quōmŏdŏ

( adverbe interrogatif et subordonnant)


A. Emplois interrogatifs / exclamatifs

A.1. De quo…modo disjoint à quomodo lexicalisé ou constituant d’une lexie adverbiale plus étoffée

Le sens interrogatif / exclamatif de quo(=)modo est attesté dès les textes les plus anciens. Ainsi, Naevius présente un exemple de quo modo conjoint en interrogation directe :

  • Naeu. com. 12 : quo modo ? Dicam tibi.
    « de quelle façon ? C’est ce que je vais te dire. »

Chez les comiques, quomodo introduit toute une série d’exclamations, d’interrogations directes et d’interrogations indirectes. La langue polymorphe de Plaute offre déjà toute la gamme des possibilités : de nombreuses formes où les deux éléments constitutifs sont contigus, soit avec, soit sans inter-mot dans la graphie (selon le sentiment linguistique des éditeurs), mais aussi quelques exemples où le premier élément quo est suivi des enclitiques -nam ou -que, ou séparé de modo par d’autres mots intercalaires.

Quo(=)modo introduit des interrogations directes à l’indicatif, au subjonctif de possibilité ou réduites au seul adverbe interrogatif de manière, correspondant aussi bien à des actes de questionnement directs qu’à des questions rhétoriques :

  • Plaut. Rud. 365 :
    Sed tu et Palaestra quo modo saluae estis ? Scibis faxo.
    « Mais comment vous êtes-vous sauvées, toi et Palestra ? Tu vas le savoir. » (traduction A. Ernout, CUF)
  • Plaut. Most. 461-462 :
    Tetigistin foris ? /
    :: Quo modo pultare potui , si non tangerem ?

    « Tu as touché à cette porte ? :: Comment aurais-je pu frapper, sans y toucher ? » (A. Ernout, CUF)
  • Plaut. Mil. 1205-1206 :
    <Te> quoque <ei> dono dedi. /
    Etiam me ? quo modo ego uiuam sine te ?
    « Je lui ai fait cadeau de toi aussi ? / Même de moi ? Comment puis-je vivre sans toi ? »
  • Plaut. Amph. 356-357 :
    Faciam ego hodie te superbum, nisi hinc abis. /
    :: Quonam modo ? :: Auferere, non abibis, si ego fustem sumpsero.

    « Je vais faire de toi un haut personnage, si tu ne pars d’ici. :: Comment donc cela ? :: Tu partiras sur une civière, et non à pied, si je prends un bâton. » (d’après A. Ernout, CUF)

On trouve les mêmes configurations de quo(=)modo introducteur d’une interrogation indirecte, normalement appariées à un verbe au subjonctif avec ou sans valeur modale :

  • Plaut. Most. 1123-1124 :
    Philolaches uenisse <dixit> mihi suom peregre huc patrem, /
    Quoque modo hominem ad<uenientem> seruos ludificatus sit.

    «Philolachès m’a dit que son père était revenu de voyage, et comment, à son arrivée, il avait été mystifié par son esclave. » (traduction A. Ernout, CUF)
  • Plaut. Cas. 875-876 :
    Neque quo fugiam, neque ubi lateam neque hoc dedecus quomodo celem /
    Scio.

    « Où fuir, où me cacher, comment celer ma honte ? Je ne sais. » (A. Ernout)
  • Plaut. Epid. 75-76 :
    Quid istuc ad me attinet, /
    Quo tu intereas modo ?

    « Que m’importe de quelle manière tu périsses ? » (A. Ernout)
  • Plaut. Truc. 676 :
    Dic in[ci]pera mihi, quid lub[i]et quo uis modo ?
    « Ordonne, commande-moi : qu’est-ce qui te plaît et de quelle manière le veux-tu ? »

Un exemple d’indépendante susceptible d’une interprétation exclamative est :

  • Plaut. Mil. 462-463 :
    Sed quo modo /
    Dissimulabat.

    « Mais comme elle cachait bien son jeu ! » (A. Ernout)

Chez Térence, quo(=)modo introduisant l’interrogation directe ou l’interrogation indirecte n’est pour ainsi dire jamais séparé par un élément intercalaire, sans pour autant se présenter, d’une façon sûre, sous forme univerbée :

  • Ter. Ad. 534 :
    Quom feruit maxume, tam placidum quam ouem reddo. :: Quo modo ?
    « c’est quand il est le plus échauffé que je le rends doux comme un agneau. :: Comment cela ? » (traduction J. Marouzeau)
  • Ter. Ad. 614 :
    Quo modo hac me expediam turba ?
    « Comment me tirer de cette confusion ? » (traduction J. Marouzeau)
  • Ter. Haut. 1004-1005 :
    Idque adeo miror, quo modo /
    Tam ineptum quicquam tibi uenire in mentem, mi uir, potuerit.

    « et à vrai dire je me demande comment une chose aussi absurde, mon mari, a pu te venir à l’esprit. » (traduction J. Marouzeau)

Dans un seul exemple quo et modo sont chez Térence séparés par l’enclitique –nam, qui véhicule une valeur d’insistance au sens de « donc » :

  • Ter. Hec. 325:
    Quonam modo, Philumena mea, nunc te offendam adfectam ?
    Littéralement : « Comment donc, ma Philumène, vais-je te trouver disposée en ce moment ? »

Dès les comiques, chez Plaute et chez Térence, quo(=)modo interrogatif entre dans la constitution de lexies adverbiales du type de nescio quo(=)modo au sens de « je ne sais comment » :

  • Plaut. Rud. 608-609 :
    Ibi ego nescio quo modo /
    Iratus uideor mediam arripere simiam.

    « Là moi, je ne sais comment, en colère, j’attrape le singe à bras le corps ».
  • Ter. Ad. 605-606 :
    Omnes, quibus res sunt minus secundae, magis sunt nescio quo modo /
    Suspitiosi.

    « Tous ceux qui se trouvent dans une situation peu favorable sont, je ne sais comment, plutôt soupçonneux » (traduction J. Marouzeau)

ou du type de scin quo(=)modo « tu sais comment ? » :

  • Plaut. Amph. 356-357 :
    Hic, inquam, habito ego atque horunc seruus sum. :: At scin quo modo ? /
    Faciam ego hodie te superbum, nisi hinc abis.

    « C’est ici, te dis-je, que j’habite et c’est aux maîtres d’ici que j’appartiens. :: Mais veux-tu voir comment ? Je vais faire de toi un haut personnage si tu ne pars d’ici. »

Chez Caton, quo(=)modo interrogatif introduit uniquement des interrogations indirectes, qui constituent le plus souvent des titres de rubriques ; ses éléments ne sont jamais disjoints, ce qui suggère, comme chez Térence, une lexicalisation avancée de la séquence :

  • Cato agr. summarium 1 :
    Quo modo agrum emi pararique oporteat.
    « Comment il faut acheter et apprêter un champ. »

On notera toutefois que, sauf en cas de clausule métrique, il est difficile de distinguer en prose le quomodo univerbé du quo modo simplement conjoint ; nous parlerons dans ce cas d’un seul quo(=)modo.

Chez Accius, quo modo, disjoint, introduit une seule interrogation, qui peut se prêter à une interprétation directe ou indirecte :

  • Acc. trag. 179-182 :
    X (1) itera, in /
    Quibus partibus (namque audire uolo, /
    Si est quem exopto) et quo captus modo, /

    Fortunane an forte repertus. (édition Teubner)
    « répète à quel endroit (car je veux l’entendre si c’est bien celui que je désire tant) et pris de quelle manière, trouvé par le fait de la Fortune ou du hasard. »

vs :

  • itera :
    in /
    quibus partibus (namque audire uolo, /
    si est, quam exopto !) et quo captus modo /
    Fortunane an forte refertur ?
    (CUF)
    « reprends : à quel endroit (car je veux l’entendre, je le désire tellement !) et de quelle manière rapporte-t-on qu’il fut pris ? est-ce le fait de la Fortune ou du hasard ? » (traduction J. Dangel)

À la différence des prosateurs, les poètes ultérieurs continuent volontiers de dissocier ses éléments constitutifs. C’est régulièrement le cas par exemple chez Lucrèce et chez Virgile :

  • Lucr. 1,156-158 :
    …, tum quod sequimur iam rectius inde /
    Perspiciemus, et unde queat res quaeque creari /
    Et quo quaeque modo fiant opera sine diuom.

    « …, nous pourrons ensuite mieux découvrir l’objet de nos recherches, et voir de quels éléments chaque chose peut être créée et comment tout s’accomplit sans l’intervention des dieux. » (traduction A. Ernout, CUF)
  • Verg. Georg. 2,226 :
    Nunc quo quamque modo possis cognoscere dicam.
    « Maintenant, comment reconnaître chacune de ces terres ? je vais le dire. » (E. de Saint-Denis)

Cette règle vaut aussi, à une exception près, pour Ovide ; dans le pentamètre, modo intervient, de surcroît, toujours en fin de vers, à cheval sur le dernier demi-pied et le pied précédent :

  • Ov. Met. 1,359-360 :
    quo sola timorem /
    ferre modo posses ? quo consolante doleres ?

    « Comment pourrais-tu, à toi seule, supporter tes alarmes et qui consolerait ta douleur ? » (G. Lafaye)
  • Ov. Medic. 1-2 :
    Discite quae faciem commendet cura, puellae, /
    Et quo sit uobis forma tuenda modo.

    « Apprenez, jeunes filles, quels soins embellissent le visage et quels sont les moyens à employer pour conserver votre beauté. »

Chez Horace, on trouve les deux formes, disjointe ou univerbée avec la scansion dactylique :

  • Hor. Sat. 1,9,42-44 :
    ego, ut contendere durum /
    Cum uictore, sequor. « Maecenas quomodo tecum ? » /
    Hinc repetit

    « Moi, comme c’est chose ardue de lutter avec plus fort que soi, je le suis. Il reprend : ‘Et Mécène, comment est-il avec toi ?’ » (F. Villeneuve)
  • Hor. Epist. 1,6,7-8 :
    Ludicra quid, plausus et amici dona Quiritis, /
    Quo spectanda modo, quo sensu credis et ore ?
    « et les jeux, les applaudissements
    , les dons que fait l’amitié du Quirite ? de quelle manière, avec quel sentiment, de quel air, selon toi, faut-il les contempler ? » (F. Villeneuve)

Dans le dernier exemple cité, c’est en raison du parallélisme avec quo sensu et ore que les deux éléments quo et modo gardent leur sens fort et ne forment pas de lexie.

Ce sens interrogatif, bien attesté dès le latin archaïque, perdure pendant toute la latinité, même si quo(=)modo interrogatif / exclamatif peut, en contexte favorable, donner lieu à une réanalyse aboutissant à une recatégorisation.

A.2. Quomodo introduisant une question directe rhétorique

A.2.1. D’une portée sémantique ou incidence syntaxique étroite à une portée sémantique ou incidence syntaxique large

Pour ce qui est des différents types d’interrogatives que quo(=)modo est susceptible d’introduire, on a signalé plus haut que, dès Plaute, toutes les possibilités d’emplois sont exploitées, quo(=)modo introduisant aussi bien une interrogation directe qu’indirecte, une interrogative à force illocutoire directe ou primitive qu’une interrogative à force illocutoire indirecte ou dérivée. Mais la portée sémantique de quo(=)modo ainsi que son incidence syntaxique varient en fonction du type d’interrogation qu’il introduit.

Pour l’histoire évolutive des emplois de quo(=)modo, il est utile de faire un sort à part à quo(=)modo introducteur d’une question rhétorique, notamment en latin tardif. Cet emploi particulier est par ex. hautement caractéristique des traités de Lucifer de Cagliari, rédigés probablement de la fin du +4e siècle de 355 à 361 apr. J.-C. L’usage oratoire de quomodo s’y explique par le fait que Lucifer s’en prend comme fidèle orthodoxe aux partisans de l’arianisme et que ses textes se signalent par un esprit polémique très virulent.

Dans les traités en question, on compte 137 occurrences sûres de quomodo – toujours agglutiné – dans l’interrogation directe, une seule de quonammodo, dont l’usage pragmatique ne se distingue guère de celui de quomodo. Quomodo n’y donne pas lieu à un authentique acte de questionnement. Dans le contexte particulier où il est utilisé dans l’interrogation directe, quomodo ne manifeste en aucune occurrence l’ignorance du locuteur concernant la manière d’être de quelqu’un ou de quelque chose ou la façon de se dérouler d’un procès, et ne requiert de la part de l’allocutaire aucune réponse informative. Or cet emploi interrogatif premier a été courant chez les auteurs préclassiques et classiques, aussi bien dans l’interrogative indépendante que subordonnée :

  • Plaut. Poen. 386-387 :
    Sicine ego te orare iussi ? :: Quo modo ego orem ? :: Rogas ? / \\Sic enim diceres, sceleste : … \\« Est-ce de cette façon que je t’ai ordonné de la prier ? :: De quelle manière dois-je donc la prier ? :: Tu le demandes ? C’est de la façon suivante que tu aurais dû t’exprimer, coquin : … »
  • Cic. Phil. 3,19 :
    At quo modo edixit ? Haec sunt, ut opinor, uerba in extremo : …
    « Mais de quelle manière a-t-il rédigé l’édit ? En voici, je pense, les derniers mots : … »

Ce sont les énoncés qui font suite à la question en quo modo qui montrent que l’interrogatif y introduit une véritable question demandant une information sur la modalité de déroulement d’une action au sens : « de quelle manière » ; le présupposé de l’interrogation partielle en tant que tel, à savoir l’action de prier et celle de rédiger un édit, ne se trouve ici nullement mis en doute par le posé de la question quo modo.

Dans les pamphlets de Lucifer en revanche, l’emploi de quomodo dans l’interrogative directe ne fait appel à aucune réponse du fait que l’énoncé est pragmatiquement orienté vers une assertion ou une injonction. On a affaire à un acte de langage dérivé, dont la force illocutoire n’est pas en rapport direct avec le support formel de l’énoncé, à savoir la modalité interrogative. L’acte assertif ou directif indirect est de polarité contraire à celle de l’énoncé interrogatif. Dans le contexte particulier où il est employé, l’opérateur de « question » quomodo n’est pas un indice d’ignorance ou de déficit cognitif ; il joue le rôle d’un inverseur argumentatif. Dans son livre sur les Figures autres que tropes publié en 1827, P. Fontanier écrit déjà qu’une singularité frappante de ce qu’il appelle l’« interrogation figurée », « c’est qu’avec la négation elle affirme, et que sans négation elle nie ». À preuve :

  • Lucif. moriend. 5 l.46-49 :
    Quomodo etenim inexpugnabilem fidem superare poterit saeuiens diu plaga repetita, cum omnis miles Christi sciat ipsum pro quo patitur secum esse praesentem gaudentemque de suorum tolerantia seruorum ?
    « Comment en effet vos coups cruels, longs et répétés pourront-ils triompher de notre foi invincible du moment que tout soldat du Christ sait que Celui pour qui il souffre est à ses côtés et se réjouit de l’endurance de ses serviteurs ? »
    = Non…superare poterit…
  • Lucif. Athan. 2,2 l.11-13:
    Cum igitur uideas in his esse uoluntatem domini, quomodo haec quae amare se dicat dominus perosa habere dignaris ?
    « Puisque tu vois donc en ces paroles se manifester la volonté du Seigneur, comment trouves-tu convenable de détester ce qui, d’après ses paroles, est cher au Seigneur. »
    = …, noli haec…perosa habere dignari.
  • Lucif. non conu. 4 l.16-19 :
    Quomodo non es inimicus, qui eadem agas quae egit Achab, cum sic sis inpugnans religionem dei, sicut ille inpugnauerit, sic persequaris domum eius, sicut ille persecutus sit ?
    « Comment n’es-tu pas un ennemi, toi qui fais ce qu’a fait Achab, puisque tu attaques le culte de Dieu, tout comme lui l’a attaqué, que tu poursuis sa maison, tout comme lui l’a poursuivie ? »
    = Es inimicus, …

On a affaire à des simulacres de questions qui conviennent parfaitement au style pamphlétaire de Lucifer, qui essaie d’intimider et de confondre un adversaire physiquement absent. À la différence de l’effet visé par d’autres questions rhétoriques, il ne s’agit pas ici de demandes suggérant une simple confirmation : s’inscrivant dans une trame argumentative soutenue qui s’attaque aux « fausses » convictions des hérétiques, ces questions lancent des défis, sollicitant de l’antagoniste un démenti, considéré comme impossible.

Ces interrogatives, qui s’inscrivent d’ordinaire dans le cadre de séquences vocatives, présentent sur l’axe syntagmatique les traits distinctifs suivants :

- elles comportent souvent un uerbum sentiendi à la 2e personne dont dépend une proposition infinitive ; y est ainsi mise en cause la lucidité, l’intelligence de l’interlocuteur qui ne serait pas capable d’apprécier de façon adéquate la situation ; l’énoncé correspond alors illocutoirement à une injonction négative :

  • Lucif. moriend. 6 l.4-6 :
    Quomodo adhuc praesumis, Constanti interea imperator, semper insulsissime, ea ingerere quae te extinguant, nos contra uiuificent?
    « Comment crois-tu encore, Constance provisoirement empereur, toujours parfaitement imbécile, que tu infliges des tourments qui doivent t’apporter à toi la mort, à nous au contraire la vie ? »

- elles intègrent souvent le verbe posse qui donne à l’assertion sous-jacente une force plus générale du fait qu’est exclue jusqu’à la possibilité même d’envisager le contenu énoncé :

  • Lucif. Athan. 1,33 l.24-25 :
    Cum igitur sitis Arriani inhumani, impii, crudeles, homicidae, quomodo dici Christiani poteritis ?
    « Puisque vous êtes des Ariens inhumains, impies, cruels, homicides, comment pourrez-vous êtres appelés Chrétiens? »

- l’opinion contraire du destinataire est souvent d’entrée de jeu hypothéquée par l’emploi d’un contrefactuel sous forme d’un irréel du présent ou du passé :

  • Lucif. non conu. 5 l.8-10 :
    Quomodo esset uobis et nobis unius loci conuenticulum, cum audias item Dauid dicere in psalmo sexto : Ps. 6,9 : Discedite a me, qui operamini iniquitatem ?
    « Comment y aurait-il pour vous et pour nous un seul et même lieu de réunion, du moment que tu entends aussi David dire dans le psaume six : Ps. 6,9 : “Éloignez-vous de moi, vous qui pratiquez l’injustice” ? »
  • Lucif. non conu. 11 l.20-22 :
    Quomodo enim non fuisset corruptus tantae blasphemiae uestrae uenenis, quandoquidem, siue in hypocrisi siue ex uero quis communicet uobis, sit in ingenti periculo ?
    « Comment en effet n’aurait-il pas été contaminé par le venin de votre énorme blasphème, du moment que toute personne qui communique avec vous, par hypocrisie ou en sincérité, s’expose à un très grand danger ? »

- comme dans toute autre question rhétorique, on y trouve volontiers attestés enim ou etenim, qui, du fait qu’ils réfèrent à un savoir partagé, indiquent que l’interlocuteur est censé connaître la réponse :

  • Lucif. Athan. 2,18 l.4-5 :
    Quomodo etenim in te peccasse nos probari poterit, cum te de morte uenire ad uitam urgeamus ?
    « Comment en effet pourra-t-on prouver que nous avons commis une faute à ton égard en te poussant à revenir de la mort à la vie ? »
  • Lucif. Athan. 1,42, l.42-45 :
    Quomodo enim omnem nodum soluisti iniquitatis, cum … incredulitate tua, qualem te institueris aduersum nos, sis talis permanens et magis magisque sis crescens in maliuolentia tua ad nos disperdendos, … ?
    « Comment en effet as-tu défait tout nœud d’injustice puisque … suite à ton incrédulité tu ne cesses d’être tel que tu t’es montré envers nous et que tu deviens de plus en plus malveillant pour causer complètement notre perte, … ? »

- dans le même ordre d’idées, on voit ces questions souvent associées à des subordonnées causales introduites par ex. par cum, quando, quando(quidem), qui + subjonctif ou des hypothétiques en si, qui motivent ou conditionnent le rejet de l’opinion contraire :

  • Lucif. Athan. 1,1 l.12-14 :
    Quomodo etenim arbitraris diuinitus permissum puniri inauditos, quando uideas Adam et Euam principes nostri generis auditos sententia percussos dei ?
    « Comment penses-tu en effet qu’il est permis par un effet de la volonté divine de punir des personnes sans les avoir écoutées, du moment que tu vois Adam et Ève, les premiers êtres de notre race, frappés par la sentence de Dieu, seulement après avoir été écoutés ? »
  • Lucif. non conu. 7 l.21-23 :
    Nos quomodo tecum esse potueramus, qui ista, quae illi tecum frui elegerunt, habeamus exosa, … ?
    « Comment aurions-nous pu être avec toi, puisque nous détestons ce dont ces hommes ont choisi de jouir avec toi, … ? »
  • Lucif. Athan. 1,37 l.40-42 :
    Quomodo pacis atque ueritatis amatores esse poteramus, si innocentem falsis per te ac tuos criminibus praegrauatum tamquam reum puniremus ?
    « Comment aurions-nous pu aimer la paix et la vérité, si nous avions puni un innocent qui était accablé par toi et les tiens de fausses incriminations comme un accusé? »

Plusieurs des marques énumérées sont volontiers réunies en un seul énoncé :

  • Lucif. non conu. 15 l.16-18 :
    Quomodo etenim conuenire nobis uobiscum potuerat, cum ad Philippenses dixerit : Philipp. 3,2 : Videte canes, uidete malos operarios ?
    « Comment en effet aurait-il pu y avoir accord entre vous et nous, du moment qu’il a dit aux Philippiens: Philipp. 3,2 : “Prenez garde aux chiens, prenez garde aux mauvais ouvriers” ? »

Du fait que l’acte énoncé ou l’éventualité envisagée dans ces interrogations sont rejetés et présentés comme n’ayant pas de raison d’être, quomodo n’interroge pas sur la manière d’être ou de se réaliser de tel acte précis considéré comme existant, mais il a une incidence plus large mettant en débat le bien-fondé de l’ensemble du contenu qui constitue le thème de la question, au sens de : « Comment se fait-il / se ferait-il que p ? ». Servant ici à interroger avec étonnement sur les modalités qui auraient rendu possible la réalisation de tel procès considéré comme improbable (« Comment serait-il possible que… ? »), la question rhétorique introduite par quomodo nie jusqu’au présupposé même de la question partielle. À ce titre, elle est proche de la question rhétorique totale (« Est-ce que p ? »), qui constitue la négation de la proposition (p) sous-jacente à la question.

Pour que quomodo garde son sens premier de manière (« de quelle manière », « de quelle façon »), il faudrait qu’il qualifie une relation dont on a préalablement construit l’existence, réelle ou fictive. Ce sens premier est aussi inconcevable lorsque quomodo est accompagné de non : ses premiers emplois, sporadiques, se trouvent chez Cicéron ; ce tour prend un peu plus d’essor à partir des IIIe et IVe siècles ; mais, sur le plan énonciatif, ce qu’il importe de retenir, c’est qu’il ne peut être attesté qu’au sens dérivé de « comment se fait / ferait-il que ne pas ? », avec valeur rhétorique et négation externe. Avec négation interne, il se produit dans le cas de quomodo non un glissement de sens vers la valeur causale « pourquoi ne pas ? ». Ainsi, on pourrait concevoir, sur le modèle de l’exemple suivant où quomodo est suivi d’une réponse en quia causal :

  • Lucif. non parc. 9 l.1-5 :
    Cum conspicias itaque dei seruos non uestram crudelitatem tyrannorum semper timuisse ac nunc timere posse, sed praecepta cogitasse domini ac cogitare, quomodo tu nos dignaris petulantes iudicare ? Nempe quia faciente deo tuam calcemus ut lutum potentiam.
    « Puisque tu vois que les serviteurs de Dieu ne peuvent pas avoir craint toujours ni craindre à présent votre cruauté tyrannique mais ont pensé et pensent encore aux recommandations du Seigneur, pourquoi trouves-tu convenable de nous considérer comme effrontés ? Parce que, à l’instigation de Dieu, nous foulons aux pieds ta puissance comme de la boue, n’est-ce pas ? »

Un énoncé en quomodo non, également suivi de quia :

  • …, quomodo tu nos non dignaris pios et uerecundos iudicare ? Nempe quia, etc.
    « …, pourquoi ne veux-tu pas nous considérer comme pleins de dévouement et de retenue ? Parce que, n’est-ce pas, etc. »

Notons toutefois que dans la subordonnée en quia le subjonctif calcemus indique que la cause alléguée est purement subjective. Par l’emploi de ce subjonctif, Lucifer prend ses distances par rapport au point de vue de son interlocuteur : en se désolidarisant ainsi de la réponse attribuée à l’allocutaire, Lucifer réfute encore une fois, indirectement et en quelque sorte a posteriori, jusqu’au présupposé de la question même.

Ainsi, tout porte à croire que c’est la portée large de quomodo qui est responsable de la force illocutoire dérivée des énoncés en question.

Par rapport à son emploi courant, intraprédicatif, quomodo connaît donc chez Lucifer une spécialisation d’emploi pragmatique qui procède, sur le plan structural, de son incidence large à l’ensemble de la proposition ; cet emploi extraprédicatif est déjà occasionnellement attesté en latin ancien au sens de qui fieri potest ut. On lit à ce propos chez Quintilien :

  • Quint. inst. 9,2,8 :
    Interrogamus etiam…ubi respondendi difficilis est ratio, ut uulgo uti solemus : ‘Quo modo ? qui fieri potest?’
    « Nous interrogeons aussi sur…ce à quoi il est difficile de répondre, comme dans les formules courantes : “Comment ? Comment est-ce possible ?” » (trad. J. Cousin)

D’où auraient procédé alors, selon le TLL (8, 1288), les sens de : qui intellegi potest, quod (l.11), de cur (l.12) – lorsque quomodo est suivi, par exemple sur le modèle Lucif. non parc. 9 l.1-5, de quia – voire de num (l.14), qui oriente, lui, clairement l’énoncé vers une assertion négative.

A.2.2. Une influence possible du grec

Mais, à côté de cette évolution interne, il est possible de trouver une explication externe à l’extension de l’emploi rhétorique de quomodo en latin tardif. Quomodo est en effet attesté, chez Lucifer, avec le même sens oratoire dans les citations bibliques, qui sont un témoignage important de la bible préhiéronymienne.

Quomodo y correspond huit fois au πῶς grec. Sans être un composé comme quomodo, πῶς remonte tout comme d’autres interrogatifs grecs, par ex. πότερος, ποῖ, ποῦ, au thème *kwo-, dont procède aussi le premier élément constitutif de quomodo. Πῶς et quomodo connaissent de part et d’autre le même emploi interrogatif rhétorique :

  • Lucif. Athan. 1,32 l.33-38 (Sap. 5,3-5) : \\3 Dicent inter se paenitentiam habentes et per angustiam spiritus gementes : hi sunt quos habuimus aliquando in risum et in similitudinem inproperii. 4 Nos insensati uitam illorum aestimabamus insaniam et finem illorum sine honore. 5 Quomodo conputati sunt inter filios dei et inter sanctos sors illorum est ?
    « 3. Ils se diront entre eux, pleins de regrets et gémissant, l’esprit en détresse : ce sont eux que jadis nous avons tournés en dérision et dont nous avons fait un objet de sarcasme. 4. Insensés, nous tenions leur vie pour de la folie et leur fin pour infâme. 5. Comment donc ont-ils été comptés parmi les fils de Dieu et partagent-ils le sort des saints ? »
  • ΣΟΦΙΑ ΕΑΛ. 5,3-5 : \\3 ἐροῦσιν ἐν ἑαυτοῖς μετανοοῦντες
    καὶ διὰ στενοχωρίαν πνεύματος στενάξονται καὶ ἐποῦσιν
    4 Οὗτος ἦν, ὃν ἔσχομέν ποτε εἰς γέλωτα
    καὶ εἰς παραϐολὴν ὀνειδισμοῦ οἱ ἄφρονες ·
    τὸν βίον αὐτοῦ ἐλογισάμεθα μανίαν
    καὶ τὴν τελευτὴν αὐτοῦ ἄτιμον.
    5 πῶς κατελογίσθη ἐν υἱοῖς θεοῦ
    καὶ ἐν ἁγίοις ὁ κλῆρος αὐτοῦ ἐστιν
    ; (Septante)
  • Lucif. non parc. 25 l.33-35 (Mt. 12,34) :
    Progenies uiperarum, quomodo potestis quae bona sunt loqui, cum sitis mali ? Nam ex abundanti corde unusquisque loquitur de ore suo.
    « Engeance de vipères, comment pouvez-vous dire de bonnes choses puisque vous êtes mauvais ? Car c’est du trop plein du cœur que la bouche de tout un chacun parle. »
  • ΜΑΘΘ. 12,34 : γεννήματα ἐχιδνῶν, πῶς δύνασθε ἀγαθὰ λαλεῖν πονηροὶ ὄντες ; ἐκ γὰρ τοῦ περισσεύματος τῆς καρδίας τὸ στόμα λαλεῖ (Nestle-Aland)

Seulement dans l’exemple suivant, il semble possible, vu le contexte, d’attribuer à quomodo une valeur exclamative ; quomodo n’a pas de correspondant dans la Septante (ni dans la Vulgate); l’interprétation interrogative de quomodo non au sens de « Comment se fait-il que ne pas » reste toutefois possible :

  • Lucif. non parc. 8 l.66-68 (Tob. 2,8) :
    Et omnes proximi mei deridebant me dicentes : quomodo non timet hic homo ? Iam enim inquisitus est huius rei causa ut interficeretur et fugit, et iterum sepelire coepit mortuos.
    « Tous mes voisins se moquaient de moi en disant : comme cet homme n’a pas peur ! / comment se fait-il que cet homme n’ait pas peur ? On l’a déjà recherché pour le mettre à mort à cause de ce genre d’affaire et il s’est enfui, et le voici qui s’est remis à enterrer les morts. »
  • ΤΩΒ. 2,8 : (S « Codex Sinaiticus ») καὶ οἱ πλησίον μου κατεγέλων λέγοντες Οὐ φοϐεῖται οὐκέτι· ἤδη γὰρ ἐπεζητήθη τοῦ φονευθῆναι περὶ τοῦ πράγματος τούτου καὶ ἀμέδρα, καὶ πάλιν ἰδοὺ θάπτει τοὺς νεκρούς (Septante)

Une étude des emplois de quomodo dans le Nouveau Testament de la Vulgate fournit en proposition autonome les résultats suivants : parmi les 65 occurrences attestées, 59 correspondent à des interrogations directes, 4 à des exclamatives directes, 2 à des propositions d’interprétation discutable. Or 47 des 59 emplois en interrogation directe (soit 80 %) sont ici encore rhétoriques. Quomodo y correspond à πῶς dans la version grecque de la Bible, sauf dans les deux exemples suivants :

  • Vulg. Marc. 8,21 :
    et dicebat eis quomodo nondum intellegitis
    « Alors il leur dit : ‘Ne comprenez-vous pas encore ?’ »
    “καὶ ἔλεγεν αὐτοῖς ·οὔτω συνίετε ; ”
  • Vulg. I. Ioh. 4,20 :
    si quis dixerit quoniam diligo Deum et fratrem suum oderit mendax est qui enim non diligit fratrem suum quem uidit Deum quem non uidit quomodo potest diligere
    « Si quelqu’un dit : ‘J’aime Dieu’ et qu’il déteste son frère, c’est un menteur : celui qui n’aime pas son frère, comment peut-il aimer Dieu, qu’il ne voit pas. »
    “ἐάν τις εἴπῃ ὅτι ἀγαπῶ τὸν θεὸν καὶ τὸν ἀδελφὸν αὐτοῦ μισῇ, ψεύστες ἐστίν · ὁ γὰρ μὴ ἀγαπῶν τὸν ἀδελφὸν αὐτοῦ ὃν ἑώρακεν, τὸν θεὸν ὃν οὐχ ἑώρακεν οὐ δύναται ἀγαπᾶν.

La question rhétorique du latin, orientée dans le premier exemple vers une injonction positive (« Mais comprenez donc ! »), dans le second cas vers une assertion négative (« il ne peut pas aimer »), correspond en grec la première fois à une interrogative totale négative, la seconde fois à une assertive négative.

Ainsi, mis à part ces deux exemples, on constate ici encore une correspondance nette des valeurs de πῶς et de quomodo, utilisés de part et d’autre dans un même contexte.

Il semble donc que la littérature de traduction ait pu favoriser, par le biais du πῶς grec, l’expansion de lat. quomodopour introduire une question rhétorique. Mais une pareille extension d’emploi n’a été possible que parce que, à l’intérieur de l’histoire du latin, quomodo avait déjà été sporadiquement attesté avec la même valeur dès les textes les plus anciens.

A.3. Sens ambigu de quomodo dans l’interrogation non rhétorique

A.3.1. Quomodo se rapproche de quid (pronom neutre)

Dans le même contexte biblique, un emploi de quomodo introduisant dans le Nouveau Testament de la Vulgate une interrogation directe non rhétorique prête à discussion :

  • Vulg. Luc. 10,25-27 :
    25 Et ecce quidam legis peritus surrexit temptans illum et dicens magister quid faciendo uitam aeternam possidebo 26 at ille dixit ad eum in lege quid scriptum est quomodo legis 27 ille respondens dixit diliges Dominum Deum tuum ex toto corde tuo et ex tota anima tua et ex omnibus uiribus tuis et ex omni mente tua et proximum tuum sicut te ipsum.
    « Et voici qu’un légiste se leva, et lui dit pour l’éprouver : ‘Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ?’ 26 Il lui dit : ‘Dans la Loi, qu’y a-t-il écrit ? Comment lis-tu ?’ 27 Celui-ci répondit : ‘Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit ; et ton prochain comme toi-même.’ »
    26 ὁ δὲ εἶπεν πρὸς αὐτὸν · ἐν τῷ νόμῳ τί γέγραπται ; πῶς ἀναγιγνώσκεις ;

Comme aux deux questions posées quid scriptum est ? quomodo legis ? , il est répondu par une seule et même citation, qui ne correspond pas à un complément de manière, il semble que quomodo équivaille ici plus ou moins à quid, au sens de : ‘Qu’y a-t-il écrit ? Que lis-tu ?’. On aurait donc ici affaire à un emploi proche de quomodo attesté dans l’interrogation indirecte chez saint Filastrius et assimilé par J. Pirson à quid : « Si quomodo remplace quid dans interrogatus quomodo de fide sentiret, c’est qu’ici, dit Pirson, le mode et le contenu de la pensée sont identiques. »

A.3.2. Quomodo se rapproche de quando (adverbe de temps)

Enfin on peut hésiter à interpréter quomodo comme adverbe de manière ou de temps dans :

  • Vulg. Rom. 4,9-10 :
    9 beatitudo ergo haec in circumcisione an etiam in praeputio dicimus enim quia reputata est Abrahae fides ad iusititiam 10 quomodo ergo reputata est in circumcisione an in praeputio non in circumcisione sed in praeputio
    « 9 Cette déclaration de bonheur s’adresse-t-elle donc aux circoncis ou bien également aux incirconcis ? Nous disons, en effet, que la foi d’Abraham lui fut comptée comme justice.
    10 Comment donc fut-elle comptée ? Quand il était circoncis ou avant qu’il le fût ? Non pas après, mais avant. »
    ” 10 πῶς οὖν ἐλογίσθη ; ἐν περιτομῇ ὄντι ἣ ἐν ἀκροϐυστίᾳ ; οὐκ ἐν περιτομῇ ἀλλ’ ἐν ἀκροϐυστίᾳ·

On explicite donc ici quomodo par un complément circonstanciel de temps, ce qui semble le rapprocher d’un adverbe interrogatif de temps au sens de « quand ? ». L’interprétation de quomodo semble donc largement tributaire du contexte.

C’est par rapport à l’émergence d’un sens temporel de quomodo employé pour introduire une subordonnée circonstancielle que cet exemple paraît intéressant : cette valeur temporelle, quomodo ne la présenterait donc pas seulement comme conjonction introduisant une circonstancielle comme équivalent de cum, mais elle affleurerait aussi à l’occasion lorsqu’il introduit comme adverbe une proposition interrogative au sens de quando.

A.4. Emploi interrogatif / exclamatif de quomodo ou emploi conjonctionnel causal ou temporel

En latin tardif, chez un auteur comme Lucifer,quomodo, supportant à première vue une interprétation interrogative-exclamative, se révèle à plusieurs reprises être ambigu, du fait qu’il intervient dans une phrase complexe à la suite d’une première proposition introduite par si (non) :

  • Lucif. Athan. 1,36 l.34-35:
    Si non estis latrones, quomodo interficere inuenimini deo dicatos ?
    Puisqu’on admet qu’il existe chez Lucifer un si introduisant une question directe au sens de « est-ce que ? », si non pourrait équivaloir à nonne et quomodo se traduire par « puisque » :
    « … Est-ce que vous n’êtes pas des brigands (n’est-il pas vrai que vous êtes des brigands), puisqu’on vous voit tuer des hommes adonnés à dieu ? »

Toutefois, un argument en faveur de l’interprétation conditionnelle de si (non) au sens de « si (ne pas), pour le cas où (ne pas) » et de quomodo au sens de « comment se fait-il que » (« Si vous n’êtes pas des brigands, comment se fait-il qu’on vous voie tuer des hommes adonnés à dieu ? ») semble être le parallélisme de construction qui se manifeste entre plusieurs énoncés successifs, par ex. dans :

  • Lucif. non parc. 27 l.24-31 :
    Si non es tu operarius dolosus, reuince me ; … Si non es operarius dolosus, tu proba ; … Si non es tu operarius dolosus, quomodo fingens pacem te firmare conatus fueras ad omnem dei ecclesiam destruendam,… ?
    « Si tu n’es pas un ouvrier fourbe, convaincs-m’en ; … Si tu n’es pas un ouvrier fourbe, prouve-le ; … Si tu n’es pas un ouvrier fourbe, comment donc, en affichant la paix, avais-tu essayé de t’affermir pour détruire toute l’Église de Dieu ? »

Les deux premières occurrences de Si non es (tu) operarius dolosus étant de toute évidence des subordonnées hypothétiques, il en va probablement de même de la troisième, ce qui implique alors pour quomodo une interprétation interrogative.

Qu’une interprétation de quomodo comme conjonction causale ne soit pas d’office à exclure chez Lucifer est prouvé par :

Lucif. Athan. 1,19 l.12-13 (3 Reg. 21 (20 LXX),19) :
Et dices ad eum : haec dicit dominus : quomodo occidisti Nabutheum et possedisti uineam eius, propter hoc haec dicit dominus : …

Si quomodo et propter hoc font partie d’une seule et même phrase, il paraît difficile d’interpréter quomodo repris par propter hoc autrement que causal : « Parce que tu as tué Naboth et pris possession de sa vigne, pour cette raison le Seigneur parle en ces termes : …»

Cette citation biblique a comme correspondant dans la Septante :

  • ΒΑΣ. Γᾷ 20,19 : Ὡς σὺ ἐφόνευσας καὶ ἐκληρονόμησας , διὰ τοῦτο τάδε λέγει κύριος

Comme, d’une part, ὡς fonctionne aussi en grec comme conjonction causale et que διὰ + accusatif peut introduire un complément de cause, comme, d’autre part, pour quomodo, l’emploi comme conjonction causale commence à poindre dès Cicéron pour se confirmer en latin postclassique chez des auteurs comme Sénèque et Quintilien pareille interprétation causale n’a plus rien de choquant chez Lucifer.

On peut enfin hésiter entre quomodo exclamatif et quomodo conjonction de temps en :

  • Lucif. Athan. 1,5 l.21-25 (Deut. 1,30-31) :
    30 Dominus deus uester, qui antecedit ante faciem uestram, ipse simul expugnabit eos uobiscum secundum omnia quaecumque fecit uobis in terra Aegypti, 31 et in deserto hoc quod uidetis quomodo fouit te dominus deus tuus, sicut quis foueat homo filium suum, …
    « Le Seigneur votre Dieu qui marche à votre tête combattra contre eux à vos côtés, tout comme vous l’avez vu faire, à votre profit, en Égypte et dans le désert lorsque le Seigneur ton Dieu t’a soutenu comme un homme soutient son fils, … »

Le correspondant grec est encore ὡς :

  • ΔΕΥΤ. 1, 30-31 : 30 κύριος ὁ θεὸς ὑμῶν ὁ προπορευόμενος πρὸ προσώπου ὑμῶν αὐτὸς συνεκπολεμήσει αὐτοὺς μεθ’ὑμῖν κατὰ πάντα, ὅσα ἐποίησεν ὑμῖν ἐν γῇ Αἰγύπτῳ.
    31 καὶ ἐν τῇ ἐρήμῳ ταύτῃ, ἣν εἴδετε, ὡς ἐτροφοφόρησέν σε κύριος ὁ θεός σου, ὡς εἴ τις τροφοφορήσει ἄνθρωπος τὸν υἱὸν αὐτοῦ , … (Septante)

L’interprétation exclamative n’est concevable que lorsque quomodointroduit une indépendante :

  • « … 31 Et dans le désert …, comme le Seigneur ton Dieu t’a soutenu, de la façon qu’un homme soutient son fils, … ! »

Si quomodo introduit une subordonnée, la traduction par « lorsque » semble s’imposer.

Tout comme le sens causal, le sens temporel, de simultanéité puis de succession immédiate, s’est dégagé, d’après J. Pirson, de l’idée de similitude – ou, dirons-nous, de comparaison – couramment véhiculée, comme on le verra plus loin, par quomodo en structure non corrélative.

A.5. Emploi interrogatif / exclamatif indirect de quomodo ou emploi complétif au sens de « que »

Toujours chez Lucifer, quomodo introduit beaucoup moins souvent une interrogative / exclamative subordonnée qu’indépendante : ont été relevées 16 occurrences sûres de quomodo, 2 occurrences de quonam modo introduisant une interrogative ou exclamative indirecte. Contrairement à ce qu’on a vu pour la question directe, l’emploi de quomodo y est normalement intraprédicatif et ne donne guère lieu à des effets de sens rhétoriques.

Par contre les emplois exclamatifs y sont nettement mieux représentés qu’en énoncé direct. Quomodo p tend vers une assertion de haut degré ou de tension contradictoire décevant une attente dans des énoncés introduits par un verbe de perception du type de uide, uides, et sim. Contrairement à ce qu’on constate pour ce type d’exclamations dans le latin familier de Plaute et de Térence, le subjonctif de subordination est dans ce cas de règle chez Lucifer :

  • Lucif. non parc. 15, l. 4-8 :
    Conspice interea quomodo dei homines neque aduersarios timuerint neque contra inimicos dei domus precem fundendo desinuerint, ut uidelicet uires dei religionis aduersariorum fuissent deductae ad nihilum.
    « Remarque cependant comme les hommes de Dieu ne redoutèrent pas leurs adversaires ni ne cessèrent de confondre par de nombreuses prières les ennemis de la maison de Dieu afin que, bien évidemment, fussent réduites à zéro les forces des adversaires du culte divin. »

Outre certaines entorses à la concordance des temps, qui n’ont rien de particulier à l’emploi de quomodo, les interrogatives / exclamatives indirectes introduites par cet adverbe modal ont en général chez Lucifer un comportement classique. L’exemple suivant, à savoir :

  • Lucif. non parc. 29 l.6-11 (Act. 20,18-20) :
    18 Vos scitis …, 20 quomodo nihil subtraxerim ab eis quae utilia essent, quomodo renuntiarem uobis et docerem publice et per domos …

présente, à première vue, une dérogation à la consecutio temporum. Semblent en effet y être coordonnés un premier quomodo interrogatif avec le subjonctif parfait attendu et un second avec deux subjonctifs imparfaits déviants. Mais on peut se demander si les deux quomodo s’insèrent à un même niveau syntaxique dans la phrase. Le second quomodo + subjonctifs imparfaits pourrait dépendre du premier qui, par son emploi du subjonctif parfait, impose une concordance passée. Comme il s’agit d’une citation biblique, une comparaison avec le texte grec et le texte latin de la Vulgate peut être utile :

  • Prax. Apost. 20,18-20 : 18 ὑμεῖς ἐπίστασθε,…20 ὡς οὐδὲν ὑπεστειλάμην τῶν συμφερόντων τοῦ μὴ ἀναγγεῖλαι ὑμῖν καὶ διδάξαι ὑμᾶς δημοσίᾳ καὶ κατ’ οἴκους, (Nestle-Aland)
  • Vulg. act. 20,18-20 :
    18 uos scitis …
    20 quomodo nihil subtraxerim utilium quo minus adnuntiarem uobis et docerem uos publice et per domos…

Quomodo renuntiarem… et docerem chez Lucifer correspond donc en grec à un infinitif complément, figurant au génitif et nié par m», dépendant de τῶν συμφερόντων, dans la Vulgate à une proposition complétive en quo minus + subjonctifs imparfaits, ce qui nous amène à voir dans la deuxième proposition en quomodo de Lucifer une complétive dépendant de nihil subtraxerim se comportant en l’occurrence comme un verbe d’empêchement. D’où la traduction :

  • « 18 vous savez… 20 comment, en rien de ce qui vous était profitable, je ne me suis dérobé à ce que je vous prêche et vous instruise (à la tâche de vous prêcher et de vous instruire) en public et dans les maisons … »

D’une façon générale, l’emploi complétif, non interrogatif, de quomodo semble chez Lucifer se limiter aux citations bibliques qui, à ce titre, constituent à l’intérieur de son œuvre un micro-système à part. Tel est encore le cas de deux citations qui semblent, à première vue, comporter des interrogations indirectes en quomodo introduites par le verbe uidere.

Dans le premier exemple :

  • Lucif. Athan. 2,28 l.39-40 (Eph. 5,15-16) :
    15 Videte itaque quomodo caute ambuletis, non quasi insipientes, 16 sed ut sapientes, …

quomodo est suivi du subjonctif, qui est le mode normalement utilisé par Lucifer dans ce type d’interrogation indirecte. Le contexte suggère ici en plus un sens délibératif. Le correspondant grec :

  • 15 Βλέπετε οὖν ἁκριϐῶς πῶς περιπατεῖτε μὴ ὡς ἄσοφοι ἀλλ’ ὡς σοφοί (Nestle-Aland)

qui comporte en concordance primaire un πῶς suivi de l’indicatif présent semble confirmer l’interprétation de quomodo comme adverbe interrogatif. Et pourtant, l’orientation conative de quomodo caute ambuletis peut suggérer une équivalence avec : Videte ut caute ambuletis ; quomodo serait alors conjonctif et introduirait, après un verbe signifiant « veiller à, prendre soin de », une complétive au subjonctif, représentant ce qu’on appelle en all. ein finaler Substantivsatz, de modalité non assertive.

Pareille lecture n’a rien de choquant en face de:

  • Lucif. reg. apost. 4 l.59 :
    Non statim, quomodo fuisset deus derelictus ab omnibus cultoribus suis, opera est data per Hieroboam ?
    « Jéroboam n’a-t-il pas aussitôt pris soin d’éloigner de Dieu tous ses adorateurs ? »

où toute interprétation de quomodo autre que conjonctive – au sens du tour classique ut esset deus derelictus… – semble exclue.

Dans la seconde citation biblique introduite par uideo, l’emploi de l’indicatif après quomodo, de surcroît en concordance passée, rend d’office suspecte la lecture interrogative :

  • Lucif. Athan. 1,14 l.40-41 (1 Reg. 24, 11) :
    Et ecce in hac die uiderunt oculi tui, quomodo tradidit te dominus hodie in manibus meis in spelaeo, …
    « Et voilà qu’en ce jour tes yeux ont vu comment / que le Seigneur te livra aujourd’hui entre mes mains dans la grotte. »

Une comparaison avec le grec :

  • BAS. A´ 24,11 : ἰδοὺ ἐν τῇ ἡμερᾳ ταύτῃ ἑοράκασιν οἱ ὀφθαλμοί σου ὡς παρεδώκέν σε κύριος σήμερον εἰς χεῖρά μου ἐν τῷ σπηλαίῳ, … (Septante)

où, après un verbe de perception, la lecture de ὡς comme introducteur d’une complétive assertive semble être la plus plausible, nous invite à interpréter aussi chez Lucifer la proposition quomodo tradidit comme le substitut vulgaire d’un A.c.I. (ou d’une construction participiale) classique.

Rien d’étonnant donc que l’on trouve dans la Vulgate la conjonction quod et dans certaines versions françaises « que » ou une construction paratactique avec une assertive juxtaposée :

  • Vulg. I reg. 24,11 (=1 Samuel 24,11) :
    ecce hodie uiderunt oculi tui quod tradiderit te Dominus in manu mea in spelunca…
  • 1 Samuel 24,11 : « Or, en ce jour même, tes yeux ont vu que Yahvé t’avait aujourd’hui livré entre mes mains dans la grotte ; » (La Bible d’Osty)
  • 1 Samuel 24,11 : « Tu l’as vu de tes yeux aujourd’hui même : le Seigneur t’avait livré entre mes mains, aujourd’hui dans la caverne ; » (TOB)

Le seul énoncé à attester chez Lucifer, en dehors des citations bibliques, une construction comparable est :

  • Lucif. Athan. 2,5 l.16-18 :
    Fructibus ergo tuis quomodo non ouis fuisse lupus agnitus es, sic et quomodo sis, nisi tibi consulueris, arbor igni destinata, probant sacra euangelia.

où, en dépendance de probant, le premier quomodo + indicatif semble aussi devoir se traduire par « que » : « Les saints évangiles montrent que par les fruits que tu portes, tu t’es révélé loup et non pas brebis, tout comme, si tu ne prends pas soin de toi, tu seras un arbre destiné au feu. »

Dans ces emplois complétifs non interrogatifs, on a affaire à un quomodo grammaticalisé qui, se vidant de son sens de manière et cessant d’être incident comme adverbe au noyau prédicatif, accède au statut de conjonction qui n’assume plus de fonction syntaxique déterminée dans la subordonnée. Selon J. Herman, cet emploi s’est développé à partir de quomodo introduisant une interrogation indirecte. On notera toutefois avec J. Pirson que, même si quomodo était peut-être « devenu synonyme de quod en dehors de toute influence étrangère », « cet usage se constate tout d’abord chez des écrivains qui s’inspirent d’ouvrages grecs, auteurs ecclésiastiques ou médecins ». On admettra donc que l’influence du grec a constitué un facteur secondaire favorable à cette évolution.

Les interrogations indirectes, qui sont des propositions interrogatives en même temps que des propositions subordonnées, ont donc pu jouer un rôle intermédiaire déterminant entre les mots interrogatifs et les conjonctions de subordination, ce qui semble d’ailleurs indirectement confirmé par un énoncé comme :

  • Lucif. moriend. 2 l.1-3 :
    Aduertis quomodo caduca dominatio tua quanto contra nos saeuire dignatur, quod tanto ea iudicetur esse infirmis, contemptibilis, inanis, debilis et abiecta

où, après un uerbum sentiendi, le rôle subordonnant de quomodo interrogatif / exclamatif, est, après la forte disjonction, occasionnée par l’insertion du membre corrélatif en quanto, repris et explicité par un quod purement conjonctif.

Un emploi de quomodo d’une interprétation difficile est enfin encore attesté en citation biblique dans :

  • Lucif. Athan. 1,17 l.31-32 (3 Reg. 18,28-29) :
    28…, et prophetabant usque dum transiret meridies. 29 Et factum est quomodo tempus erat ut ascenderet sacrificium, …

Quomodo + indicatif, après un verbe d’événement non susceptible d’introduire une interrogation indirecte, pourrait ici remplacer, par souci de uariatio avec ut ascenderet, une complétive sujet en ut + subjonctif après un verbe d’événement : et factum est ut tempus esset… Mais une interprétation circonstancielle, temporelle ou causale, de quomodo tempus erat est aussi concevable, au sens de : « quand / puisque c’était l’heure » ; factum est serait alors complété, au-delà de l’incise circonstancielle, par ut ascenderet sacrificium.

Le correspondant grec est dans ce cas :

  • BAS. G´ 18,29 : καὶ ἐπροφήτευον, ἕως οὖ παρῆλθεν τὸ δειλινόν. καὶ ἐγένετο ὡς ὁ καιρὸς τοῦ ἀναϐῆναι τὴν θυσίαν… (Septante)

qui admet l’interprétation complétive de ὡς à condition qu’on suppose à côté de ὁ καιρός l’ellipse d’un verbe.

Comme les subordonnées en quomodo se prêtant à une traduction par « que » sont particulièrement fréquentes dans les citations bibliques chez Lucifer, il n’y a pas à s’étonner que le même usage se rencontre dans la Vulgate. On y trouve toute une série d’exemples où, après un verbe signifiant « percevoir » ou « savoir », la subordonnée en quomodo, certes encore susceptible, en première analyse, d’un sens interrogatif, admet, sans altération de sens notable, une interprétation complétive assertive. Une telle réanalyse semble s’imposer dans :

  • Vulg. act. 9,27 :
    Barnabas autem adprehensum illum duxit ad apostolos et narrauit illis quomodo in uia uidisset Dominum et quia locutus est ei et quomodo in Damasco fiducialiter egerit in nomine Iesu.
    « Alors Barnabé le prit avec lui, l’amena aux apôtres et leur raconta comment, sur le chemin, Saul avait vu le Seigneur, qui lui avait parlé, et avec quelle assurance il avait prêché à Damas au nom de Jésus » (La Bible de Jérusalem)
    Βαρναβᾶς δὲ ἐπιλαβόμενος αὐτὸν ἤγαγεν πρὸς τοὺς ἀποστόλους, καὶ διηγήσατο αὐτοῖς πῶς ἐν τῇ ὁδῷ εἶδεν τὸν κύριον καὶ ὅτι ἐλάλησεν αὐτῷ, καὶ πῶς ἐν Δαμασκῷ ἐπαρρησιάσατο ἐν τῷ ὀνόματι Ἰησοῦ. (Nestle-Aland)

Si la traduction du premier quomodo par « comment » reste possible, la présence de l’adverbe de manière fiducialiter à la suite du second rend peu plausible l’interprétation de quomodo comme un adverbe de manière interrogatif. Ou bien on traduit avec la Bible de Jérusalem quomodo…fiducialiter par « avec quelle 38assurance », auquel cas quomodo correspond à un quam exclamatif de haut degré ; ou bien on transpose la subordonnée par « qu’il avait prêché avec assurance », auquel cas quomodo est employé comme une conjonction introduisant une complétive assertive, au même titre que quia qui précède. Le maintien du second quomodo dans l’exemple latin s’explique probablement par une traduction « automatique » du ὡς grec qui pouvait au sens interrogatif de manière modaliser le verbe παρρησιάζομαι alors que pareil sens ne convient pas à l’expression desynthétisée latine fiducialiter agere qui comporte déjà un adverbe de manière.

Aller au § 4.0 ou Retour au plan ou Aller au § 5