire du contexte. \\
 +
 +C’est par rapport à l’émergence d’un sens temporel de //quomodo// employé pour introduire une subordonnée circonstancielle que cet exemple paraît intéressant : cette valeur temporelle, //quomodo// ne la présenterait donc pas seulement comme conjonction introduisant une circonstancielle comme équivalent de //cum//, mais elle affleurerait aussi à l’occasion lorsqu’il introduit comme adverbe une proposition interrogative au sens de //quando//. \\
 + 
 +===== A.4. Emploi interrogatif / exclamatif de quomodo ou emploi conjonctionnel causal ou temporel =====
 +
 +En latin tardif, chez un auteur comme Lucifer,//quomodo//, supportant à première vue une interprétation interrogative-exclamative, se révèle à plusieurs reprises  être ambigu, du fait qu’il intervient dans une phrase complexe à la suite d’une première proposition introduite par //si (non) // : \\
 +
 +   * Lucif. //Athan//. 1,36 l.34-35: \\ //Si non estis latrones, quomodo interficere inuenimini deo dicatos ? // \\ Puisqu’on admet qu’il existe chez Lucifer un si introduisant une question directe au sens de « est-ce que ? », //si non// pourrait équivaloir à //nonne// et //quomodo// se traduire par « puisque » : \\ « … Est-ce que vous n’êtes pas des brigands (n’est-il pas vrai que vous êtes des brigands), puisqu’on vous voit tuer des hommes adonnés à dieu ? » \\
 +
 +Toutefois, un argument en faveur de l’interprétation conditionnelle de //si (non) // au sens de « si (ne pas), pour le cas où (ne pas) » et de //quomodo// au sens de « comment se fait-il que » (« Si vous n’êtes pas des brigands, comment se fait-il qu’on vous voie tuer des hommes adonnés à dieu ? »)  semble être le parallélisme de construction qui se manifeste entre plusieurs énoncés successifs, par ex. dans : \\
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 +   * Lucif. // non parc. // 27 l.24-31 : \\ //Si non es tu operarius dolosus, reuince me ; … Si non es operarius dolosus, tu proba ; … Si non es tu operarius dolosus, quomodo fingens pacem te firmare conatus fueras ad omnem dei ecclesiam destruendam,… ? // \\ « Si tu n’es pas un ouvrier fourbe, convaincs-m’en ; … Si tu n’es pas un ouvrier fourbe, prouve-le ; … Si tu n’es pas un ouvrier fourbe, comment donc, en affichant la paix, avais-tu essayé de t’affermir pour détruire toute l’Église de Dieu ? » \\
 +
 +Les deux premières occurrences de //Si non es (tu) operarius dolosus// étant de toute évidence des subordonnées hypothétiques, il en va probablement de même de la troisième, ce qui implique alors pour //quomodo// une interprétation interrogative. \\
 +
 +Qu’une interprétation de //quomodo// comme conjonction causale ne soit pas d’office à  exclure chez Lucifer est prouvé par : \\
 +
 +Lucif. //Athan. // 1,19 l.12-13 (3 Reg. 21 (20 LXX),19) : \\ //Et dices ad eum : haec dicit dominus : quomodo occidisti Nabutheum et possedisti uineam eius, propter hoc haec dicit dominus : …// 
 + 
 +Si //quomodo// et //propter hoc// font partie d’une seule et même phrase, il paraît difficile d’interpréter //quomodo// repris par //propter hoc// autrement que causal : « Parce que tu as tué  Naboth et pris possession de sa vigne, pour cette raison le Seigneur parle en ces termes : …» \\
 +
 +Cette citation biblique a comme correspondant dans la //Septante// : \\
 +
 +   * //ΒΑΣ. Γᾷ// 20,19 : //Ὡς σὺ ἐφόνευσας καὶ ἐκληρονόμησας , διὰ τοῦτο τάδε λέγει κύριος// \\
 +
 +Comme, d’une part, //ὡς// fonctionne aussi en grec comme conjonction causale et que διὰ + accusatif peut introduire un complément de cause, comme, d’autre part, pour //quomodo//, l’emploi comme conjonction causale commence à poindre dès Cicéron pour se confirmer en latin postclassique chez des auteurs comme Sénèque et Quintilien pareille interprétation causale n’a plus rien de choquant chez Lucifer. \\
 +
 +On peut enfin hésiter entre //quomodo// exclamatif et //quomodo// conjonction de temps en : \\
 +
 +   * Lucif. //Athan. // 1,5 l.21-25 (Deut. 1,30-31) : \\ //30 Dominus deus uester, qui antecedit ante faciem uestram, ipse simul expugnabit eos uobiscum secundum omnia quaecumque fecit uobis in terra Aegypti, 31 et in deserto hoc quod uidetis quomodo fouit te dominus deus tuus, sicut quis foueat homo filium suum, …// \\ « Le Seigneur votre Dieu qui marche à votre tête combattra contre eux à vos côtés, tout comme vous l’avez vu faire, à votre profit, en Égypte et dans le désert lorsque le Seigneur ton Dieu t’a soutenu comme un homme soutient son fils, … » \\
 +
 +Le correspondant grec est encore ὡς : \\
 +
 +   * //ΔΕΥΤ.// 1, 30-31 : 30 //κύριος ὁ θεὸς ὑμῶν ὁ προπορευόμενος πρὸ προσώπου ὑμῶν αὐτὸς συνεκπολεμήσει αὐτοὺς μεθ’ὑμῖν κατὰ πάντα, ὅσα ἐποίησεν ὑμῖν ἐν γῇ Αἰγύπτῳ//. \\ 31 //καὶ ἐν τῇ ἐρήμῳ ταύτῃ, ἣν εἴδετε, ὡς ἐτροφοφόρησέν σε κύριος ὁ θεός σου, ὡς εἴ τις τροφοφορήσει ἄνθρωπος τὸν υἱὸν αὐτοῦ// , ... (Septante) \\
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 +L’interprétation exclamative n’est concevable que lorsque //quomodo//introduit une indépendante : \\
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 +   * « … 31 Et dans le désert …, comme le Seigneur ton Dieu t’a soutenu, de la façon qu’un homme soutient son fils, … ! » \\
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 +Si //quomodo// introduit une subordonnée, la traduction par « lorsque » semble s’imposer. \\
 +
 +Tout comme le sens causal, le sens temporel, de simultanéité puis de succession immédiate, s’est dégagé, d’après J. Pirson, de l’idée de similitude – ou, dirons-nous, de comparaison –  couramment véhiculée, comme on le verra plus loin, par //quomodo// en structure non corrélative. \\
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 +===== A.5. Emploi interrogatif / exclamatif indirect de quomodo ou emploi complétif au sens de « que » =====
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 +Toujours chez Lucifer, //quomodo// introduit beaucoup moins souvent une interrogative / exclamative subordonnée qu’indépendante : ont été relevées 16 occurrences sûres de //quomodo//, 2 occurrences de //quonam modo// introduisant une interrogative ou exclamative indirecte. Contrairement à ce qu’on a vu pour la question directe, l’emploi de //quomodo// y est normalement intraprédicatif et ne donne guère lieu à des effets de sens rhétoriques. \\
 +
 +Par contre les emplois exclamatifs y sont nettement mieux représentés qu’en énoncé direct. //Quomodo// p tend vers une assertion de haut degré ou de tension contradictoire décevant une attente dans des énoncés introduits par un verbe de perception du type de //uide, uides//, et //sim.// Contrairement à ce qu’on constate pour ce type d’exclamations dans le latin familier de Plaute et de Térence, le subjonctif de subordination est dans ce cas de règle chez Lucifer : \\
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 +   * Lucif. //non parc//. 15, l. 4-8 : \\ //Conspice interea quomodo dei homines neque aduersarios timuerint neque contra inimicos dei domus precem fundendo desinuerint, ut uidelicet uires dei religionis aduersariorum fuissent deductae ad nihilum. // \\ « Remarque cependant comme les hommes de Dieu ne redoutèrent pas leurs adversaires ni ne cessèrent de confondre par de nombreuses prières les ennemis de la maison de Dieu afin que, bien évidemment, fussent réduites à zéro les forces des adversaires du culte divin. » \\
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 +Outre certaines entorses à la concordance des temps, qui n’ont rien de particulier à l’emploi de //quomodo//, les interrogatives / exclamatives indirectes introduites par cet adverbe modal ont en général chez Lucifer un comportement classique. L’exemple suivant, à savoir : \\
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 +   * Lucif. //non parc//. 29 l.6-11 (Act. 20,18-20) : \\ //18 Vos scitis …, 20 quomodo nihil subtraxerim ab eis quae utilia essent, quomodo renuntiarem uobis et docerem publice et per domos … // \\
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 +présente, à première vue, une dérogation à la //consecutio temporum. // Semblent en effet y être coordonnés un premier //quomodo// interrogatif avec le subjonctif parfait attendu et un second avec deux subjonctifs imparfaits déviants. Mais on peut se demander si les deux //quomodo// s’insèrent à un même niveau syntaxique dans la phrase. Le second //quomodo// + subjonctifs imparfaits pourrait dépendre du premier  qui, par son emploi du subjonctif parfait, impose une concordance passée. Comme il s’agit d’une citation biblique, une comparaison avec le texte grec et le texte latin de la //Vulgate// peut être utile : \\ 
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 +   * Prax. Apost. 20,18-20 : 18 //ὑμεῖς ἐπίστασθε,…20 ὡς οὐδὲν ὑπεστειλάμην τῶν συμφερόντων τοῦ μὴ ἀναγγεῖλαι ὑμῖν καὶ διδάξαι ὑμᾶς δημοσίᾳ καὶ κατ’ οἴκους,// (Nestle-Aland) \\
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 +   * //Vulg. act//. 20,18-20 : \\ //18 uos scitis … \\ 20 quomodo nihil subtraxerim utilium 
 +quo minus adnuntiarem uobis et docerem uos publice et per domos… // \\
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 +//Quomodo renuntiarem… et docerem// chez Lucifer correspond donc en grec à un infinitif complément, figurant au génitif et nié par m», dépendant de τῶν συμφερόντων, dans la Vulgate à une proposition complétive en //quo minus// + subjonctifs imparfaits, ce qui nous amène à voir dans la deuxième proposition en //quomodo// de Lucifer une complétive dépendant de //nihil subtraxerim//  se comportant en l’occurrence comme un verbe d’empêchement. D’où la traduction : \\
 +
 +   * « 18 vous savez… 20 comment, en rien de ce qui vous était profitable, je ne me suis dérobé à ce que je vous prêche et vous instruise (à la tâche de vous prêcher et de vous instruire) en public et dans les maisons … » \\
 +
 +D’une façon générale, l’emploi complétif, non interrogatif, de //quomodo// semble chez Lucifer se limiter aux citations bibliques qui, à ce titre, constituent à l’intérieur de son œuvre un micro-système à part. Tel est encore le cas de deux citations qui semblent, à première vue, comporter des interrogations indirectes en //quomodo// introduites par le verbe //uidere. //  \\
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 +Dans le premier exemple : 
 +
 +   * Lucif. //Athan. // 2,28 l.39-40 (Eph. 5,15-16) : \\ //15 Videte itaque quomodo caute ambuletis, non quasi insipientes, 16 sed ut sapientes, … //  \\
 +
 +//quomodo// est suivi du subjonctif, qui est le mode normalement utilisé par Lucifer dans ce type d’interrogation indirecte. Le contexte suggère ici en plus un sens délibératif.  Le correspondant grec : \\
 +
 +   * 15 //Βλέπετε οὖν ἁκριϐῶς πῶς περιπατεῖτε μὴ ὡς ἄσοφοι ἀλλ' ὡς σοφοί// (Nestle-Aland) \\
 +
 +qui comporte en concordance primaire un //πῶς// suivi de l’indicatif présent semble confirmer l’interprétation de //quomodo// comme adverbe interrogatif. Et pourtant, l’orientation conative de //quomodo caute ambuletis// peut suggérer une équivalence avec : //Videte ut caute ambuletis ; quomodo// serait alors conjonctif et introduirait, après un verbe signifiant « veiller à, prendre soin de », une complétive au subjonctif, représentant ce qu’on appelle en all. //ein finaler Substantivsatz, // de modalité non assertive. \\
 +
 +Pareille lecture n’a rien de choquant en face de: \\
 +
 +   * Lucif. //reg. apost//. 4 l.59 : \\ //Non statim, quomodo fuisset deus derelictus ab omnibus cultoribus suis, opera est data per Hieroboam ? // \\ « Jéroboam n’a-t-il pas aussitôt pris soin d’éloigner de Dieu tous ses adorateurs ? » \\
 + 
 +où toute interprétation de //quomodo// autre que conjonctive – au sens du tour classique //ut esset deus derelictus…// –  semble exclue. \\
 +
 +Dans la seconde citation biblique introduite par //uideo//, l’emploi de l’indicatif après //quomodo, // de surcroît en concordance passée, rend d’office suspecte la lecture interrogative : \\
 +
 +   * Lucif. //Athan. // 1,14 l.40-41 (1 Reg. 24, 11) : \\ //Et ecce in hac die uiderunt oculi tui, quomodo tradidit te dominus hodie in manibus meis in spelaeo, … //  \\ « Et voilà qu’en ce jour tes yeux ont vu comment / que le Seigneur te livra aujourd’hui entre mes mains dans la grotte. » \\
 +
 +Une comparaison avec le grec : \\
 +
 +   * BAS. A´ 24,11 : //ἰδοὺ ἐν τῇ ἡμερᾳ ταύτῃ ἑοράκασιν οἱ ὀφθαλμοί σου ὡς παρεδώκέν σε κύριος σήμερον εἰς χεῖρά μου ἐν τῷ σπηλαίῳ,// … (//Septante//) \\
 +
 +où, après un verbe de perception, la lecture de ὡς comme introducteur d’une complétive assertive semble être la plus plausible, nous invite à interpréter aussi chez Lucifer la proposition //quomodo tradidit// comme le substitut vulgaire d’un A.c.I. (ou d’une construction participiale) classique. \\
 +
 +Rien d’étonnant donc que l’on trouve dans la //Vulgate// la conjonction //quod// et dans certaines versions françaises « que » ou une construction paratactique avec une assertive juxtaposée : \\
 +
 +   * //Vulg. I reg//. 24,11 (=//1 Samuel// 24,11) : \\ //ecce hodie uiderunt oculi tui quod tradiderit te Dominus in manu mea in spelunca…// \\
 +   * 1 Samuel 24,11 : « Or, en ce jour même, tes yeux ont vu que Yahvé t’avait aujourd’hui livré entre mes mains dans la grotte ; » (La Bible d’Osty) \\
 +   * 1 Samuel 24,11 : « Tu l’as vu de tes yeux aujourd’hui même : le Seigneur t’avait livré entre mes mains, aujourd’hui dans la caverne ; » (TOB) \\
 +
 +Le seul énoncé à attester chez Lucifer, en dehors des citations bibliques, une construction comparable est : \\
 +
 +   * Lucif. //Athan. // 2,5 l.16-18 : \\ //Fructibus ergo tuis quomodo non ouis fuisse lupus agnitus es, sic et quomodo sis, nisi tibi consulueris, arbor igni destinata, probant sacra euangelia. // \\
 +
 +où, en dépendance de //probant//, le premier //quomodo// + indicatif semble aussi devoir se traduire par « que » : « Les saints évangiles montrent que par les fruits que tu portes, tu t’es révélé loup et non pas brebis, tout comme, si tu ne prends pas soin de toi, tu seras un arbre destiné au feu. »  \\
 +
 +Dans ces emplois complétifs non interrogatifs, on a affaire à un //quomodo// grammaticalisé qui, se vidant de son sens de manière et cessant d’être incident comme adverbe au noyau prédicatif, accède au statut de conjonction qui n’assume plus de fonction syntaxique déterminée dans la subordonnée. Selon J. Herman, cet emploi s’est développé à partir de //quomodo// introduisant une interrogation indirecte. On notera toutefois avec J. Pirson que, même si //quomodo// était peut-être « devenu  synonyme de //quod// en dehors de toute influence étrangère », « cet usage se constate tout d’abord chez des écrivains qui s’inspirent d’ouvrages grecs, auteurs ecclésiastiques ou médecins ». On admettra donc que l’influence du grec a constitué un facteur secondaire favorable à cette évolution. \\
 +
 +Les interrogations indirectes, qui sont des propositions interrogatives en même temps que des propositions subordonnées, ont donc pu jouer un rôle intermédiaire déterminant entre les mots interrogatifs et les conjonctions de subordination, ce qui semble d’ailleurs indirectement confirmé par un énoncé comme : \\
 +
 +   * Lucif. //moriend. // 2 l.1-3 : \\ //Aduertis quomodo caduca dominatio tua quanto contra nos saeuire dignatur, quod tanto ea iudicetur esse infirmis, contemptibilis, inanis, debilis et abiecta//  \\
 +
 +où, après un //uerbum sentiendi//, le rôle subordonnant de //quomodo// interrogatif / exclamatif, est, après la forte disjonction, occasionnée par l’insertion du membre corrélatif en //quanto//, repris et explicité par un //quod// purement conjonctif. \\
 +
 +Un emploi de //quomodo// d’une interprétation difficile est enfin encore attesté en citation biblique dans : \\
 +
 +   * Lucif. //Athan. // 1,17 l.31-32 (3 Reg. 18,28-29) : \\ //28…, et prophetabant usque dum transiret meridies. 29 Et factum est quomodo tempus erat ut ascenderet sacrificium, …// \\
 +
 +//Quomodo// + indicatif, après un verbe d’événement non susceptible d’introduire une interrogation indirecte, pourrait ici remplacer, par souci de //uariatio avec ut ascenderet//, une complétive sujet en //ut// + subjonctif après un verbe d’événement : //et factum est ut tempus esset…// Mais une interprétation circonstancielle, temporelle ou causale, de //quomodo tempus erat// est aussi concevable, au sens de : « quand / puisque c’était l’heure » ; //factum est// serait alors complété, au-delà de l’incise circonstancielle, par// ut ascenderet sacrificium. // \\
 +
 +Le correspondant grec est dans ce cas : \\
 +
 +   * BAS. G´ 18,29 : //καὶ ἐπροφήτευον, ἕως οὖ παρῆλθεν τὸ δειλινόν. καὶ ἐγένετο ὡς ὁ καιρὸς τοῦ ἀναϐῆναι τὴν θυσίαν//... (//Septante//) \\
 +
 +qui admet l’interprétation complétive de ὡς à condition qu’on suppose à côté de ὁ καιρός l’ellipse d’un verbe. \\
 +
 +Comme les subordonnées en //quomodo// se prêtant à une traduction par « que » sont particulièrement fréquentes dans les citations bibliques chez Lucifer, il n’y a pas à s’étonner que le même usage se rencontre dans la Vulgate. On y trouve toute une série d’exemples où, après un verbe signifiant « percevoir » ou « savoir », la subordonnée en //quomodo//, certes encore susceptible, en première analyse, d’un sens interrogatif, admet, sans altération de sens notable, une interprétation complétive assertive. Une telle réanalyse semble s’imposer dans : \\
 +
 +    * //Vulg. act. // 9,27 : \\ //Barnabas autem adprehensum illum duxit ad apostolos et narrauit illis quomodo in uia uidisset Dominum et quia locutus est ei et quomodo in Damasco fiducialiter egerit in nomine Iesu. // \\  « Alors Barnabé le prit avec lui, l’amena aux apôtres et leur raconta comment, sur le chemin, Saul avait vu le Seigneur, qui lui avait parlé, et avec quelle assurance il avait prêché à Damas au nom de Jésus » (La Bible de Jérusalem) \\ //Βαρναβᾶς δὲ ἐπιλαβόμενος αὐτὸν ἤγαγεν πρὸς τοὺς ἀποστόλους, καὶ διηγήσατο αὐτοῖς πῶς ἐν τῇ ὁδῷ εἶδεν τὸν κύριον καὶ ὅτι ἐλάλησεν αὐτῷ, καὶ πῶς ἐν Δαμασκῷ ἐπαρρησιάσατο ἐν τῷ ὀνόματι Ἰησοῦ.// (Nestle-Aland) \\
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 +Si la traduction du premier //quomodo// par « comment » reste possible, la présence de l’adverbe de manière //fiducialiter// à la suite du second rend peu plausible l’interprétation de //quomodo// comme un adverbe de manière interrogatif. Ou bien on traduit avec la Bible de Jérusalem //quomodo…fiducialiter// par « avec quelle 38assurance », auquel cas //quomodo// correspond à un quam exclamatif de haut degré ; ou bien on transpose la subordonnée par « qu’il avait prêché avec assurance », auquel cas //quomodo// est employé comme une conjonction introduisant une complétive assertive, au même titre que //quia// qui précède. Le maintien du second //quomodo// dans l’exemple latin s’explique probablement par une traduction « automatique » du ὡς grec qui pouvait au sens interrogatif de manière modaliser le verbe  παρρησιάζομαι alors que pareil sens ne convient pas à l’expression desynthétisée latine //fiducialiter agere// qui comporte déjà un adverbe de manière.