quin




4.2. Description des emplois et de leur évolution : exposé détaillé

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A. Emplois non subordonnants

A.1. Adverbe interro-négatif de cause :

Dans son emploi comme adverbe interro-négatif de cause, quin (« pourquoi ne … pas ? ») est spécialisé dans l’introduction de questions rhétoriques à orientation négative. Il s’agit de questions rhétoriques du type le plus courant, présentant une inversion de polarité entre la forme de la question et celle de la réponse suggérée. La réponse induite par les interrogatives introduites par quin est toujours du type Il n’y a aucune raison pour que… ne… pas (où la présence de deux négations représente une inversion de polarité par rapport à la question, pourquoi ne… pas ?, qui n’en contient qu’une). Ce fonctionnement est lié au fait que quin présente une négation externe, sur laquelle porte directement la pesée critique de l’interrogation, en même temps que sur la cause, si bien que le présupposé de la question (Il y a (au moins) une raison de…) est rejeté.

Les interrogatives introduites par quin, en tant qu’interrogations rhétoriques, présentent une dérivation illocutoire : de l’acte illocutoire littéral interrogatif, qui correspond à la structure formelle de l’énoncé, est dérivé un acte illocutoire assertif, qui correspond à la réponse suggérée : Pl. Bac. 670 : Quin mihi respondetis ? « Que ne me répondez-vous ? » (structure formelle) c’est-à-dire « Il n’y a aucune raison que vous ne me répondiez pas ».

Dans la grande majorité des cas, le procès évoqué peut être situé dans l’avenir et son accomplissement dépend de l’interlocuteur ; il y a alors une seconde dérivation illocutoire, qui fait dériver de cette assertion (elle-même dérivée) un acte illocutoire jussif (« Répondez-moi ! »). Il peut s’agir d’un ordre à proprement parler, ou bien d’un avis, d’une proposition, d’une suggestion, etc., selon le statut respectif de l’énonciateur et de son ou ses interlocuteurs.

Il se produit aussi, quoique plus rarement, que de l’acte assertif soit dérivé, à la place d’un acte illocutoire jussif, un acte illocutoire de souhait, lorsque le procès peut être situé dans l’avenir et que son accomplissement ne dépend ni de l’interlocuteur, ni du locuteur :

  • Pl. Ps. 203-204 :
    Vbi sunt, ubi latent quibus aetas integra est, qui amant a lenone ?
    Quin conueniunt, quin una omnes peste hac populum hunc liberant ?
    « Où sont-ils, où se cachent-ils, ceux qui sont dans la fleur de l’âge et dont les amours se trouvent chez le proxénète ? Que ne se rassemblent-ils, que ne libèrent-ils, en agissant tous de concert, le peuple de ce fléau ? »

ou bien un acte illocutoire de reproche, lorsque le procès est situé dans le passé et que son accomplissement a dépendu de l’interlocuteur :

  • Pl. Merc. 189 : Eho tu, eho tu, quin cauisti, ne eam uideret, uerbero ?
    « Mais toi, oui, toi, que n’as-tu pris garde à ce qu’il ne la vît pas, misérable ? »

ou encore un acte illocutoire de regret, lorsque le procès est situé dans le passé et que son accomplissement a dépendu du locuteur :

  • Pl. Trin. 290 : Quin prius me ad pluris penetraui ?
    « Que ne suis-je descendu chez mes pères plus tôt ? »

Mais il peut également arriver qu’il n’y ait pas de second acte illocutoire dérivé et que l’on en reste à l’acte illocutoire assertif, qui est, quant à lui, dérivé dans tous les cas de l’acte illocutoire littéral interrogatif : c’est ce qui se produit lorsque le procès peut être situé dans l’avenir et que son accomplissement dépend du locuteur :

  • Pl. Merc. 384-385 : Quin ego hunc adgredior de illa ?
    « Que ne vais-je à sa rencontre pour lui parler d’elle ? »

Ces variations concernant l’acte illocutoire finalement réalisé sont donc fonction de la personne dont dépend la réalisation du procès et de la situation du procès dans le temps ; elles sont aussi fonction de la manière dont le procès est envisagé par le locuteur : l’emploi du subjonctif comme mode verbal, pour un procès situé dans le passé, a pour conséquence qu’aucun acte illocutoire supplémentaire n’est dérivé et que l’on en reste à l’acte illocutoire assertif.

Les meilleurs équivalents français de quin ? sont les tours « que ne… ? », un peu vieilli et littéraire (comme quin lui-même l’était probablement en latin dès l’époque classique), et « pourquoi ne pas… ? » suivi de l’infinitif.

A.2. Particule énonciative

A.2.1. Valeur exhortative

Employé avec une forme verbale à l’impératif ou au subjonctif de volonté, quin fonctionne comme une particule énonciative. L’énoncé exprime un ordre lorsque la réalisation du procès dépend de l’interlocuteur (verbe à la deuxième personne ou à la première personne du pluriel essentiellement) :

  • Pl. Mil. 1046 : Quin tu huic responde !
    « Eh bien, toi, réponds-lui ! »

un souhait lorsque l’interlocuteur n’est pas impliqué dans la réalisation du procès (verbe à la troisième personne) :

  • Sall. J. 85, 41 : Quin ergo, quod iuuat, quod carum aestumant, id semper faciant : ament, potent.
    « Eh bien donc, qu’ils continuent à faire ce qui leur plaît et qu’ils aiment tant : qu’ils fassent l’amour, qu’ils boivent ! »

Quin n’assure alors aucun rôle syntaxique, sa fonction étant uniquement pragmatique. Son emploi informe sur l’attitude et les sentiments du locuteur, qu’il caractérise comme relevant de l’impatience, de l’exaspération, de l’irritation. Il peut être traduit par « eh bien ! », « enfin quoi ! », « mais enfin ! ».

A.2.2. Valeur assertive

À l’époque archaïque, on peut relever quelques emplois où quin, en phrase assertive, ne sert qu’à renforcer la valeur illocutoire de l’énoncé. Le passage suivant, où chacun des interlocuteurs tente d’imposer son opinion par un acte de langage à forte valeur assertive, sans lien argumentatif précis avec ce qui précède, l’illustre bien :

  • Pl. Cas. 604-608 :
    LY. Quin eapse me adlegauit qui istam arcesserem.
    AL. Quin nihili facio. LY. Quin me perdis. AL. Quin benest.
    LY. Quin etiam diu morabor.
    <AL.> Quin cupio tibi -
    LY. Quin -
    <AL.> aliquid aegre facere. <LY.> Quin faciam lubens.
    Numquam tibi hodie ‘quin’ erit plus quam mihi.

    « – Mais c’est elle-même qui m’a dépêché pour chercher ta femme. – Mais je m’en moque. – Mais tu me perds ! – Mais tant mieux ! – Mais j’attendrai tout le temps qu’il faudra. – Mais je te souhaite … – Mais … – Quelque bonne mésaventure … – Mais que j’aurais plaisir à t’infliger ! Avec tous tes mais, tu n’auras pas le dernier. [litt. : ‘Tu n’auras pas aujourd’hui un quin de plus que moi’]. » (trad. A. Ernout, C.U.F.)

Il est difficile de proposer une traduction pour quin, dans cet emploi ; A. Ernout le traduit par « mais » dans le passage cité ci-dessus, où le contexte est celui d’une dispute ; cependant, une traduction par « enfin » peut sembler plus judicieuse ailleurs.

A.3. Coordonnant

A.3.1. Coordonnant extraphrastique

A.3.1.1. Valeur additive

Quin peut être employé comme coordonnant extraphrastique additif. Il signale une continuité par rapport au contexte antérieur et marque, plus précisément, un renchérissement (« bien plus »). Quin , comme connecteur, connaît deux emplois principaux. Il peut introduire un premier argument en faveur d’une conclusion précédemment énoncée :

  • Sen. Phoen. 619-622 :
    [conclusion :] Melius istis uiribus
    noua regna nullo scelere maculata appetes.
    [argument :] Quin ipse frater arma comitatus tua
    tibi militabit.

    « Tu emploieras mieux tes forces à conquérir d’autres royaumes que ne souillera aucun crime. Et ton frère lui-même se fera ton compagnon d’armes et combattra dans ton intérêt. »

Une variante de ce premier emploi consiste en l’introduction d’un exemple illustrant le propos qui précède :

  • Lucr. 2, 686-691 :
    Dissimiles igitur formae glomeramen in unum
    conueniunt, et res permixto semine constant.
    Quin etiam passim nostris in uersibus ipsis
    multa elementa uides multis communia uerbis,
    cum tamen inter se uersus ac uerba necesse est
    confiteare alia ex aliis constare elementis.

    « Des éléments dissemblables se rassemblent donc en un unique composé, et les choses sont constituées d’un mélange de semences diverses. Ainsi dans nos vers mêmes, tu peux voir partout de nombreuses lettres communes à de nombreux mots, et il te faut pourtant reconnaître que vers et mots diffèrent entre eux, étant faits de la combinaison d’éléments divers. »

Il peut aussi introduire un argument supplémentaire allant dans le même sens qu’un ou plusieurs autres arguments déjà formulés :

  • Tac. An. 1, 79, 3 : Nec Reatini silebant, Velinum lacum, qua in Narem effunditur, obstrui recusantes [1erargument :] quippe in adiacentia erupturum : optume rebus mortalium consuluisse naturam, quae sua ora fluminibus, suos cursus, utque originem, ita fines dederit ; [2eargument :] spectandas etiam religiones sociorum, qui sacra et lucos et aras patriis amnibus dicauerint ; [3eargument :] quin ipsum Tiberim nolle prorsus accolis fluuiis orbatum minore gloria fluere.
    « Les habitants de Réate se faisaient aussi entendre ; ils s’opposaient à ce que l’on fermât l’issue par laquelle le lac Vélin s’écoulait dans la Néra, car il inonderait les environs : la nature avait réglé pour le mieux les affaires des mortels, en fixant aux fleuves leur embouchure, leur cours, et leur origine aussi bien que leur terme ; il fallait aussi avoir égard à la religion des alliés qui avaient consacré des cultes, des bois et des autels aux fleuves de leur patrie ; enfin et surtout, le Tibre lui-même ne voulait pas couler désormais sans ses affluents avec une gloire diminuée. »

À partir de l’époque républicaine, le renchérissement se fait uniquement par rapport aux propos précédents d’un même locuteur ; à l’époque archaïque, il pouvait se faire également par rapport aux propos de l’interlocuteur.

Lorsque quin sert à ajouter un élément servant d’argument à une conclusion qui précède, il peut être traduit, entre autres, par les expressions « ainsi », « et de fait ». Lorsqu’il sert à ajouter un nouvel argument à un ou plusieurs arguments déjà exprimés, il peut se traduire notamment par « mieux encore », « et même », « qui plus est ».

Employé comme coordonnant extraphrastique, quin est le plus souvent accompagné d’un second terme avec lequel il forme une lexie complexe. La locution la plus courante est quin etiam, qui apparaît dès la fin de l’époque républicaine ; on trouve également sa variante quin et, qui est d’abord poétique et dont l’acclimatation dans la prose date du début du iies. de notre ère ; quin immo est employé à partir du iers. de notre ère, et devient la locution la plus courante chez la plupart des auteurs chrétiens. Ces lexies complexes présentent le même sens et les mêmes emplois que le lexème quin seul, à l’exception de quin immo qui présente aussi parfois, en latin tardif, un sens différent (valeur disjonctive). La collocation quin insuper, qui se trouve avec la même valeur, n’est probablement pas lexicalisée. Quin potius est tardif et relativement rare, mais semble toutefois pouvoir être considéré comme une lexie complexe. L’adverbe souligne une rupture avec un élément particulier du contexte antérieur, tandis que le coordonnant quin indique une continuité par rapport à ce contexte antérieur, considéré de manière globale :

  • Liv. 26,19,8 : His miraculis nunquam ab ipso elusa fides est ; quin potius aucta arte quadam nec abnuendi tale quicquam nec palam adfirmandi.
    « Il (Scipion) ne fit jamais rien pour diminuer la foi que l’on pouvait avoir dans ces prodiges ; et même il l’augmenta plutôt par une façon qu’il avait, sur ce sujet, de ne rien infirmer, sans pourtant rien affirmer ouvertement. » On peut traduire l’ensemble de la locution par « et même plutôt ».

On relève enfin quelques occurrences de quin contra et des variantes quin e contrario, quin e diuerso, collocations qui ne sont probablement pas lexicalisées. Comme c’est le cas pour quin potius, alors que le coordonnant quin indique une continuité par rapport au contexte antérieur, considéré de façon globale, l’adverbe souligne une rupture avec un élément particulier du contexte antérieur :

  • Liv. 35, 26, 10 : Nihil ea res animum militaris uiri et multos experti casus imminuit : quin contra, si in re nauali, cuius esset ignarus, offendisset, eo plus in ea quorum usu calleret spei nactus, breue id tyranno gaudium se effecturum adfirmabat.
    « Cela ne diminua en rien le courage de cet homme de guerre qui avait fait face à de nombreux revers : au contraire même, s’il avait été battu dans le combat naval, dont il ignorait les rudiments, il n’en plaçait que plus d’espoir dans les arts dont il avait acquis une grande connaissance, et il se faisait fort, disait-il, d’agir de sorte que la joie du tyran ne fût que de courte durée. »

Ces locutions peuvent être traduites par « et même, au contraire ».

A.3.1.2. Valeur disjonctive

Les lexies quin immo et quin potius peuvent être employées, à partir du IVesiècle de notre ère, pour exprimer une auto-correction :

  • Gaud. Tract. 16,11 : Postea denique pro commisso scelere iam Iuda damnato omnes apostoli Christo resurgente Petri claues accipiunt, quin immo cum Petro caelestis regni ab ipso domino claues accipiunt.
    « Et puis, une fois Judas condamné pour son crime, lors de la résurrection du Christ, tous les apôtres reçoivent les clefs de Pierre, ou plutôt reçoivent en même temps que Pierre les clefs du royaume des cieux de la main même du Seigneur. »

Elles peuvent se traduire, dans ce cas, par « ou plutôt ».

A.3.2. Coordonnant intraphrastique

Quin connaît également, à partir du Iers. av. J.-C., un emploi voisin, celui de coordonnant copulatif intraphrastique. Dans cet emploi, peu fréquent, quin introduit généralement le dernier terme d’une série d’éléments coordonnés et il ne peut pas apparaître deux fois dans une même série :

  • Manil. 5, 463-465 : Thebana iuuabit
    dicere bella uteri mixtumque in fratre parentem,
    quin et Medeae natos fratremque patremque.

    « Ils se plairont à raconter les guerres thébaines entre fils d’une même mère, le père en même temps frère de ses fils, et aussi les enfants de Médée et son frère et son père. »

Quin ou les lexies quin etiam, quin et, quin immo ont souvent une valeur plus marquée que les autres coordonnants copulatifs et peuvent alors être traduits par « et aussi », « et encore », « et même ».

B. Emplois subordonnants

Quel que soit le type de proposition qu’il introduit, le subordonnant quin obéit de façon constante à certaines règles syntaxiques et sémantiques. Son emploi est limité aux cas où la proposition régissante est négative. La présence d’une négation syntaxique (de forme) est de loin le cas le plus fréquent, et constitue la norme. Mais on trouve également des exemples assez nombreux, et variés, de négation de sens, qui constituent des écarts d’importance variable par rapport à la règle. Il peut s’agir de propositions présentant une polarité négative, notamment d’interrogations rhétoriques à orientation négative1):

  • Pl. Trin. 1188 : Numquid causaest quin uxorem cras domum ducam ?
    « Y a-t-il par hasard quelque raison que je ne la prenne pas demain pour femme ? »

mais aussi de propositions ironiques :

  • Pl. Trin. 967 : CH. Nempe ab ipso id accepisti Charmide ?
    SY. Mirum quin ab auo eius aut proauo acciperem qui sunt mortui.

    « – Et tu l’as reçu de Charmide lui-même ? – Chose étonnante, que je ne l’aie pas reçu de son aïeul ou de son bisaïeul qui sont morts ! »

de propositions présentant une hypothèse contrefactuelle :

  • Ov. Pont. 3, 3, 95-96 : Si dubitem faueas quin his, o Maxime, dictis,
    Memnonio cygnos esse colore putem.

    « Si je doutais, Maxime, que tu réserves un accueil favorable à ces discours, ce serait penser que les cygnes ont la même couleur que Memnon. »

d’un impératif de défi :

  • Cic. Att. 10,10,5 : Vide quam turpi leto pereamus, et dubita, si potes, quin ille, seu uictus seu uictor redierit, caedem facturus sit !
    « Vois de quel affreux trépas nous mourons et doute, si tu le peux, qu’il se livrera à un massacre, qu’il revienne vaincu ou vainqueur ! »

Il peut s’agir aussi de propositions contenant un adverbe à sémantisme inhérent négatif comme uix, aegre, male, difficile :

  • Liv. 2,45,10 : Aegre abstinent quin castra oppugnent.
    « Ils ont peine à s’abstenir de prendre le camp d’assaut. »

Enfin, ce peuvent être des propositions constituant la reformulation positive d’un tour négatif employé de manière habituelle (paulum / minimum abest pour non multum abest, dubitare stultum est pour dubitandum non est).

L’autre caractéristique du subordonnant quin est la variation de sens à laquelle il est soumis, puisque sa valeur est tantôt négative, tantôt positive. Cette variation dépend du sens global de l’énoncé constitué par la proposition régissante et la proposition subordonnée : ce sens global présente toujours la même orientation pragmatique que l’énoncé du seul contenu propositionnel de la subordonnée. Le sens de quin varie donc en fonction du sémantisme du verbe principal, ainsi que de la présence ou de l’absence d’une négation syntaxique dans la proposition régissante, en vue de l’obtention d’un sens global constant. Les constructions avec quin apparaissent ainsi comme des sortes de périphrases destinées à asserter le contenu propositionnel présenté dans la subordonnée2).

Lorsque le subordonnant quin comporte un morphème de négation, celle-ci est externe, et sa portée s’étend sur toutes les propositions subordonnées juxtaposées ou coordonnées qui dépendent du subordonnant. Ainsi, dans l’exemple suivant, la négation contenue dans le subordonnant porte sur la première proposition subordonnée, dont le verbe est participet, mais également sur les subordonnées suivantes juxtaposées (dont les verbes sont uisitet, intellegat et deuersetur), sans qu’il soit nécessaire de répéter le subordonnant ou de faire accompagner chacun des verbes d’une négation autonome :

  • Apul. Socr. 16 : Nihil homini prae istis custodibus nec intra animum nec foris esse secreti quin omnia curiose ille participet, omnia uisitet, omnia intellegat, in ipsis penitissimis mentibus uice conscientiae deuersetur.
    « L’homme ne peut rien avoir de secret ni dans son for intérieur, ni au-dehors, face à de tels gardiens, sans que le démon vienne avidement se mêler de tout, inspecte tout, comprenne tout et pénètre, comme notre conscience, dans nos pensées les plus profondes. »

On peut noter, enfin, que la présence d’une négation autonome supplémentaire dans une proposition subordonnée introduite par quin est très rare, même lorsque la valeur de quin n’est pas négative.

B.1. Subordonnant conjonctif complétif

En tant que subordonnant, quin introduit notamment des propositions conjonctives complétives occupant diverses fonctions :

- sujet :

  • Cic. Mur. 22 : Qui potest dubitari quin ad consulatum adipiscendum multo plus adferat dignitatis rei militaris quam iuris ciuilis gloria ?
    « Comment le fait que le prestige militaire compte bien plus que la notoriété acquise en plaidant pour obtenir le consulat peut-il être mis en doute ? »

- complément de verbe :

  • Liv. 26, 40, 4 : Nec quin erumperet ubi uellet prohiberi poterat.
    « Et on ne pouvait l’empêcher de faire des sorties quand il le voulait. »

- extraposition :

  • Sen. Ir. 3, 25, 3 : Illud non ueniet in dubium, quin se exemerit turbae et altius steterit quisquis despexit lacessentis.
    « Ceci ne saura être mis en doute, que celui qui a su mépriser ceux qui l’attaquent soit sorti de la foule et se soit élevé au-dessus d’elle. »

- apposition :

  • Frontin. Strat. 2, 5, 23 : Nec defuit partibus Mago, quin terga hostium in hoc ordinatus caederet.
    « Et Magon ne manqua pas à son rôle, de tailler en pièces l’arrière-garde de l’ennemi après avoir posté ses soldats à cet effet. »

- complément de nom :

  • Pl. Ru. 1397-1398 :
    Gratiam habeo et de talento nulla causast quin feras,
    quod isti sum iuratus.

    « Je te suis reconnaissant et, pour ce qui est du talent que je lui ai promis, il n’y a aucune raison que tu ne l’emportes pas. »

- complément d’adjectif (avec dubius uniquement) :

  • Ov. H. 7, 87 : Nec mihi mens dubiast quin te tua numina damnent.
    « Et il ne fait aucun doute à mon esprit que tes dieux te condamnent.»

Ces complétives introduites par quin dépendent le plus souvent de verbes appartenant aux champs sémantiques de l’incertitude et de l’opposition (empêchement, retard, refus), mais aussi de verbes indiquant un événement ou un quasi-événement, une cause, l’activité, la possibilité, ou de verbes déclaratifs. On peut les trouver encore dans la dépendance de verbes ne se rattachant pas à des catégories sémantiques largement représentées dans ce type de construction (exprimant l’omission, l’étonnement, la crainte…).

B.1.1. Valeur positive

Dans ses emplois les plus courants, le subordonnant quin complétif a une valeur positive (on le traduit alors par « que »). C’est le cas lorsque la subordonnée qu’il introduit dépend de verbes ou locutions exprimant notamment l’incertitude, l’opposition, un quasi-événement, une dénégation, une omission. Quin représente alors uniquement un morphème fonctionnel de subordination.

B.1.2. Valeur négative

Dans un certain nombre d’emplois, le subordonnant quin complétif possède une valeur négative, et doit être traduit par « que… ne… pas ». Tel est le cas lorsque la subordonnée qu’il introduit dépend de verbes ou locutions exprimant notamment l’activité, une assertion, un événement ou encore contenant le substantif causa. Quin amalgame alors un morphème fonctionnel de subordination et un morphème de négation.

B.2. Subordonnant conjonctif consécutif

Les propositions consécutives constituent la catégorie de propositions circonstancielles que le subordonnant quin introduit de loin le plus fréquemment. La subordonnée consécutive entre souvent dans un système corrélatif et sert alors d’expansion à un adjectif corrélatif (tant(ul)us, -a, -um) ou à un syntagme adjectival comprenant un adverbe corrélatif (le plus souvent tam, parfois adeo ou ita), comme dans l’exemple suivant :

  • Caes. G. 6, 39, 3 : Nemo est tam fortis quin rei nouitate perturbetur.
    « Nul n’est si courageux qu’il ne soit pas troublé par la nouveauté de la situation. »

Mais on la trouve souvent aussi sans corrélation ; elle entre alors dans le paradigme du syntagme adverbial :

  • Prop. 1, 8, 21-22 :
    Nam me non ullae poterunt corrumpere, de te
    Quin ego, uita, tuo limine uerba querar.

    « Car nulle femme ne saura me séduire de sorte que je ne vienne pas sur ton seuil, ma vie, pousser mes plaintes à ton sujet. »

Ces propositions qui n’entrent pas dans un système corrélatif sont souvent proches de propositions finales3) (elles indiquent une conséquence envisagée, et non pas effective), mais c’est toujours l’idée de conséquence qui prédomine cependant.

Les subordonnées consécutives introduites par quin n’indiquent jamais une conséquence effective, mais toujours une conséquence envisagée. Cela implique que la négation de la proposition régissante ne porte pas uniquement sur le contenu de la proposition régissante (q), comme c’est le cas pour la conséquence effective. Ce n’est pas q seulement qui est nié, mais le fait que q ait pour conséquence non-p (p représentant le contenu propositionnel de la subordonnée). Ainsi, dans l’exemple suivant, le fait que la fortune et l’isolement aient pu protéger Tibère de sorte qu’il n’avouât pas lui-même ses tourments intérieurs est nié, ce qui équivaut à affirmer p (Tibère avouait lui-même ses tourments intérieurs) :

  • Tac. An. 6, 6, 2 : Quippe Tiberium non fortuna, non solitudines protegebant quin tormenta pectoris suasque ipse poenas fateretur.
    « Effectivement, ni la fortune, ni l’isolement ne protégeaient Tibère de sorte qu’il n’avouât pas lui-même ses tourments intérieurs et le châtiment que lui infligeait sa propre conscience. »

Etant donné que quin introduit exclusivement des subordonnées indiquant une conséquence envisagée, il peut se traduire par « sans que » et, s’il est traduit par « de sorte que », le verbe de la subordonnée en français doit être au subjonctif (ou à l’infinitif s’il y a coréférence des sujets). Une traduction française par « de sorte que » suivi de l’indicatif, qui indique la conséquence effective, aboutit à des contresens (on comprendrait par exemple, pour le passage de Tacite cité ci-dessus, que la fortune et l’isolement ne protégeaient pas Tibère, si bien qu’il n’avouait pas ses tourments intérieurs).

Quand il n’y a pas de corrélation, quin amalgame un morphème de négation, un morphème fonctionnel de subordination et un morphème relationnel indiquant la relation logique de conséquence entre la proposition régissante et la proposition subordonnée4).

Lorsque la subordonnée consécutive entre dans un système corrélatif, la relation logique de conséquence est déjà exprimée par le terme corrélatif et l’on peut donc considérer que quin amalgame seulement un morphème de négation et un morphème fonctionnel de subordination (absence du troisième morphème, relationnel).

B.3. Subordonnant conjonctif causal

Cet emploi est limité quasiment à un tour particulier, non quin « non que… ne… pas ». Le tour non quin permet au locuteur de rejeter une explication attribuée à un autre énonciateur : la négation non, qui précède quin, est polémique et l’emploi du mode subjonctif indique que l’explication rejetée par le locuteur est une assertion non factuelle (i.e. qui n’est pas fondée sur les données du monde actuel). La valeur négative de quin fait que l’explication qui se trouve rejetée est de forme négative. Après cette locution, une contrepartie correctrice est attendue ; elle est introduite, le plus souvent, par sed quia suivi de l’indicatif (« mais parce que… »), ou bien simplement par les coordonnants adversatifs sed ou uerum. Dans cet emploi, le subordonnant amalgame un morphème de négation, un morphème fonctionnel de subordination et un morphème relationnel indiquant la relation logique de cause entre la proposition régissante et la proposition subordonnée.

B.4. Subordonnant conjonctif comparatif

Ce type (non aliter… quin) est très marginal. La subordonnée constitue une expansion de l’adverbe aliter, qui sert de corrélatif à des propositions circonstancielles de comparaison. Le subordonnant correspond à un morphème fonctionnel de subordination seulement : il n’a pas de valeur négative et la relation de comparaison est déjà indiquée par l’adverbe aliter.

B.5. Subordonnant relatif

Quin peut introduire des propositions entrant dans le paradigme du syntagme adjectival : il s’agit de relatives « phrasoïdes »5), propositions remplissant la même fonction que les véritables relatives, mais introduites par un subordonnant invariable, comme le montrent les exemples suivants :

  • Pl. Bac. 336 : Nullust Ephesi quin [= masc. sing. nom.] sciat.
    « Il n’y a personne, à Ephèse, qui ne le sache pas. »,
  • Pl. Bac. 1012 : Nihil est illorum quin [= nt. plur. acc.] ego illi dixerim.
    « Il n’y a rien de cela que je ne lui aie pas dit. »
  • Cic. Brut. 302 : Nullum enim patiebatur esse diem quin [= masc. sing. abl.] aut in foro diceret aut meditaretur extra forum.
    « Il ne souffrait pas qu’il y eût un seul jour où il ne parlât pas au forum ou ne fît pas des exercices en dehors du forum. »

La proposition régissante comporte toujours un pronom-adjectif indéfini négatif ou interrogatif et le verbe esse. Ce tour est le seul à présenter, en latin, cette construction originale. Dans ce cas, le subordonnant amalgame un morphème de négation, un morphème fonctionnel de subordination et un constituant pronominal extraposé.

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1) Notons que, contrairement à ce que peuvent laisser penser certaines présentations faites dans les grammaires, il ne s’agit pas là d’un remplacement de la modalité négative, habituellement de règle dans les propositions régissant une subordonnée en quin , par la modalité interrogative. En réalité, seules les propositions interrogatives qui constituent des questions rhétoriques à orientation négative, et qui équivalent donc pragmatiquement à des assertions négatives, peuvent régir des subordonnées introduites par quin
2) Des explications légèrement différentes de la variation du sens de quin (comme subordonnant complétif uniquement) sont proposées par Cl. Moussy (1987 et 1998 : inhibition du sème « négation » de quin lorsque le verbe régissant présente une négation inhérente ou un trait sémantique négatif) et A. Orlandini (2003 : variation de la valeur de quin).
3) Nous considérons, avec U. Ehrenfellner (1996), qu’il y a un continuum allant des propositions purement finales aux propositions purement consécutives, en passant par un type mixte de finales-consécutives.
4) Ch. Touratier (1994) considère toutefois, en ce qui concerne ut consécutif, qu’il s’agit du même morphème, uniquement fonctionnel, que ut complétif et que la relation logique de conséquence entre la proposition régissante et la proposition subordonnée se dégage du contexte, même en l’absence de terme corrélatif.
5) Terminologie de Damourette et Pichon, reprise par Touratier (1980).