quin




5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème

Quin est peu motivé en synchronie. En tant qu’adverbe interro-négatif de cause, quīn pouvait être rapproché, peut-être, de l’interrogatif quī , « comment ? », et son -n final de la négation. Si tel était le cas, les locuteurs sentaient encore que le mot était formé de deux morphèmes. Mais sa réanalyse dans le passage aux emplois comme particule énonciative et comme coordonnant, dans lesquels il ne présente ni valeur négative, ni valeur interrogative, suppose plutôt que les sujets parlants ne faisaient pas cette analyse.

• Comme particule d’énonciation et comme coordonnant, quin n’était pas analysable en synchronie, et il en allait de même pour ses emplois comme subordonnant complétif à valeur positive.

• Dans les emplois subordonnants où quin possède une valeur négative, le -n final était peut-être identifié au morphème de négation.

• Enfin, dans les emplois subordonnants du type nemo est quin…, il est à peu près certain que les locuteurs rapprochaient le début du mot de la forme quī de relatif au nominatif masculin singulier (c’est ce rapprochement qui est à l’origine de cet emploi), et il est fort probable qu’ils identifiaient le -n final comme un morphème de négation1).

5.2. Réflexions métalinguistiques des auteurs latins

Aulu-Gelle consacre un chapitre des Nuits attiques (17,13) à quin, particula qu’il qualifie d’obscura ; il renvoie à une étude, aujourd’hui perdue, de P. Nigidius Figulus (Iers. av. J.-C.).

5.3. « Famille » synchronique

Quin pourrait être éventuellement rapproché, en tant qu’adverbe interro-négatif de cause, de l’adverbe interrogatif de manière, qui « comment ? ». Le sens de quin a toutefois évolué par rapport à celui de qui, du fait de la présence de la négation agglutinée, et on ne relève pas d’occurrences dans lesquelles quin ? et qui ? sont employés parallèlement2).

• La particule énonciative et le coordonnant pouvaient peut-être être rapprochés, en synchronie, de l’adverbe indéfini qui . Celui-ci appuie l’expression d’un vœu ou d’une malédiction, comme le fait parfois (mais rarement) quin particule énonciative ; il ne se trouve jamais, en revanche, pour accompagner un impératif ou un subjonctif d’ordre, ce qui correspond à l’emploi principal de quin particule énonciative. Qui apparaît aussi en phrase assertive, dans les locutions quippe qui, hercle qui notamment ; la déformation de at-qui en atquin (et aussi alioquin, ceteroquin) semble indiquer qu’un rapprochement était fait avec quin coordonnant, bien que ses emplois soient assez dissemblables.

• Le subordonnant pourrait avoir un pendant positif dans la forme qui (subordonnant relatif, « grâce à quoi », et conjonctif à valeur finale, « afin que »), mais en fait les emplois ne sont jamais vraiment parallèles, en dehors d’une occurrence de Térence que l’on peut mettre en regard du tour nulla causa est quin (une trentaine d’occurrences) :

  • Tér. Haut. 989 : Inuenta est causa qui te expellerent.
    « Ils ont trouvé une raison de te chasser. »3)

5.4. Parasynonymes

• En tant qu’adverbe interrogatif de cause, quin a plusieurs parasynonymes : cur non , quare non et quomodo non peuvent être employés comme quin pour introduire des interrogations rhétoriques, mais peuvent aussi introduire, contrairement à quin, des questions percontatives (la négation indépendante qui suit ces adverbes interrogatifs est tantôt externe, tantôt interne, alors qu’elle est toujours externe pour quin). Cur non, quare non et quomodo non ont donc un champ d’utilisation plus large, qui englobe celui de quin : ils peuvent toujours se substituer à quin, mais quin, en revanche, ne pourrait se substituer à eux dans tous leurs emplois4).

Quidni (et sa variante quippini ) a, comme quin, un emploi restreint aux interrogations rhétoriques à orientation négative (il contient, comme lui, une négation externe soudée à l’interrogatif). Mais quidni est employé lorsque le locuteur veut exprimer une concordance entre ses vues et la situation (confirmation, encouragement, justification) et quin lorsqu’il veut exprimer une discordance (ordre, souhait, reproche, regret). Leurs emplois sont donc similaires, mais ils ne se recouvrent jamais (distribution complémentaire)5). • Quin coordonnant s’insère dans le système des coordonnants additifs du latin. Contrairement aux autres coordonnants copulatifs (-que , ac/atque , et ), quin ne peut être employé pour indiquer une cohésion forte entre les éléments reliés. Ainsi, quin ne coordonne jamais deux éléments qui doivent être forcément pris ensemble pour que l’action prédiquée par le verbe puisse être accomplie, comme dans l’exemple suivant :

  • Caes. G. 7,55,5 : Eporedorix Viridomarusque pecuniam atque equos inter se partiti sunt.
    « Eporédorix et Viridomarus se partagèrent l’argent et les chevaux. »

Lorsque plusieurs termes sont coordonnés, quin ne peut être répété (type A & B & C, où & peut représenter -que, ac/atque ou et). De plus, quin ne relie jamais que le dernier des termes coordonnés. Si, pour reprendre la description de Coseriu (1968 : 48), -que marque une relation d’équivalence entre les éléments coordonnés, ac souligne simplement le fait qu’ils forment ensemble une unité, tandis que et n’indique que l’addition des éléments, quin marque une relation encore plus lâche que l’on pourrait caractériser comme un « rajout ».

Comme coordonnant, quin est proche de immo : tous deux peuvent exprimer un renchérissement. Mais, alors que quin est un connecteur additif qui exprime uniquement le renchérissement et introduit un élément qui s’ajoute à ce qui précède, immo, connecteur adversatif, connaît d’autres emplois et, lorsqu’il est employé dans le cadre d’un renchérissement, sert à disqualifier un premier argument, insuffisamment informatif (i.e. dérogeant à la maxime conversationnelle de quantité de Grice), pour lui en substituer un autre. Immo et quin peuvent donc tous deux relier des unités (lexèmes, syntagmes, propositions, phrases) qui sont dans une relation de renchérissement, i.e. qui constituent des arguments orientés vers la même conclusion, la seconde unité constituant un argument plus décisif que la première en faveur de cette conclusion. Mais, tandis qu’avec quin le locuteur accumule les arguments, avec immo il écarte le premier pour donner plus de relief et de force au second6).

Quin coordonnant semble parfois pouvoir commuter avec des coordonnants adversatifs, mais les contextes qui donnent cette impression sont, en réalité, ambigus. Ainsi, dans un dialogue, dans le contexte d’une dispute, quin peut apparaître comme at en début de réplique ; mais c’est avec une fonction différente : at marque une opposition par rapport à la réplique de l’interlocuteur, tandis que quin signale un renchérissement par rapport à la réplique précédente du même locuteur. Après un énoncé négatif, on peut trouver quin ou sed / uerum , mais avec des valeurs différentes : quin exprime un renchérissement par rapport à l’ensemble de l’énoncé (de forme négative) qui précède, tandis que sed et uerum marquent une rectification antonymique par rapport à l’élément qui est le foyer de la négation (négation polémique)7). Les locutions quin immo et quin potius présentent enfin un léger recouvrement, dans quelques emplois tardifs (IVes.), avec les coordonnants disjonctifs uel (potius / etiam) et aut potius , pour ce qui est de l’introduction d’un renchérissement qui prend la forme d’un dépassement nécessitant une reformulation (auto-correction)8). • En tant que subordonnant enfin, quin a plusieurs parasynonymes, en fonction de ses emplois. Pour les subordonnées causales, non quin est l’équivalent de non quo non , toujours suivi aussi du subjonctif. Non quia non et non quod non ont le même emploi lorsqu’ils sont suivis du subjonctif (rejet d’une explication de nature non factuelle ; traduction par « non que + subj. »), mais peuvent aussi être suivis de l’indicatif et servir alors à rejeter une explication de nature factuelle (traduction par « non pas parce que + indic. »). L’emploi de non quin disparaît à la fin du IIes. de notre ère, tandis que non quo non continue à être employé et que l’usage de non quia non et de non quod non suivis du subjonctif se développe. Quasiment cantonné à ce tour, l’emploi de quin comme subordonnant causal est très restreint par rapport à celui de quia et de quod. Lorsqu’il est subordonnant consécutif, quin est employé comme ut non au sens de « de sorte que… ne… pas » et de « sans que », mais quin comprend une négation externe, dont la portée s’étend à toutes les propositions dépendant de quin, alors que la négation non qui suit ut est interne et ne porte que sur la proposition dans laquelle elle se trouve ; par ailleurs, la proposition régissante doit être négative pour que quin soit employé dans la subordonnée, tandis que l’emploi de ut non n’est pas soumis à cette restriction.

Quominus , qui comporte comme quin une négation externe, mais peut être employé sans restriction concernant la proposition régissante (celle-ci peut ne pas être négative), se trouve dans les consécutives au sens de « de sorte que… ne… pas ». Les subordonnées en quominus sont toutefois plus proches des finales que celles qu’introduit quin (on peut considérer leur valeur comme consécutive-finale) et elles n’admettent pas la traduction par « sans que » qui met l’accent sur l’expression d’une concomitance plus que d’une consécution.

Les subordonnées complétives en quin partagent avec les propositions infinitives la caractéristique de relever principalement de la modalité assertive, contrairement aux subordonnées introduites par ne ou quominus, qui relèvent de la modalité jussive. Les deux types de complétives commutent notamment après les verbes déclaratifs, les verbes modaux de possibilité ou le verbe dubito (au sens de « hésiter »), la construction avec infinitive étant, dans les trois cas, la plus courante. Les complétives en quin commutent aussi avec des complétives en ut non (négation interne, non agglutinée au subordonnant), qui peuvent posséder également une valeur illocutoire déclarative. Tel est le cas après les locutions indiquant la possibilité, après celles qui indiquent un événement ou un quasi-événement, ou encore après les verbes d’activité.

Dans les subordonnées complétives dépendant de verbes d’opposition (empêchement, refus, retard), quin a le même rôle que quominus et ne , mais quin ne s’emploie qu’après une proposition régissante négative, ne qu’après une proposition régissante positive, et quominus se trouve dans les deux cas. Il y a donc concurrence entre quin et quominus après une proposition régissante négative ; on observe en revanche une répartition complémentaire entre quin et ne 9).

En dehors de ce cas, les recoupements entre propositions complétives en quin et propositions complétives en ne ou en quominus (qui présentent comme quin une négation externe agglutinée ou amalgamée au subordonnant, mais introduisent uniquement des propositions à valeur illocutoire directive) sont assez peu nombreux. Ils concernent essentiellement les propositions dépendant de verbes d’activité ou du substantif causa.



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1) Voir FLECK (2008-e : 266-268).
2) Voir F. FLECK (2008-b).
3) Voir p. 372-376.
4) Voir p. 86-90 et F. FLECK (2008-c).
5) Voir p. 82-86 et F. FLECK (2008-c).
6) Voir p. 172-176 et F. FLECK (à paraître).
7) Voir p. 168-170 et 171-172.
8) Voir p. 177-179.
9) Voir p. 237-239 et 377-401.