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quōmŏdŏ

( adverbe interrogatif et subordonnant)


A. Emplois interrogatifs / exclamatifs

A.1. De quo…modo disjoint à quomodo lexicalisé ou constituant d’une lexie adverbiale plus étoffée

Le sens interrogatif / exclamatif de quo(=)modo est attesté dès les textes les plus anciens. Ainsi, Naevius présente un exemple de quo modo conjoint en interrogation directe :

  • Naeu. com. 12 : quo modo ? Dicam tibi.
    « de quelle façon ? C’est ce que je vais te dire. »

Chez les comiques, quomodo introduit toute une série d’exclamations, d’interrogations directes et d’interrogations indirectes. La langue polymorphe de Plaute offre déjà toute la gamme des possibilités : de nombreuses formes où les deux éléments constitutifs sont contigus, soit avec, soit sans inter-mot dans la graphie (selon le sentiment linguistique des éditeurs), mais aussi quelques exemples où le premier élément quo est suivi des enclitiques -nam ou -que, ou séparé de modo par d’autres mots intercalaires.

Quo(=)modo introduit des interrogations directes à l’indicatif, au subjonctif de possibilité ou réduites au seul adverbe interrogatif de manière, correspondant aussi bien à des actes de questionnement directs qu’à des questions rhétoriques :

  • Plaut. Rud. 365 :
    Sed tu et Palaestra quo modo saluae estis ? Scibis faxo.
    « Mais comment vous êtes-vous sauvées, toi et Palestra ? Tu vas le savoir. » (traduction A. Ernout, CUF)
  • Plaut. Most. 461-462 :
    Tetigistin foris ? /
    :: Quo modo pultare potui , si non tangerem ?

    « Tu as touché à cette porte ? :: Comment aurais-je pu frapper, sans y toucher ? » (A. Ernout, CUF)
  • Plaut. Mil. 1205-1206 :
    <Te> quoque <ei> dono dedi. /
    Etiam me ? quo modo ego uiuam sine te ?
    « Je lui ai fait cadeau de toi aussi ? / Même de moi ? Comment puis-je vivre sans toi ? »
  • Plaut. Amph. 356-357 :
    Faciam ego hodie te superbum, nisi hinc abis. /
    :: Quonam modo ? :: Auferere, non abibis, si ego fustem sumpsero.

    « Je vais faire de toi un haut personnage, si tu ne pars d’ici. :: Comment donc cela ? :: Tu partiras sur une civière, et non à pied, si je prends un bâton. » (d’après A. Ernout, CUF)

On trouve les mêmes configurations de quo(=)modo introducteur d’une interrogation indirecte, normalement appariées à un verbe au subjonctif avec ou sans valeur modale :

  • Plaut. Most. 1123-1124 :
    Philolaches uenisse <dixit> mihi suom peregre huc patrem, /
    Quoque modo hominem ad<uenientem> seruos ludificatus sit.

    «Philolachès m’a dit que son père était revenu de voyage, et comment, à son arrivée, il avait été mystifié par son esclave. » (traduction A. Ernout, CUF)
  • Plaut. Cas. 875-876 :
    Neque quo fugiam, neque ubi lateam neque hoc dedecus quomodo celem /
    Scio.

    « Où fuir, où me cacher, comment celer ma honte ? Je ne sais. » (A. Ernout)
  • Plaut. Epid. 75-76 :
    Quid istuc ad me attinet, /
    Quo tu intereas modo ?

    « Que m’importe de quelle manière tu périsses ? » (A. Ernout)
  • Plaut. Truc. 676 :
    Dic in[ci]pera mihi, quid lub[i]et quo uis modo ?
    « Ordonne, commande-moi : qu’est-ce qui te plaît et de quelle manière le veux-tu ? »

Un exemple d’indépendante susceptible d’une interprétation exclamative est :

  • Plaut. Mil. 462-463 :
    Sed quo modo /
    Dissimulabat.

    « Mais comme elle cachait bien son jeu ! » (A. Ernout)

Chez Térence, quo(=)modo introduisant l’interrogation directe ou l’interrogation indirecte n’est pour ainsi dire jamais séparé par un élément intercalaire, sans pour autant se présenter, d’une façon sûre, sous forme univerbée :

  • Ter. Ad. 534 :
    Quom feruit maxume, tam placidum quam ouem reddo. :: Quo modo ?
    « c’est quand il est le plus échauffé que je le rends doux comme un agneau. :: Comment cela ? » (traduction J. Marouzeau)
  • Ter. Ad. 614 :
    Quo modo hac me expediam turba ?
    « Comment me tirer de cette confusion ? » (traduction J. Marouzeau)
  • Ter. Haut. 1004-1005 :
    Idque adeo miror, quo modo /
    Tam ineptum quicquam tibi uenire in mentem, mi uir, potuerit.

    « et à vrai dire je me demande comment une chose aussi absurde, mon mari, a pu te venir à l’esprit. » (traduction J. Marouzeau)

Dans un seul exemple quo et modo sont chez Térence séparés par l’enclitique –nam, qui véhicule une valeur d’insistance au sens de « donc » :

  • Ter. Hec. 325:
    Quonam modo, Philumena mea, nunc te offendam adfectam ?
    Littéralement : « Comment donc, ma Philumène, vais-je te trouver disposée en ce moment ? »

Dès les comiques, chez Plaute et chez Térence, quo(=)modo interrogatif entre dans la constitution de lexies adverbiales du type de nescio quo(=)modo au sens de « je ne sais comment » :

  • Plaut. Rud. 608-609 :
    Ibi ego nescio quo modo /
    Iratus uideor mediam arripere simiam.

    « Là moi, je ne sais comment, en colère, j’attrape le singe à bras le corps ».
  • Ter. Ad. 605-606 :
    Omnes, quibus res sunt minus secundae, magis sunt nescio quo modo /
    Suspitiosi.

    « Tous ceux qui se trouvent dans une situation peu favorable sont, je ne sais comment, plutôt soupçonneux » (traduction J. Marouzeau)

ou du type de scin quo(=)modo « tu sais comment ? » :

  • Plaut. Amph. 356-357 :
    Hic, inquam, habito ego atque horunc seruus sum. :: At scin quo modo ? /
    Faciam ego hodie te superbum, nisi hinc abis.

    « C’est ici, te dis-je, que j’habite et c’est aux maîtres d’ici que j’appartiens. :: Mais veux-tu voir comment ? Je vais faire de toi un haut personnage si tu ne pars d’ici. »

Chez Caton, quo(=)modo interrogatif introduit uniquement des interrogations indirectes, qui constituent le plus souvent des titres de rubriques ; ses éléments ne sont jamais disjoints, ce qui suggère, comme chez Térence, une lexicalisation avancée de la séquence :

  • Cato agr. summarium 1 :
    Quo modo agrum emi pararique oporteat.
    « Comment il faut acheter et apprêter un champ. »

On notera toutefois que, sauf en cas de clausule métrique, il est difficile de distinguer en prose le quomodo univerbé du quo modo simplement conjoint ; nous parlerons dans ce cas d’un seul quo(=)modo.

Chez Accius, quo modo, disjoint, introduit une seule interrogation, qui peut se prêter à une interprétation directe ou indirecte :

  • Acc. trag. 179-182 :
    X (1) itera, in /
    Quibus partibus (namque audire uolo, /
    Si est quem exopto) et quo captus modo, /

    Fortunane an forte repertus. (édition Teubner)
    « répète à quel endroit (car je veux l’entendre si c’est bien celui que je désire tant) et pris de quelle manière, trouvé par le fait de la Fortune ou du hasard. »

vs :

  • itera :
    in /
    quibus partibus (namque audire uolo, /
    si est, quam exopto !) et quo captus modo /
    Fortunane an forte refertur ?
    (CUF)
    « reprends : à quel endroit (car je veux l’entendre, je le désire tellement !) et de quelle manière rapporte-t-on qu’il fut pris ? est-ce le fait de la Fortune ou du hasard ? » (traduction J. Dangel)

À la différence des prosateurs, les poètes ultérieurs continuent volontiers de dissocier ses éléments constitutifs. C’est régulièrement le cas par exemple chez Lucrèce et chez Virgile :

  • Lucr. 1,156-158 :
    …, tum quod sequimur iam rectius inde /
    Perspiciemus, et unde queat res quaeque creari /
    Et quo quaeque modo fiant opera sine diuom.

    « …, nous pourrons ensuite mieux découvrir l’objet de nos recherches, et voir de quels éléments chaque chose peut être créée et comment tout s’accomplit sans l’intervention des dieux. » (traduction A. Ernout, CUF)
  • Verg. Georg. 2,226 :
    Nunc quo quamque modo possis cognoscere dicam.
    « Maintenant, comment reconnaître chacune de ces terres ? je vais le dire. » (E. de Saint-Denis)

Cette règle vaut aussi, à une exception près, pour Ovide ; dans le pentamètre, modo intervient, de surcroît, toujours en fin de vers, à cheval sur le dernier demi-pied et le pied précédent :

  • Ov. Met. 1,359-360 :
    quo sola timorem /
    ferre modo posses ? quo consolante doleres ?

    « Comment pourrais-tu, à toi seule, supporter tes alarmes et qui consolerait ta douleur ? » (G. Lafaye)
  • Ov. Medic. 1-2 :
    Discite quae faciem commendet cura, puellae, /
    Et quo sit uobis forma tuenda modo.

    « Apprenez, jeunes filles, quels soins embellissent le visage et quels sont les moyens à employer pour conserver votre beauté. »

Chez Horace, on trouve les deux formes, disjointe ou univerbée avec la scansion dactylique :

  • Hor. Sat. 1,9,42-44 :
    ego, ut contendere durum /
    Cum uictore, sequor. « Maecenas quomodo tecum ? » /
    Hinc repetit

    « Moi, comme c’est chose ardue de lutter avec plus fort que soi, je le suis. Il reprend : ‘Et Mécène, comment est-il avec toi ?’ » (F. Villeneuve)
  • Hor. Epist. 1,6,7-8 :
    Ludicra quid, plausus et amici dona Quiritis, /
    Quo spectanda modo, quo sensu credis et ore ?
    « et les jeux, les applaudissements
    , les dons que fait l’amitié du Quirite ? de quelle manière, avec quel sentiment, de quel air, selon toi, faut-il les contempler ? » (F. Villeneuve)

Dans le dernier exemple cité, c’est en raison du parallélisme avec quo sensu et ore que les deux éléments quo et modo gardent leur sens fort et ne forment pas de lexie.

Ce sens interrogatif, bien attesté dès le latin archaïque, perdure pendant toute la latinité, même si quo(=)modo interrogatif / exclamatif peut, en contexte favorable, donner lieu à une réanalyse aboutissant à une recatégorisation.