quin




6. Histoire du lexème

• La formation de quin remonte à la préhistoire du latin. Si les deux éléments qui le composent ont chacun des correspondants dans d’autres langues indo-européennes, leur agglutination n’a pas de parallèle en dehors du latin.

Quin est à l’origine un adverbe interro-négatif de cause issu de l’agglutination de l’interrogatif quī, « comment ? » (issu de l’instrumental du pronom interrogatif-indéfini, *kwih1) et de la négation enclitique *-ne, dont le -e bref final a ensuite subi une apocope. Il s’agit là d’un processus de grammaticalisation (au sens large : passage d’un statut moins grammatical à un statut plus grammatical), avec perte de poids, liée à la dégénérescence morphologique et à l’érosion phonétique, et augmentation de la cohésion, ainsi que d’un processus de lexicalisation 1). Les autres emplois de quin découlent, de manière directe ou indirecte, de l’emploi interrogatif.

• L’emploi comme particule énonciative est issu de la réanalyse des énoncés où quin introduisait une interrogation rhétorique à valeur illocutoire dérivée jussive.

• L’emploi comme coordonnant provient, de manière semblable, d’une réanalyse des énoncés où quin introduisait une interrogation rhétorique à valeur illocutoire dérivée assertive : quin n’est d’abord qu’une particule énonciative à valeur assertive (emploi encore attesté sporadiquement chez Plaute), il acquiert ensuite une valeur de coordonnant additif extraphrastique (chez Plaute déjà) qui se spécialise dans l’expression du renchérissement (latin classique), et enfin une valeur de coordonnant intraphrastique (à partir du Iers. av. J.-C.).

• Les emplois de quin comme subordonnant complétif sont, pour une bonne part, dus à la réanalyse de la collocation d’interrogations directes introduites par quin (interrogations rhétoriques) et d’énoncés exprimant notamment l’absence d’empêchement (non prohibeo, non me contineo), l’absence de motif valable (nulla causa est), l’absence de doute (non dubito), l’étonnement (mirum)2).

Les autres emplois complétifs ont ensuite vu le jour du fait, souvent, de leur proximité sémantique avec les emplois complétifs déjà existants : non prohibeo quin « je n’empêche pas de » a pu ainsi entraîner l’emploi de la construction non facio quin « je ne fais pas en sorte que… ne… pas », le sens global des deux types d’énoncés étant équivalent ; l’emploi après des verbes déclaratifs est proche de l’emploi après des verbes de refus, cf. non nego quin « je ne refuse pas que / je ne dis pas que… ne… pas », qui appartient aux deux catégories. Ils peuvent aussi être issus de l’analogie des fonctions syntaxiques : commutation de la subordonnée complétive avec des types de syntagmes nominaux ou prépositionnels identiques, par exemple en ab + ablatif pour les verbes d’empêchement et le tour non multum abest, d’emploi plus récent avec quin.

L’emploi consécutif constitue une extension de l’emploi complétif après des verbes comme prohibeo, facio (complétives dites parfois consécutives).

L’emploi causal, d’abord corrélatif (non eo… quin), semble lié à une analogie avec les phrases où une complétive en quin extraposée est annoncée par un pronom anaphorique3): Ter. And. 391-392 : Nam hoc haud dubiumst, quin Chremes / tibi non det gnatam, « Car ceci ne fait pas de doute, que Chrémès ne te donnera pas sa fille. »

• L’emploi comparatif, du reste très marginal, correspond vraisemblablement à un étoffement par l’adverbe aliter de la litote contenue dans les tours avec subordonnée complétive non fieri quin, non dicere quin 4).

• L’emploi relatif de quin (type nemo est quin), enfin, tire son origine d’une réanalyse de certains emplois consécutifs, dans lesquels la subordonnée en quin peut commuter avec des subordonnées consécutives en ut non, mais aussi avec des subordonnées relatives au subjonctif en qui non présentant une valeur circonstancielle de conséquence : Cic. Verr. 1, 154 : Quis a signo Vortumni in circum maximum uenit quin in unoquoque gradu de auaritia tua commoneretur? « Qui est allé de la statue de Vertumne au Grand Cirque sans qu’à chaque pas il se voie rappeler ton avidité / qui ne se soit vu rappeler à chaque pas ton avidité5)? »

• L’origine de quin interrogatif fait l’objet d’un large consensus (voir toutefois Fowler (1908) pour une hypothèse différente : rapprochement avec le quī de hercle quī, at-quī et *ne particule affirmative).

Celle des autres emplois a été très discutée : origine interrogative uniquement (Schmidt (1877)), origine double, interrogative et relative, avec différentes répartitions (Glœckner (1888), Brugmann (1894)), ou encore emploi assévératif premier (Fowler (1908) et (1912)). Les vues présentées ci-dessus concernant l’origine, interrogative uniquement, de l’ensemble des emplois de quin sont le résultat d’une analyse détaillée et systématique des occurrences (Fleck (2008-a)). Les principaux arguments nouveaux apportés en faveur de cette hypothèse sont les suivants:

- Pour l’emploi comme particule énonciative accompagnant un verbe à l’impératif ou au subjonctif de volonté, l’impossibilité pratique d’une filiation inverse (emploi interrogatif issu de cet emploi : hypothèse de Fowler) constitue un premier argument : comment, d’une phrase marquée formellement pour un acte illocutoire jussif qui est effectivement réalisé, pourrait-on passer à une phrase formellement marquée pour un acte illocutoire littéral d’interrogation ? En revanche, le passage à une phrase marquée formellement pour un acte illocutoire jussif, à partir d’une phrase formellement marquée pour un acte illocutoire littéral d’interrogation qui n’est jamais réalisé et possédant, qui plus est, une valeur illocutoire dérivée jussive est beaucoup plus plausible. On peut mentionner à l’appui de cette thèse le fait que, à l’époque la plus ancienne, chez Plaute, l’emploi interrogatif est déjà bien établi (132 occurrences), alors que celui de quin énonciatif, qui se développe par la suite (chez Térence déjà : 14 occurrences de quin énonciatif pour 4 de quin interrogatif), semble encore mal assuré (35 occurrences plautiniennes). La réanalyse est permise, d’un point de vue sémantique, par l’équivalence pragmatique entre l’énoncé interro-négatif et l’énoncé jussif positif (Quin is ? / Quin i !). Formellement, elle est rendue possible par l’homonymie, à l’époque archaïque, entre formes de deuxième personne de l’indicatif présent en -ĭs et formes de deuxième personne de l’impératif présent en devant consonne (les énoncés présentant une telle ambiguïté constituent le tiers des énoncés interrogatifs en quin à la deuxième personne chez Plaute), ainsi que par l’absence de marque nette de la présence de négation dans quin.

- Pour l’emploi comme coordonnant, l’hypothèse d’une réanalyse de certaines interrogatives en quin est étayée par l’existence d’énoncés ayant pu servir de pivot à la réanalyse. Il s’agit des interrogatives en quin à la première personne du singulier de l’indicatif présent, dont la valeur illocutoire dérivée est assertive et qu’il suffit de ponctuer différemment (c’est-à-dire, du point de vue des sujets parlants, de prononcer avec une intonation légèrement différente) pour obtenir des phrases assertives pragmatiquement équivalentes. Dans l’édition de la C.U.F., on trouve ainsi certaines phrases ponctuées par A. Ernout d’un point d’interrogation, mais traduites par lui à l’aide de phrases assertives :

  • Pl. Merc. 384 : DE. Quin ego hunc adgredior de illa ? CHA. Quin ego hinc me amolior ?
    « DE.: Décidément, je vais l’entreprendre au sujet de cette fille. CHA.: Décidément, je m’en vais. »

Le fait que, chez Plaute, un certain nombre de phrases assertives présentent un quin qui n’est pas coordonnant, mais joue simplement le rôle d’une particule énonciative renforçant la valeur assertive de l’énoncé, s’accorde avec cette hypothèse d’une réanalyse: l’interrogatif quin, marqueur de dérivation illocutoire assertive, serait d’abord devenu une simple particule sans fonction syntaxique précise, mais conservant cependant le rôle d’indicateur d’une valeur illocutoire assertive marquée (l’interrogation rhétorique ne correspond pas à une simple assertion, mais à une assertion forte). Il s’agirait donc là de traces du stade qui a suivi la réanalyse; en effet, dans la majeure partie des occurrences plautiniennes, quin a déjà acquis sa valeur nouvelle de connecteur. Enfin, on peut noter que la proportion d’énoncés assertifs en quin à la première personne du singulier (énoncés pivots dans l’hypothèse d’une réanalyse ) est très forte chez Plaute (50 %) et diminue par la suite, ce qui est la situation attendue si l’époque de Plaute est, comme la présence d’emplois encore non coordonnants de quin le laisse supposer, proche de celle où la réanalyse s’est produite.

- Pour l’emploi comme subordonnant, l’hypothèse d’une origine interrogative semble seule apte à rendre compte de la contrainte syntaxique qui veut que la subordonnée en quin soit exclusivement régie par une proposition négative, contrainte qui ne saurait s’expliquer si le subordonnant était d’origine relative et qui, de fait, ne s’applique pas à quominus. En effet, dans l’hypothèse d’une origine paratactique de la subordination en quin (juxtaposition d’une proposition indépendante et d’une interrogation rhétorique en quin qui viennent ensuite à être considérées comme formant un seul énoncé complexe constitué d’une proposition régissante et d’une subordonnée), une interrogative en quin ne pouvait s’associer qu’avec des propositions dont le sens était compatible. Ainsi, par exemple, une telle interrogative ne saurait accompagner une proposition exprimant le doute ou l’hésitation au sujet de la possibilité de son contenu propositionnel (p), puisqu’elle exprime elle-même l’idée que p est parfaitement réalisable (« Pourquoi ne… pas… » > « Il n’y a pas de raison pour que… ne… pas »). Elle accompagne en revanche très naturellement une proposition dans laquelle l’action de douter est niée, ou mise en question par une interrogation à orientation négative. De même, une interrogative en quin ne saurait jouxter une proposition faisant état d’un obstacle (empêchement, retard, refus), puisqu’elle exprime au contraire l’absence de tout obstacle. Il semble, en revanche, tout à fait indiqué de la combiner avec une proposition comportant un verbe d’empêchement, de retard ou de refus nié. Témoins les passages plautiniens suivants, pour lesquels sont proposés ici, à titre d’hypothèse d’école, une ponctuation et une traduction différentes de celles qui sont habituellement adoptées :

  • Pl. Aul. 164 : Quid dubitas ? quin sit paratum nomen puero Postumus ?
    « Qu’as-tu à douter ? Pourquoi le nom de l’enfant ne serait-il pas tout trouvé, Posthume ? »
  • Pl. Men. 253 : Verum tamen nequeo contineri ; quin loquar ?
    « Mais pourtant, je ne peux pas me retenir ; pourquoi ne parlerais-je pas ? »
  • Pl. As. 355 : Argentum non morabor ; quin feras ? « Pour ce qui est de l’argent, je ne susciterai pas de contretemps ; pourquoi ne l’emporterais-tu pas ? »6)

De tels exemples prouvent l’existence, à date ancienne, d’énoncés pivots permettant une réanalyse. À cela s’ajoute le fait que les subordonnées introduites par quin relèvent principalement de la modalité assertive, contrairement aux subordonnées en quominus (d’origine relative) qui relèvent exclusivement de la modalité jussive ; cette modalité assertive correspond à la valeur illocutoire dérivée des interrogatives en quin.

Enfin, la variation du sens de quin subordonnant, tantôt négatif, tantôt positif, en fonction de la valeur globale de l’énoncé, qui revient toujours à l’assertion du contenu de la proposition introduite par quin, répond également à la valeur de ces interrogatives qui assertent toujours le contenu de la proposition interrogative introduite par quin. L’existence, notamment, de la contrainte syntaxique concernant la présence d’une négation dans la proposition régissante demande donc que l’on accepte l’hypothèse d’une origine interrogative de quin pour une partie au moins de ses emplois subordonnants. Le fait que la contrainte vaut pour l’ensemble des emplois subordonnants invite à considérer que c’est à partir des emplois d’origine paratactique que ceux des emplois qui ne peuvent pas avoir cette origine sont issus : la règle de la présence d’une négation dans la proposition régissante se serait étendue en même temps que l’emploi de quin, perdant dans ce processus sa motivation et se figeant en une contrainte d’ordre purement syntaxique.

Une preuve a contrario est que le subordonnant ne, qui – pour des raisons similaires d’harmonisation entre le sens de deux propositions à l’origine juxtaposées – ne peut apparaître qu’après un verbe d’opposition non nié, ne voit pas son emploi soumis à la même contrainte dans d’autres types de subordination où son utilisation comme subordonnant a une origine différente (emploi pour introduire une subordonnée finale par exemple, dans lequel ne, à l’origine simple négation accompagnant le subordonnant ut, a acquis une valeur subordonnante du fait de l’omission de ut7).)

Une preuve supplémentaire est constituée par l’absence de parallélisme entre les emplois subordonnants de quin et ceux de qui, subordonnant qui devrait être son pendant positif dans l’hypothèse d’une origine relative. En effet, les cas dans lesquels qui pourrait être analysé comme un subordonnant conjonctif sont extrêmement rares et les tours dans lesquels il entre alors ne sont pas similaires à ceux dans lesquels entre quin.



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1) Voir p. 19-22.
2) Voir respectivement p. 118-127, 188-192 et 338-342.
3) Voir p. 268-301 et 412-413.
4) Voir p. 241.
5) Voir F. FLECK (2008-e).
6) Texte et traduction de ces occurrences dans la C.U.F. (A. Ernout) : Pl. Aul. 164 : Quid dubitas, quin sit paratum nomen puero Postumus ? « Ne penses-tu pas que l’enfant a un nom tout trouvé, et qu’on l’appellera Postume ? » ; Pl. Men. 253 : Verum tamen nequeo contineri quin loquar. « Mais pourtant, je ne peux, malgré tout, m’empêcher de parler. » ; Pl. As. 355 : Argentum non morabor quin feras. « Tu pourras sans autre difficulté emporter l’argent. »
7) Voir André (1957).