quin

(VERSION PROVISOIRE)


Cette fiche s’appuie principalement sur l’ouvrage de F. Fleck, 2008-a, Interrogation, coordination et subordination : le latin quin. Lingua Latina 11, Paris, PUPS ; c’est à ce livre que renvoient les numéros de pages donnés sans autre précision.


1. Graphie, phonétique, phonologie

1.1. Réalisation phonétique

[‘kwi:n]

1.2. Séquence phonologique

/kwi:n/


2. Morphologie

Quin est une forme invariable en synchronie.


3. Distribution dans les textes au cours de la latinité

Quin est attesté dès les premiers textes littéraires. On le trouve pour la première fois dans un fragment de Livius Andronicus (8,8)1), dans son emploi d’adverbe interrogatif. En tant que particule d’énonciation, il apparaît en premier lieu dans un fragment de Naevius (7,9)2)et, en tant que coordonnant, dans les œuvres de Plaute, où il est bien représenté. Comme subordonnant, quin apparaît dans un passage d’Ennius et chez Plaute.

3.1. Distribution diachronique

L’emploi de quin en latin est fréquent : près de 3000 occurrences dans les textes pour la période allant du IIIes. avant au IVes. après J.-C.3). Mais on observe un net fléchissement des emplois aux IIIeet IVes. apr. J.-C. La tendance au déclin est amorcée dès l’époque classique, et quin n’est pas passé dans les langues romanes.

quin adverbe interrogatif quin particule d’énonciation quin coordonnant quin subordonnant: complétives quin subordonnant: circonstancielles et relatives
IIIe s. av. J.-C. 133 37 119 77 46
IIe s. av. J.-C. 7 15 10 21 28
Ier s. av. J.-C. 55 21 240 525 235
Ier s. apr. J.-C. 33 17 406 192 18
IIe s. apr. J.-C. 47 8 157 106 56
IIIe s. apr. J.-C. 4 5 40 41 14
IVe s. apr. J.-C. 2 11 152 70 19
Ensemble de la période 281 114 1124 1032 416

• L’adverbe interrogatif, encore bien représenté dans les textes littéraires au IIes. apr. J.-C., disparaît quasiment aux IIIeet IVes. : quin, dont les éléments constitutifs sont devenus opaques, est remplacé par des locutions dont la formation est plus transparente et l’emploi moins spécialisé (cur non d’abord, elle-même supplantée ensuite par quare non et quomodo non : il s’agit là d’un processus d’évolution cyclique ).

• L’emploi de la particule énonciative se maintient sur toute la période.

• Il en va de même pour le coordonnant, avec un fléchissement tout de même aux IIIeet IVes. apr. J.-C. ; on peut noter en outre la tendance à l’emploi de lexies (quin etiam, quin et, quin immo) au détriment de celui du lexème pris isolément qui est peu à peu abandonné, ces lexies tendant elles-mêmes à être étoffées par l’ajout d’un troisième terme, surtout chez les auteurs des IIIe et IVe siècles (quin immo etiam, quin immo et, quin potius et).

• Pour le subordonnant, il y a un resserrement des emplois, amorcé à l’époque classique, mais marqué surtout aux IIIeet IVes. : plusieurs constructions sortent d’usage (nemo est quin,nulla causa est quin notamment) et seuls l’emploi complétif en dépendance de verbes dénotant l’empêchement et l’incertitude et l’emploi consécutif sont encore bien attestés. Mais dans ses emplois complétifs après des verbes d’empêchement ou dans ses emplois consécutifs mêmes, quin perd du terrain par rapport à quominus (plus transparent et dont l’utilisation est moins contrainte : c’est un autre cas d’évolution cyclique ), qui se rencontre plus fréquemment, y compris lorsque la proposition régissante est négative.

3.2. Distribution diastratique

Quin est largement représenté dans les comédies de la période archaïque, ce qui lui a souvent valu d’être caractérisé comme relevant d’un niveau de langue familier. Cette caractérisation ne vaut pas, en tout cas, pour les siècles suivants : quin appartient, dans la période post-classique, à un registre très littéraire (emploi fréquent chez Tacite, Apulée).

3.3. Distribution diatopique

Absence de données permettant de se prononcer.

3.4. Distribution par auteur

• Période I. Plaute : des origines à la mort d’Ennius

Auteurs Occurrences
Plaute 408

• Période II. Térence : de Caton à l’époque de Sulla

Auteurs Occurrences
Térence 71
Caton 4

• Période III. Cicéron : la fin de la République (80-43)

Auteurs Occurrences
Cicéron 569
César 41
Salluste 15
Varron 20
Lucrèce 40
Catulle 4

• Période IV. Virgile : le siècle d’Auguste (43 av. J.C.-14 ap. J.C.)

Auteurs Occurrences
Virgile 37
Horace 19
Ovide 48
Tite-Live 160
Vitruve 5

• Période V. Sénèque : la dynastie julio-claudienne

Auteurs Occurrences
Sénèque 81
Lucain 4
Celse 22
Columelle 54
Pline l’Ancien 155
Pétrone 1
Quinte-Curce 22
Valère Maxime 33

• Période VI. Tacite : des Flaviens à Trajan (69-117 ap. J.-C)

Auteurs Occurrences
Quintilien 59
Tacite 80
Pline le Jeune 41
Stace 37
Juvénal 2
Martial 0

• Période VII. Apulée : Hadrien et les Antonins (117-192)

Auteurs Occurrences
Apulée 67
Suétone 48
Aulu-Gelle 65

• Période VIII. Tertullien et l’Histoire auguste : des Sévères à Constantin (193-337)

Auteurs Occurrences
Tertullien 19
Minucius Felix 1
Arnobe 10
Histoire Auguste 27
Cyprien 3
Lactance 64

• Période IX : du milieu du IVeau début du Ves., l’Empire après Constantin jusqu’à Honorius (337-423)

Auteurs Occurrences
Augustin 112
Jérôme 273
Ammien Marcelin 17
Egérie 0
Macrobe 30
Donat 64
Martianus Capella 10
Ausone 12

• Période X : du milieu du Veà la fin du VIes.

Auteurs Occurrences
Grégoire de Tours 0
Priscien 27

Quin est employé avec prédilection par les auteurs archaïsants de l’époque post-classique : emploi exclusif chez Tacite, majoritaire chez Apulée de quin interrogatif, préféré à cur non, quidni, quare non, quomodo non, quamobrem non … ; reprise de l’expression non possum quin, empruntée aux comédies de Plaute et de Térence, par Fronton et Apulée4)). L’emploi de la construction nullus dies / nullum tempus est quin est propre à Cicéron (4 occurrences), pour autant qu’on puisse en juger5)). Tertullien est, semble-t-il, le seul auteur à employer (à deux reprises) la lexie complexe quin insuper (équivalent de quin etiam).


4. Sémantique. Description des emplois et de leur évolution

4.0. Plan

4.1. Résumé

A. Emplois non subordonnants
A.1. Adverbe interro-négatif de cause : « que ne … ? », « pourquoi ne pas » + inf. ?

Apparaît en tête de phrase interrogative. []

Expression d’un ordre, d’une suggestion : Pl. Bac. 670 : Quin mihi respondetis ? « Que ne me répondez-vous ? » ; Cic. Leg. 1, 14 : Quin igitur ad illa spatia nostra sedesque pergimus ? « Pourquoi donc ne pas nous diriger vers ces promenades et ces bancs qui nous sont chers ? »

Expression d’une décision : Pl. Merc. 384-385 : Quin ego hunc adgredior de illa ? « Que ne vais-je à sa rencontre pour lui parler d’elle ? »

Expression d’un souhait : Pl. Ps. 203-204 : Vbi sunt, ubi latent quibus aetas integra est, qui amant a lenone ? / Quin conueniunt, quin una omnes peste hac populum hunc liberant ? « Où sont-ils, où se cachent-ils, ceux qui sont dans la fleur de l’âge et dont les amours se trouvent chez le proxénète ? Que ne se rassemblent-ils, que ne libèrent-ils, en agissant tous de concert, le peuple de ce fléau ? »

Expression d’un reproche : Pl. Merc. 189 : Eho tu, eho tu, quin cauisti, ne eam uideret, uerbero ? « Mais toi, oui, toi, que n’as-tu pris garde à ce qu’il ne la vît pas, misérable ? »

Expression d’un regret : Pl. Trin. 290 : Quin prius me ad pluris penetraui ? « Que ne suis-je descendu chez mes pères plus tôt ? »

A.2. Particule énonciative
A.2.1. Valeur exhortative : « eh bien ! », « enfin quoi ! », « mais enfin ! »
Apparaît en tête de phrase jussive ou, plus rarement, optative. []

Expression de l’impatience et de l’exaspération : Pl. Mil. 1046 : Quin tu huic responde ! « Eh bien, toi, réponds-lui ! » ; Sall. J. 85, 41 : Quin ergo, quod iuuat, quod carum aestumant, id semper faciant : ament, potent : « Eh bien donc, qu’ils continuent à faire ce qui leur plaît et qu’ils aiment tant : qu’ils fassent l’amour, qu’ils boivent ! »

A.2.2. Valeur assertive
Apparaît en tête de phrase assertive. []
Intensification de la valeur illocutoire assertive de l’énoncé :
Pl. Pers. 482-485 :

DO. Credo edepol ; credo, inquam, tibi. TO. Iam liberta auctu’s ? DO. Enicas.

Quin tibi me dico credere.

« – J’ai confiance, par Pollux, j’ai confiance en toi, te dis-je. – Est-ce que désormais tu as une affranchie de plus ? – Tu me fatigues. Enfin, je te dis que j’ai confiance en toi. »
A.3. Coordonnant
A.3.1. Coordonnant extraphrastique

A.3.1.1. Valeur additive
Apparaît en tête (parfois, mais rarement, en deuxième position) de phrase assertive. []

quin, quin etiam, quin et, quin immo, quin insuper : « ainsi », « et de fait » ; « mieux encore », « et même », « bien plus », « qui plus est » :
Sen. Med. 441-443 :

Quin ipsam quoque,

etsi ferox est corde nec patiens iugi,

consulere natis malle quam thalamis reor.

« Bien plus, mon épouse elle-même, malgré son cœur farouche et indomptable, aurait aussi préféré, je pense, ses fils à son hymen. »

quin potius « et même plutôt » :
Liv. 26,19,8 :

His miraculis nunquam ab ipso elusa fides est ; quin potius aucta arte quadam nec abnuendi tale quicquam nec palam adfirmandi.

« Il (Scipion) ne fit jamais rien pour diminuer la foi que l’on pouvait avoir dans ces prodiges ; et même il l’augmenta plutôt par une façon qu’il avait, sur ce sujet, de ne rien infirmer, sans pourtant rien affirmer ouvertement. »

quin contra, quin e contrario, quin e diuerso « et même, au contraire » :
Liv. 35,26,10 :

Nihil ea res animum militaris uiri et multos experti casus imminuit : quin contra, si in re nauali, cuius esset ignarus, offendisset, eo plus in ea quorum usu calleret spei nactus, breue id tyranno gaudium se effecturum adfirmabat.

« Cela ne diminua en rien le courage de cet homme de guerre qui avait fait face à de nombreux revers : au contraire même, s’il avait été battu dans le combat naval, dont il ignorait les rudiments, il n’en plaçait que plus d’espoir dans les arts dont il avait acquis une grande connaissance, et il se faisait fort, disait-il, d’agir de sorte que la joie du tyran ne fût que de courte durée. »

A.3.1.2. Valeur disjonctive [tardif] []
quin immo, quin potius « ou plutôt » :
Gaud. Tract. 16,11 :

Postea denique pro commisso scelere iam Iuda damnato omnes apostoli Christo resurgente Petri claues accipiunt, quin immo cum Petro caelestis regni ab ipso domino claues accipiunt.

« Et puis, une fois Judas condamné pour son crime, lors de la résurrection du Christ, tous les apôtres reçoivent les clefs de Pierre, ou plutôt reçoivent en même temps que Pierre les clefs du royaume des cieux de la main même du Seigneur. »
A.3.2. Coordonnant intraphrastique []
quin, quin etiam, quin et, quin immo « et », « et aussi », « et même » :
Plin. 36,88 :

Fessi iam eundo perueniunt ad uiarum illum inexplicabilem errorem, quin et cenacula cliuis excelsa.

« Fatigué déjà par le voyage, on arrive vers un lacis inextricable de routes et des étages qui se dressent au haut d’escaliers. »


B. Emplois subordonnants [avec subjonctif ; proposition régissante comportant une négation formelle (80 % des cas) ou équivalant à une proposition négative (interrogation rhétorique notamment)]
B.1. Subordonnant conjonctif complétif

B.1.1. Valeur positive : « que »

  • dépendant de verbes ou locutions exprimant l’incertitude :

Cic. Att. 10,4,8 :
De Hispaniis non dubitabat quin Caesaris essent.

« Il ne doutait pas que les provinces d’Espagne fussent au pouvoir de César.»

Caes. C. 3,37,2 :
Domitius tum quoque sibi dubitandum non putauit quin productis legionibus proelio decertaret.
« Même alors, Domitius pensa qu’il ne devait pas hésiter à faire sortir ses légions et à livrer bataille. »

Caes. /G. 1,3,7 :
Non esse dubium, quin totius Galliae plurimum Heluetii possent.

« Il n’était pas douteux que, de toute la Gaule, les Helvètes étaient le peuple le plus puissant. »

Cels. 3,21,16:
Ac ne illud quidem in controuersiam uenit, quin non omnes in hoc morbo sic curari possint.

« Et, qu’un tel traitement de cette maladie ne saurait être appliqué à tous, cela, certes, ne fait pas l’objet controverses. »

Cic. Flac. 64 :
Quamquam quis ignorat qui modo umquam mediocriter res istas scire curauit, quin tria Graecorum genera sint uere ?

« Cependant, qui ignore, pour peu qu’il se soit un jour préoccupé tant soit peu de connaître ces choses, qu’il y a véritablement trois races de Grecs ? »

Cic. Fam. 8,14,3 :
Illud te non arbitror fugere, quin homines in dissensione domestica debeant (…) honestiorem sequi partem.

« Je ne pense pas qu’il t’échappe que les hommes, au milieu des dissensions intestines, doivent suivre le parti le plus honnête. »

  • dépendant de verbes ou locutions exprimant l’opposition (empêchement, retard, refus) :

- Nemo hinc prohibet nec uetat / quin quod palamst uenale, si argentumst, emas. (Pl. Curc. 33-34) « Pour cela, personne ne t’empêche ni ne t’interdit d’acheter ce qui, de notoriété publique, est à vendre, si tu as de l’argent. »,

- Non potuit mea mens, quin esset grata, teneri. (Ov. Pont. 4,1,7) « Mon cœur n’a pu se retenir d’exprimer sa reconnaissance. »,

- Vix temperabat, quin diceret : … (Sen. Rh. Contr. 10,1,7) « Il avait peine à s’abstenir de dire : … »,

- Nulla mora facta, quin Poenus educeret in aciem copiamque pugnandi faceret. (Liv. 22,12,3) « Il n’y eut aucun retard à ce que le Carthaginois fît sortir ses troupes, les disposant en formation de combat, et offrît de livrer bataille. »,

- Non recusat, quin id suum facinus iudices. (Cic. Dej. 43) « Il ne refuse pas que tu le juges coupable de ce crime. »

  • dépendant de verbes ou locutions de quasi-événement :

- Haud multum afuit quin iacens opprimeretur. (Liv. 31,37,9) « Il ne s’en fallut pas de beaucoup qu’il fût assailli alors qu’il était à terre. »

  • dépendant de verbes de dénégation :

- Itaque negare non posse quin rectius sit etiam ad pacatos barbaros, nondum satis adsuetos imperio, exercitum mitti. (Liv. 40,36,2) « Il ne pouvait donc nier qu’il valait mieux envoyer une armée auprès de ces barbares qui, même s’ils avaient été pacifiés, n’étaient pas encore assez accoutumés à souffrir la souveraineté romaine. »

  • dépendant de verbes d’omission :

- Ego M. Bibulo (…) consule nihil praetermisi, quantum facere enitique potui, quin Pompeium a Caesaris coniunctione auocarem. (Cic. Phil. 2,23) « Pour ma part, sous le consulat de M. Bibulus, je n’ai en aucune façon négligé, autant que j’ai pu m’y employer et m’y efforcer, de détourner Pompée de son alliance avec César. »

  • dépendant de verbes d’évitement :

- Numquam hodie effugies quin mea moriaris manu. (Naev. Tr. 14) « Jamais aujourd’hui tu ne pourras éviter de mourir de ma main.»

  • dépendant de verbes signifiant « ôter de l’idée » :

- Vix tamen eripiam posito pauone uelis quin / hoc potius quam gallina tergere palatum. (Hor. S. 2,2,23-24) « J’aurais pourtant peine à t’ôter de l’idée de vouloir que ce soit le paon posé devant toi qui chatouille ton palais plutôt qu’une poule. »

  • dépendant du verbe fallor :

- Neque uero Caesarem fefellit quin ab iis cohortibus quae contra equitatum in quarta acie conlocatae essent initium uictoriae oriretur. (Caes. C. 3,94,3) « César d’ailleurs ne s’était pas trompé en pensant que ce seraient les cohortes placées en quatrième ligne contre la cavalerie qui feraient basculer le combat et lui donneraient la victoire. »

  • dépendant du verbe fatiscor :

- Tamen haut fatiscar quin tuam inplorem fidem. (Acc. Tr. 330) « Pourtant je ne me fatiguerai pas d’implorer ta loyauté. » ;

  • dépendant de la locution abest suspicio :

- Neque abest suspicio, ut Heluetii arbitrantur, quin ipse sibi mortem consciuerit. (Caes. G. 1,4,4) « Et, de l’avis des Helvètes, le soupçon qu’il se soit lui-même donné la mort n’est pas absent. »

  • dépendant du verbe caueo :

- Quid amplius iam de facinore Iudaeorum dici potest quam excaecatos tum fuisse atque insanabili furore correptos, qui haec cottidie legentes neque intellexerunt neque quin facerent cauere potuerunt ? (Lact. Inst. 4,19,1) « Que peut-on dire de plus, dès lors, à propos du crime des Juifs, sinon qu’ils furent alors complètement aveuglés et pris d’une incurable folie, eux qui, lisant ces textes quotidiennement, ne les ont pas compris et n’ont pu se garder d’agir de la sorte ? »

B.1.2 . Valeur négative : « que… ne… pas »

  • dépendant de verbes d’activité :

- Sed numquam quisquam faciet quin soror / istaec sit gemina huius. (Pl. Mil. 473-474) « Mais personne ne pourra jamais faire que celle-ci ne soit pas la sœur jumelle de celle-là. »,

- Ego uero istos oti, concordiae, legum, iudiciorum, libertatis inimicos tantum abest ut ornem ut effici non possit quin eos tam oderim quam rem publicam diligo. (Cic. Phil. 11,36) « En ce qui me concerne, je suis si éloigné d’honorer ces ennemis du repos, de la concorde, des lois, de la justice et de la liberté que l’on ne saurait obtenir de moi que je ne les haïsse pas autant que j’aime la République. »

  • dépendant de verbes ou locutions de possibilité :

- <E>heu, neque <o> quin fleam. (Pl. Mil. 1342) « Hélas ! je ne peux pas ne pas pleurer. »,

- Neque potest quin, si id inimicis usuist, obsit tibi. (Pl. Mil. 601) « Et il n’est pas possible, si un plan profite à vos ennemis, qu’il ne vous desserve pas vous-même. »

  • dépendant du substantif causa :

- Gratiam habeo et de talento nulla causast quin feras, / quod isti sum iuratus. (Pl. Ru. 1397-1398) « Je te suis reconnaissant et, pour ce qui est du talent que je lui ai promis, il n’y a aucune raison que tu ne l’emportes pas. »

  • dépendant de verbes d’assertion :

- Non potest dici, quin commode fiat. (Rhet. Her. 4,28,39) « On ne peut pas dire que cela n’est pas bien tourné. »

  • dépendant de verbes ou locutions d’événement :

- Numquam est enim, quin aliquid memoriae tradere uelimus. (Rhet. Her. 3,24,40) « En effet, il n’arrive jamais que nous ne voulions pas confier quelque chose à notre mémoire. »,

- Nec umquam factum est, quotiens eum uidimus loquentemque audiuimus, quin rediremus fere cultiores doctioresque. (Gell. 19,8,1) « Et il ne s’est jamais produit que nous ne revinssions pas nettement plus cultivés et plus savants, toutes les fois que nous l’avons vu et que nous l’avons entendu parler. »

  • dépendant de mirum (toujours avec valeur ironique):

- Mirum quin te aduorsus dicat. (Pl. Amp. 750) « Bien étonnant qu’il ne te contredise pas ! »

  • dépendant de verbes signifiant « supporter » :

- Miles hic non potuit pati quin se armatus bestiae offerret. (B.-Afr. 84,1) « Ce soldat ne put souffrir de ne pas faire face à la bête avec ses armes. »

  • dépendant de verbes de crainte :

- Si istaec uera sunt, diuinitus / Non metuo quin meae uxori latae suppetiae sient. (Pl. Amp. 1105) « Si ces choses sont vraies, je ne crains pas que des secours divins n’aient pas été apportés à ma femme. »

  • dépendant du verbe audeo :

- Ita me obstinate adgressu’s, ut non audeam / profecto percontanti quin promam omnia. (Pl. As. 25-26) « Tu m’as entrepris avec une telle opiniâtreté qu’en vérité, je n’ose pas ne pas tout te dévoiler, quand tu m’interroges. »

  • dépendant du verbe postulo :

- Sed quin accedat faenus, id non postulo. (Pl. Vid. 90) « Mais je ne demande pas que les intérêts ne soient pas comptés en sus. »

  • dépendant de la locution aequum uidetur :

- LE. <Nullo modo> / Aequom uidetur quin quod peccarim … ST. I modo. / LE. … potissimum mihi id opsit. (Pl. Trin. 587-589) « – Que mes erreurs ne retombent pas avant tout sur moi … – Mais va donc ! – … ne me semble vraiment pas juste. »

  • dépendant de la locution in animum induco :

- Non potuisse se tamen inducere in animum, quin, quem agrum miles pro parte uirili manu cepisset, eum senex quoque uoce, qua una posset, uindicaret. (Liv. 3,71,8) « Pourtant il n’avait pu se résoudre à ne pas revendiquer, vieillard, par la parole, seul moyen qui lui restât, ce territoire qu’il avait conquis par les armes lorsqu’il était soldat. »

  • dépendant de la locution claret :

- Scripturas eorum incendit existimans quod (…) nullis aliis testimoniis clarere posset, quin de patriarcharum uel proselytorum ueterum genere demanaret. (Ambr. Luc. 3,41) « Il brûla leurs critures, pensant qu’il n’existait pas d’autres témoignages grâce auxquels il pourrait apparaître qu’il ne descendait pas de la race des patriarches ou des anciens prosélytes. »

B.2. Subordonnant conjonctif consécutif : « de sorte que… ne… pas » + subj., « de sorte à ne pas » + inf. (avec sujets coréférents) ; « sans que », « sans » + inf. (avec sujets coréférents)

  • Avec corrélation :Nemo est tam fortis quin rei nouitate perturbetur. (Caes. G. 6,39,3 ) « Nul n’est si courageux qu’il ne soit pas troublé par la nouveauté de la situation. »
  • Sans corrélation : Nam me non ullae poterunt corrumpere, de te / Quin ego, uita, tuo limine uerba querar. (Prop. 1,8,21-22) « Car nulle femme ne saura me séduire, de sorte que je ne vienne pas sur ton seuil, ma vie, pousser mes plaintes à ton sujet. » ; Non feret quin uapulet. (Pl. Amp. 308) « Il ne s’en tirera pas sans recevoir une volée de coups. »

B.3. Subordonnant conjonctif causal :

  • Avec corrélation [rare] : Non eo haec dico quin quae tu uis ego uelim et faciam lubens. (Pl. Trin. 341 ) « Je ne dis pas ces choses parce que je ne désirerais pas ce que tu veux et que je ne le ferais pas volontiers. »
  • Sans corrélation : non quin , « non que… ne… pas » + subj. Nec tuam rationem eandem esse duco quam meam, non quin in re publica rectum idem sit utrique nostrum, sed ea non agitur. (Cic. Att. 10,7,1) « Et j’estime que ta situation n’est pas la même que la mienne, non que le droit chemin ne soit pas le même pour nous deux en ce qui concerne la République, mais ce n’est pas de celle-ci qu’il s’agit. »

B.4. Subordonnant conjonctif comparatif [rare] : aliter… quin, « autre chose que ceci, à savoir que »

-Quis autem de ipso sapiente aliter existimat, quin, etiam cum decreuerit esse moriendum, tamen discessu a suis atque ipsa relinquenda luce moueatur ? (Cic. Fin. 5,11,32) « Or, qui peut penser, à propos du sage même, autre chose que ceci, à savoir que, même quand il a décidé qu’il fallait mourir, il est cependant ému à l’idée de se séparer des siens et de quitter la lumière ? »


B.5. Subordonnant relatif : « qui… ne… pas », « que… ne… pas », « où… ne… pas »

-Nullust Ephesi quin sciat. (Pl. Bac. 336) « Il n’y a personne, à Ephèse, qui ne le sache pas. », -Nihil est illorum quin ego illi dixerim. (Pl. Bac. 1012) « Il n’y a rien de cela que je ne lui aie pas dit. », -Nullum enim patiebatur esse diem quin aut in foro diceret aut meditaretur extra forum. (Cic. Brut. 302 ) « Il ne souffrait pas qu’il y eût un seul jour où il ne parlât pas au forum ou ne fît pas des exercices en dehors du forum. »

4.2. Développement

A. Emplois non subordonnants

A.1. Adverbe interro-négatif de cause :

Dans son emploi comme adverbe interro-négatif de cause, quin (« pourquoi ne … pas ? ») est spécialisé dans l’introduction de questions rhétoriques à orientation négative. Il s’agit de questions rhétoriques du type le plus courant, présentant une inversion de polarité entre la forme de la question et celle de la réponse suggérée. La réponse induite par les interrogatives introduites par quin est toujours du type Il n’y a aucune raison pour que… ne… pas (où la présence de deux négations représente une inversion de polarité par rapport à la question, pourquoi ne… pas ?, qui n’en contient qu’une). Ce fonctionnement est lié au fait que quin présente une négation externe, sur laquelle porte directement la pesée critique de l’interrogation, en même temps que sur la cause, si bien que le présupposé de la question (Il y a (au moins) une raison de…) est rejeté.

Les interrogatives introduites par quin, en tant qu’interrogations rhétoriques, présentent une dérivation illocutoire : de l’acte illocutoire littéral interrogatif, qui correspond à la structure formelle de l’énoncé, est dérivé un acte illocutoire assertif, qui correspond à la réponse suggérée : Pl. Bac. 670 : Quin mihi respondetis ? « Que ne me répondez-vous ? » (structure formelle) c’est-à-dire « Il n’y a aucune raison que vous ne me répondiez pas ».

Dans la grande majorité des cas, le procès évoqué peut être situé dans l’avenir et son accomplissement dépend de l’interlocuteur ; il y a alors une seconde dérivation illocutoire, qui fait dériver de cette assertion (elle-même dérivée) un acte illocutoire jussif (« Répondez-moi ! »). Il peut s’agir d’un ordre à proprement parler, ou bien d’un avis, d’une proposition, d’une suggestion, etc., selon le statut respectif de l’énonciateur et de son ou ses interlocuteurs.

Il se produit aussi, quoique plus rarement, que de l’acte assertif soit dérivé, à la place d’un acte illocutoire jussif, un acte illocutoire de souhait, lorsque le procès peut être situé dans l’avenir et que son accomplissement ne dépend ni de l’interlocuteur, ni du locuteur :

  • Pl. Ps. 203-204 :
    Vbi sunt, ubi latent quibus aetas integra est, qui amant a lenone ?
    Quin conueniunt, quin una omnes peste hac populum hunc liberant ?
    « Où sont-ils, où se cachent-ils, ceux qui sont dans la fleur de l’âge et dont les amours se trouvent chez le proxénète ? Que ne se rassemblent-ils, que ne libèrent-ils, en agissant tous de concert, le peuple de ce fléau ? »

ou bien un acte illocutoire de reproche, lorsque le procès est situé dans le passé et que son accomplissement a dépendu de l’interlocuteur :

  • Pl. Merc. 189 : Eho tu, eho tu, quin cauisti, ne eam uideret, uerbero ?
    « Mais toi, oui, toi, que n’as-tu pris garde à ce qu’il ne la vît pas, misérable ? »

ou encore un acte illocutoire de regret, lorsque le procès est situé dans le passé et que son accomplissement a dépendu du locuteur :

  • Pl. Trin. 290 : Quin prius me ad pluris penetraui ?
    « Que ne suis-je descendu chez mes pères plus tôt ? »

Mais il peut également arriver qu’il n’y ait pas de second acte illocutoire dérivé et que l’on en reste à l’acte illocutoire assertif, qui est, quant à lui, dérivé dans tous les cas de l’acte illocutoire littéral interrogatif : c’est ce qui se produit lorsque le procès peut être situé dans l’avenir et que son accomplissement dépend du locuteur :

  • Pl. Merc. 384-385 : Quin ego hunc adgredior de illa ?
    « Que ne vais-je à sa rencontre pour lui parler d’elle ? »

Ces variations concernant l’acte illocutoire finalement réalisé sont donc fonction de la personne dont dépend la réalisation du procès et de la situation du procès dans le temps ; elles sont aussi fonction de la manière dont le procès est envisagé par le locuteur : l’emploi du subjonctif comme mode verbal, pour un procès situé dans le passé, a pour conséquence qu’aucun acte illocutoire supplémentaire n’est dérivé et que l’on en reste à l’acte illocutoire assertif.

Les meilleurs équivalents français de quin ? sont les tours « que ne… ? », un peu vieilli et littéraire (comme quin lui-même l’était probablement en latin dès l’époque classique), et « pourquoi ne pas… ? » suivi de l’infinitif.

A.2. Particule énonciative

A.2.1. Valeur exhortative

Employé avec une forme verbale à l’impératif ou au subjonctif de volonté, quin fonctionne comme une particule énonciative. L’énoncé exprime un ordre lorsque la réalisation du procès dépend de l’interlocuteur (verbe à la deuxième personne ou à la première personne du pluriel essentiellement) :

  • Pl. Mil. 1046 : Quin tu huic responde !
    « Eh bien, toi, réponds-lui ! »

un souhait lorsque l’interlocuteur n’est pas impliqué dans la réalisation du procès (verbe à la troisième personne) :

  • Sall. J. 85, 41 : Quin ergo, quod iuuat, quod carum aestumant, id semper faciant : ament, potent.
    « Eh bien donc, qu’ils continuent à faire ce qui leur plaît et qu’ils aiment tant : qu’ils fassent l’amour, qu’ils boivent ! »

Quin n’assure alors aucun rôle syntaxique, sa fonction étant uniquement pragmatique. Son emploi informe sur l’attitude et les sentiments du locuteur, qu’il caractérise comme relevant de l’impatience, de l’exaspération, de l’irritation. Il peut être traduit par « eh bien ! », « enfin quoi ! », « mais enfin ! ».

A.2.2. Valeur assertive

À l’époque archaïque, on peut relever quelques emplois où quin, en phrase assertive, ne sert qu’à renforcer la valeur illocutoire de l’énoncé. Le passage suivant, où chacun des interlocuteurs tente d’imposer son opinion par un acte de langage à forte valeur assertive, sans lien argumentatif précis avec ce qui précède, l’illustre bien :

  • Pl. Cas. 604-608 :
    LY. Quin eapse me adlegauit qui istam arcesserem.
    AL. Quin nihili facio. LY. Quin me perdis. AL. Quin benest.
    LY. Quin etiam diu morabor.
    <AL.> Quin cupio tibi -
    LY. Quin -
    <AL.> aliquid aegre facere. <LY.> Quin faciam lubens.
    Numquam tibi hodie ‘quin’ erit plus quam mihi.

    « – Mais c’est elle-même qui m’a dépêché pour chercher ta femme. – Mais je m’en moque. – Mais tu me perds ! – Mais tant mieux ! – Mais j’attendrai tout le temps qu’il faudra. – Mais je te souhaite … – Mais … – Quelque bonne mésaventure … – Mais que j’aurais plaisir à t’infliger ! Avec tous tes mais, tu n’auras pas le dernier. [litt. : ‘Tu n’auras pas aujourd’hui un quin de plus que moi’]. » (trad. A. Ernout, C.U.F.)

Il est difficile de proposer une traduction pour quin, dans cet emploi ; A. Ernout le traduit par « mais » dans le passage cité ci-dessus, où le contexte est celui d’une dispute ; cependant, une traduction par « enfin » peut sembler plus judicieuse ailleurs.

A.3. Coordonnant

A.3.1. Coordonnant extraphrastique

A.3.1.1. Valeur additive

Quin peut être employé comme coordonnant extraphrastique additif. Il signale une continuité par rapport au contexte antérieur et marque, plus précisément, un renchérissement (« bien plus »). Quin , comme connecteur, connaît deux emplois principaux. Il peut introduire un premier argument en faveur d’une conclusion précédemment énoncée :

  • Sen. Phoen. 619-622 :
    [conclusion :] Melius istis uiribus
    noua regna nullo scelere maculata appetes.
    [argument :] Quin ipse frater arma comitatus tua
    tibi militabit.

    « Tu emploieras mieux tes forces à conquérir d’autres royaumes que ne souillera aucun crime. Et ton frère lui-même se fera ton compagnon d’armes et combattra dans ton intérêt. »

Une variante de ce premier emploi consiste en l’introduction d’un exemple illustrant le propos qui précède :

  • Lucr. 2, 686-691 :
    Dissimiles igitur formae glomeramen in unum
    conueniunt, et res permixto semine constant.
    Quin etiam passim nostris in uersibus ipsis
    multa elementa uides multis communia uerbis,
    cum tamen inter se uersus ac uerba necesse est
    confiteare alia ex aliis constare elementis.

    « Des éléments dissemblables se rassemblent donc en un unique composé, et les choses sont constituées d’un mélange de semences diverses. Ainsi dans nos vers mêmes, tu peux voir partout de nombreuses lettres communes à de nombreux mots, et il te faut pourtant reconnaître que vers et mots diffèrent entre eux, étant faits de la combinaison d’éléments divers. »

Il peut aussi introduire un argument supplémentaire allant dans le même sens qu’un ou plusieurs autres arguments déjà formulés :

  • Tac. An. 1, 79, 3 : Nec Reatini silebant, Velinum lacum, qua in Narem effunditur, obstrui recusantes [1erargument :] quippe in adiacentia erupturum : optume rebus mortalium consuluisse naturam, quae sua ora fluminibus, suos cursus, utque originem, ita fines dederit ; [2eargument :] spectandas etiam religiones sociorum, qui sacra et lucos et aras patriis amnibus dicauerint ; [3eargument :] quin ipsum Tiberim nolle prorsus accolis fluuiis orbatum minore gloria fluere.
    « Les habitants de Réate se faisaient aussi entendre ; ils s’opposaient à ce que l’on fermât l’issue par laquelle le lac Vélin s’écoulait dans la Néra, car il inonderait les environs : la nature avait réglé pour le mieux les affaires des mortels, en fixant aux fleuves leur embouchure, leur cours, et leur origine aussi bien que leur terme ; il fallait aussi avoir égard à la religion des alliés qui avaient consacré des cultes, des bois et des autels aux fleuves de leur patrie ; enfin et surtout, le Tibre lui-même ne voulait pas couler désormais sans ses affluents avec une gloire diminuée. »

À partir de l’époque républicaine, le renchérissement se fait uniquement par rapport aux propos précédents d’un même locuteur ; à l’époque archaïque, il pouvait se faire également par rapport aux propos de l’interlocuteur.

Lorsque quin sert à ajouter un élément servant d’argument à une conclusion qui précède, il peut être traduit, entre autres, par les expressions « ainsi », « et de fait ». Lorsqu’il sert à ajouter un nouvel argument à un ou plusieurs arguments déjà exprimés, il peut se traduire notamment par « mieux encore », « et même », « qui plus est ».

Employé comme coordonnant extraphrastique, quin est le plus souvent accompagné d’un second terme avec lequel il forme une lexie complexe. La locution la plus courante est quin etiam, qui apparaît dès la fin de l’époque républicaine ; on trouve également sa variante quin et, qui est d’abord poétique et dont l’acclimatation dans la prose date du début du iies. de notre ère ; quin immo est employé à partir du iers. de notre ère, et devient la locution la plus courante chez la plupart des auteurs chrétiens. Ces lexies complexes présentent le même sens et les mêmes emplois que le lexème quin seul, à l’exception de quin immo qui présente aussi parfois, en latin tardif, un sens différent (valeur disjonctive). La collocation quin insuper, qui se trouve avec la même valeur, n’est probablement pas lexicalisée. Quin potius est tardif et relativement rare, mais semble toutefois pouvoir être considéré comme une lexie complexe. L’adverbe souligne une rupture avec un élément particulier du contexte antérieur, tandis que le coordonnant quin indique une continuité par rapport à ce contexte antérieur, considéré de manière globale :

  • Liv. 26,19,8 : His miraculis nunquam ab ipso elusa fides est ; quin potius aucta arte quadam nec abnuendi tale quicquam nec palam adfirmandi.
    « Il (Scipion) ne fit jamais rien pour diminuer la foi que l’on pouvait avoir dans ces prodiges ; et même il l’augmenta plutôt par une façon qu’il avait, sur ce sujet, de ne rien infirmer, sans pourtant rien affirmer ouvertement. » On peut traduire l’ensemble de la locution par « et même plutôt ».

On relève enfin quelques occurrences de quin contra et des variantes quin e contrario, quin e diuerso, collocations qui ne sont probablement pas lexicalisées. Comme c’est le cas pour quin potius, alors que le coordonnant quin indique une continuité par rapport au contexte antérieur, considéré de façon globale, l’adverbe souligne une rupture avec un élément particulier du contexte antérieur :

  • Liv. 35, 26, 10 : Nihil ea res animum militaris uiri et multos experti casus imminuit : quin contra, si in re nauali, cuius esset ignarus, offendisset, eo plus in ea quorum usu calleret spei nactus, breue id tyranno gaudium se effecturum adfirmabat.
    « Cela ne diminua en rien le courage de cet homme de guerre qui avait fait face à de nombreux revers : au contraire même, s’il avait été battu dans le combat naval, dont il ignorait les rudiments, il n’en plaçait que plus d’espoir dans les arts dont il avait acquis une grande connaissance, et il se faisait fort, disait-il, d’agir de sorte que la joie du tyran ne fût que de courte durée. »

Ces locutions peuvent être traduites par « et même, au contraire ».

A.3.1.2. Valeur disjonctive

Les lexies quin immo et quin potius peuvent être employées, à partir du IVesiècle de notre ère, pour exprimer une auto-correction :

  • Gaud. Tract. 16,11 : Postea denique pro commisso scelere iam Iuda damnato omnes apostoli Christo resurgente Petri claues accipiunt, quin immo cum Petro caelestis regni ab ipso domino claues accipiunt.
    « Et puis, une fois Judas condamné pour son crime, lors de la résurrection du Christ, tous les apôtres reçoivent les clefs de Pierre, ou plutôt reçoivent en même temps que Pierre les clefs du royaume des cieux de la main même du Seigneur. »

Elles peuvent se traduire, dans ce cas, par « ou plutôt ».

A.3.2. Coordonnant intraphrastique

Quin connaît également, à partir du Iers. av. J.-C., un emploi voisin, celui de coordonnant copulatif intraphrastique. Dans cet emploi, peu fréquent, quin introduit généralement le dernier terme d’une série d’éléments coordonnés et il ne peut pas apparaître deux fois dans une même série :

  • Manil. 5, 463-465 : Thebana iuuabit
    dicere bella uteri mixtumque in fratre parentem,
    quin et Medeae natos fratremque patremque.

    « Ils se plairont à raconter les guerres thébaines entre fils d’une même mère, le père en même temps frère de ses fils, et aussi les enfants de Médée et son frère et son père. »

Quin ou les lexies quin etiam, quin et, quin immo ont souvent une valeur plus marquée que les autres coordonnants copulatifs et peuvent alors être traduits par « et aussi », « et encore », « et même ».

B. Emplois subordonnants

Quel que soit le type de proposition qu’il introduit, le subordonnant quin obéit de façon constante à certaines règles syntaxiques et sémantiques. Son emploi est limité aux cas où la proposition régissante est négative. La présence d’une négation syntaxique (de forme) est de loin le cas le plus fréquent, et constitue la norme. Mais on trouve également des exemples assez nombreux, et variés, de négation de sens, qui constituent des écarts d’importance variable par rapport à la règle. Il peut s’agir de propositions présentant une polarité négative, notamment d’interrogations rhétoriques à orientation négative6):

  • Pl. Trin. 1188 : Numquid causaest quin uxorem cras domum ducam ?
    « Y a-t-il par hasard quelque raison que je ne la prenne pas demain pour femme ? »

mais aussi de propositions ironiques :

  • Pl. Trin. 967 : CH. Nempe ab ipso id accepisti Charmide ?
    SY. Mirum quin ab auo eius aut proauo acciperem qui sunt mortui.

    « – Et tu l’as reçu de Charmide lui-même ? – Chose étonnante, que je ne l’aie pas reçu de son aïeul ou de son bisaïeul qui sont morts ! »

de propositions présentant une hypothèse contrefactuelle :

  • Ov. Pont. 3, 3, 95-96 : Si dubitem faueas quin his, o Maxime, dictis,
    Memnonio cygnos esse colore putem.

    « Si je doutais, Maxime, que tu réserves un accueil favorable à ces discours, ce serait penser que les cygnes ont la même couleur que Memnon. »

d’un impératif de défi :

  • Cic. Att. 10,10,5 : Vide quam turpi leto pereamus, et dubita, si potes, quin ille, seu uictus seu uictor redierit, caedem facturus sit !
    « Vois de quel affreux trépas nous mourons et doute, si tu le peux, qu’il se livrera à un massacre, qu’il revienne vaincu ou vainqueur ! »

Il peut s’agir aussi de propositions contenant un adverbe à sémantisme inhérent négatif comme uix, aegre, male, difficile :

  • Liv. 2,45,10 : Aegre abstinent quin castra oppugnent.
    « Ils ont peine à s’abstenir de prendre le camp d’assaut. »

Enfin, ce peuvent être des propositions constituant la reformulation positive d’un tour négatif employé de manière habituelle (paulum / minimum abest pour non multum abest, dubitare stultum est pour dubitandum non est).

L’autre caractéristique du subordonnant quin est la variation de sens à laquelle il est soumis, puisque sa valeur est tantôt négative, tantôt positive. Cette variation dépend du sens global de l’énoncé constitué par la proposition régissante et la proposition subordonnée : ce sens global présente toujours la même orientation pragmatique que l’énoncé du seul contenu propositionnel de la subordonnée. Le sens de quin varie donc en fonction du sémantisme du verbe principal, ainsi que de la présence ou de l’absence d’une négation syntaxique dans la proposition régissante, en vue de l’obtention d’un sens global constant. Les constructions avec quin apparaissent ainsi comme des sortes de périphrases destinées à asserter le contenu propositionnel présenté dans la subordonnée7).

Lorsque le subordonnant quin comporte un morphème de négation, celle-ci est externe, et sa portée s’étend sur toutes les propositions subordonnées juxtaposées ou coordonnées qui dépendent du subordonnant. Ainsi, dans l’exemple suivant, la négation contenue dans le subordonnant porte sur la première proposition subordonnée, dont le verbe est participet, mais également sur les subordonnées suivantes juxtaposées (dont les verbes sont uisitet, intellegat et deuersetur), sans qu’il soit nécessaire de répéter le subordonnant ou de faire accompagner chacun des verbes d’une négation autonome :

  • Apul. Socr. 16 : Nihil homini prae istis custodibus nec intra animum nec foris esse secreti quin omnia curiose ille participet, omnia uisitet, omnia intellegat, in ipsis penitissimis mentibus uice conscientiae deuersetur.
    « L’homme ne peut rien avoir de secret ni dans son for intérieur, ni au-dehors, face à de tels gardiens, sans que le démon vienne avidement se mêler de tout, inspecte tout, comprenne tout et pénètre, comme notre conscience, dans nos pensées les plus profondes. »

On peut noter, enfin, que la présence d’une négation autonome supplémentaire dans une proposition subordonnée introduite par quin est très rare, même lorsque la valeur de quin n’est pas négative.

B.1. Subordonnant conjonctif complétif

En tant que subordonnant, quin introduit notamment des propositions conjonctives complétives occupant diverses fonctions :

- sujet :

  • Cic. Mur. 22 : Qui potest dubitari quin ad consulatum adipiscendum multo plus adferat dignitatis rei militaris quam iuris ciuilis gloria ?
    « Comment le fait que le prestige militaire compte bien plus que la notoriété acquise en plaidant pour obtenir le consulat peut-il être mis en doute ? »

- complément de verbe :

  • Liv. 26, 40, 4 : Nec quin erumperet ubi uellet prohiberi poterat.
    « Et on ne pouvait l’empêcher de faire des sorties quand il le voulait. »

- extraposition :

  • Sen. Ir. 3, 25, 3 : Illud non ueniet in dubium, quin se exemerit turbae et altius steterit quisquis despexit lacessentis.
    « Ceci ne saura être mis en doute, que celui qui a su mépriser ceux qui l’attaquent soit sorti de la foule et se soit élevé au-dessus d’elle. »

- apposition :

  • Frontin. Strat. 2, 5, 23 : Nec defuit partibus Mago, quin terga hostium in hoc ordinatus caederet.
    « Et Magon ne manqua pas à son rôle, de tailler en pièces l’arrière-garde de l’ennemi après avoir posté ses soldats à cet effet. »

- complément de nom :

  • Pl. Ru. 1397-1398 :
    Gratiam habeo et de talento nulla causast quin feras,
    quod isti sum iuratus.

    « Je te suis reconnaissant et, pour ce qui est du talent que je lui ai promis, il n’y a aucune raison que tu ne l’emportes pas. »

- complément d’adjectif (avec dubius uniquement) :

  • Ov. H. 7, 87 : Nec mihi mens dubiast quin te tua numina damnent.
    « Et il ne fait aucun doute à mon esprit que tes dieux te condamnent.»

Ces complétives introduites par quin dépendent le plus souvent de verbes appartenant aux champs sémantiques de l’incertitude et de l’opposition (empêchement, retard, refus), mais aussi de verbes indiquant un événement ou un quasi-événement, une cause, l’activité, la possibilité, ou de verbes déclaratifs. On peut les trouver encore dans la dépendance de verbes ne se rattachant pas à des catégories sémantiques largement représentées dans ce type de construction (exprimant l’omission, l’étonnement, la crainte…).

B.1.1. Valeur positive

Dans ses emplois les plus courants, le subordonnant quin complétif a une valeur positive (on le traduit alors par « que »). C’est le cas lorsque la subordonnée qu’il introduit dépend de verbes ou locutions exprimant notamment l’incertitude, l’opposition, un quasi-événement, une dénégation, une omission. Quin représente alors uniquement un morphème fonctionnel de subordination.

B.1.2. Valeur négative

Dans un certain nombre d’emplois, le subordonnant quin complétif possède une valeur négative, et doit être traduit par « que… ne… pas ». Tel est le cas lorsque la subordonnée qu’il introduit dépend de verbes ou locutions exprimant notamment l’activité, une assertion, un événement ou encore contenant le substantif causa. Quin amalgame alors un morphème fonctionnel de subordination et un morphème de négation.

B.2. Subordonnant conjonctif consécutif

Les propositions consécutives constituent la catégorie de propositions circonstancielles que le subordonnant quin introduit de loin le plus fréquemment. La subordonnée consécutive entre souvent dans un système corrélatif et sert alors d’expansion à un adjectif corrélatif (tant(ul)us, -a, -um) ou à un syntagme adjectival comprenant un adverbe corrélatif (le plus souvent tam, parfois adeo ou ita), comme dans l’exemple suivant :

  • Caes. G. 6, 39, 3 : Nemo est tam fortis quin rei nouitate perturbetur.
    « Nul n’est si courageux qu’il ne soit pas troublé par la nouveauté de la situation. »

Mais on la trouve souvent aussi sans corrélation ; elle entre alors dans le paradigme du syntagme adverbial :

  • Prop. 1, 8, 21-22 :
    Nam me non ullae poterunt corrumpere, de te
    Quin ego, uita, tuo limine uerba querar.

    « Car nulle femme ne saura me séduire de sorte que je ne vienne pas sur ton seuil, ma vie, pousser mes plaintes à ton sujet. »

Ces propositions qui n’entrent pas dans un système corrélatif sont souvent proches de propositions finales8))(elles indiquent une conséquence envisagée, et non pas effective), mais c’est toujours l’idée de conséquence qui prédomine cependant.

Les subordonnées consécutives introduites par quin n’indiquent jamais une conséquence effective, mais toujours une conséquence envisagée. Cela implique que la négation de la proposition régissante ne porte pas uniquement sur le contenu de la proposition régissante (q), comme c’est le cas pour la conséquence effective. Ce n’est pas q seulement qui est nié, mais le fait que q ait pour conséquence non-p (p représentant le contenu propositionnel de la subordonnée). Ainsi, dans l’exemple suivant, le fait que la fortune et l’isolement aient pu protéger Tibère de sorte qu’il n’avouât pas lui-même ses tourments intérieurs est nié, ce qui équivaut à affirmer p (Tibère avouait lui-même ses tourments intérieurs) :

  • Tac. An. 6, 6, 2 : Quippe Tiberium non fortuna, non solitudines protegebant quin tormenta pectoris suasque ipse poenas fateretur.
    « Effectivement, ni la fortune, ni l’isolement ne protégeaient Tibère de sorte qu’il n’avouât pas lui-même ses tourments intérieurs et le châtiment que lui infligeait sa propre conscience. »

Etant donné que quin introduit exclusivement des subordonnées indiquant une conséquence envisagée, il peut se traduire par « sans que » et, s’il est traduit par « de sorte que », le verbe de la subordonnée en français doit être au subjonctif (ou à l’infinitif s’il y a coréférence des sujets). Une traduction française par « de sorte que » suivi de l’indicatif, qui indique la conséquence effective, aboutit à des contresens (on comprendrait par exemple, pour le passage de Tacite cité ci-dessus, que la fortune et l’isolement ne protégeaient pas Tibère, si bien qu’il n’avouait pas ses tourments intérieurs).

Quand il n’y a pas de corrélation, quin amalgame un morphème de négation, un morphème fonctionnel de subordination et un morphème relationnel indiquant la relation logique de conséquence entre la proposition régissante et la proposition subordonnée9).

Lorsque la subordonnée consécutive entre dans un système corrélatif, la relation logique de conséquence est déjà exprimée par le terme corrélatif et l’on peut donc considérer que quin amalgame seulement un morphème de négation et un morphème fonctionnel de subordination (absence du troisième morphème, relationnel).

B.3. Subordonnant conjonctif causal

Cet emploi est limité quasiment à un tour particulier, non quin « non que… ne… pas ». Le tour non quin permet au locuteur de rejeter une explication attribuée à un autre énonciateur : la négation non, qui précède quin, est polémique et l’emploi du mode subjonctif indique que l’explication rejetée par le locuteur est une assertion non factuelle (i.e. qui n’est pas fondée sur les données du monde actuel). La valeur négative de quin fait que l’explication qui se trouve rejetée est de forme négative. Après cette locution, une contrepartie correctrice est attendue ; elle est introduite, le plus souvent, par sed quia suivi de l’indicatif (« mais parce que… »), ou bien simplement par les coordonnants adversatifs sed ou uerum. Dans cet emploi, le subordonnant amalgame un morphème de négation, un morphème fonctionnel de subordination et un morphème relationnel indiquant la relation logique de cause entre la proposition régissante et la proposition subordonnée.

B.4. Subordonnant conjonctif comparatif

Ce type (non aliter… quin) est très marginal. La subordonnée constitue une expansion de l’adverbe aliter, qui sert de corrélatif à des propositions circonstancielles de comparaison. Le subordonnant correspond à un morphème fonctionnel de subordination seulement : il n’a pas de valeur négative et la relation de comparaison est déjà indiquée par l’adverbe aliter.

B.5. Subordonnant relatif

Quin peut introduire des propositions entrant dans le paradigme du syntagme adjectival : il s’agit de relatives « phrasoïdes »10)), propositions remplissant la même fonction que les véritables relatives, mais introduites par un subordonnant invariable, comme le montrent les exemples suivants :

  • Pl. Bac. 336 : Nullust Ephesi quin [= masc. sing. nom.] sciat.
    « Il n’y a personne, à Ephèse, qui ne le sache pas. »,
  • Pl. Bac. 1012 : Nihil est illorum quin [= nt. plur. acc.] ego illi dixerim.
    « Il n’y a rien de cela que je ne lui aie pas dit. »
  • Cic. Brut. 302 : Nullum enim patiebatur esse diem quin [= masc. sing. abl.] aut in foro diceret aut meditaretur extra forum.
    « Il ne souffrait pas qu’il y eût un seul jour où il ne parlât pas au forum ou ne fît pas des exercices en dehors du forum. »

La proposition régissante comporte toujours un pronom-adjectif indéfini négatif ou interrogatif et le verbe esse. Ce tour est le seul à présenter, en latin, cette construction originale. Dans ce cas, le subordonnant amalgame un morphème de négation, un morphème fonctionnel de subordination et un constituant pronominal extraposé.

5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème

Quin est peu motivé en synchronie. En tant qu’adverbe interro-négatif de cause, quīn pouvait être rapproché, peut-être, de l’interrogatif quī , « comment ? », et son -n final de la négation. Si tel était le cas, les locuteurs sentaient encore que le mot était formé de deux morphèmes. Mais sa réanalyse dans le passage aux emplois comme particule énonciative et comme coordonnant, dans lesquels il ne présente ni valeur négative, ni valeur interrogative, suppose plutôt que les sujets parlants ne faisaient pas cette analyse.

• Comme particule d’énonciation et comme coordonnant, quin n’était pas analysable en synchronie, et il en allait de même pour ses emplois comme subordonnant complétif à valeur positive.

• Dans les emplois subordonnants où quin possède une valeur négative, le -n final était peut-être identifié au morphème de négation.

• Enfin, dans les emplois subordonnants du type nemo est quin…, il est à peu près certain que les locuteurs rapprochaient le début du mot de la forme quī de relatif au nominatif masculin singulier (c’est ce rapprochement qui est à l’origine de cet emploi), et il est fort probable qu’ils identifiaient le -n final comme un morphème de négation11)).

5.2. Réflexions métalinguistiques des auteurs latins

Aulu-Gelle consacre un chapitre des Nuits attiques (17,13) à quin, particula qu’il qualifie d’obscura ; il renvoie à une étude, aujourd’hui perdue, de P. Nigidius Figulus (Iers. av. J.-C.).

5.3. « Famille » synchronique

Quin pourrait être éventuellement rapproché, en tant qu’adverbe interro-négatif de cause, de l’adverbe interrogatif de manière, qui « comment ? ». Le sens de quin a toutefois évolué par rapport à celui de qui, du fait de la présence de la négation agglutinée, et on ne relève pas d’occurrences dans lesquelles quin ? et qui ? sont employés parallèlement12).

• La particule énonciative et le coordonnant pouvaient peut-être être rapprochés, en synchronie, de l’adverbe indéfini qui . Celui-ci appuie l’expression d’un vœu ou d’une malédiction, comme le fait parfois (mais rarement) quin particule énonciative ; il ne se trouve jamais, en revanche, pour accompagner un impératif ou un subjonctif d’ordre, ce qui correspond à l’emploi principal de quin particule énonciative. Qui apparaît aussi en phrase assertive, dans les locutions quippe qui, hercle qui notamment ; la déformation de at-qui en atquin (et aussi alioquin, ceteroquin) semble indiquer qu’un rapprochement était fait avec quin coordonnant, bien que ses emplois soient assez dissemblables.

• Le subordonnant pourrait avoir un pendant positif dans la forme qui (subordonnant relatif, « grâce à quoi », et conjonctif à valeur finale, « afin que »), mais en fait les emplois ne sont jamais vraiment parallèles, en dehors d’une occurrence de Térence que l’on peut mettre en regard du tour nulla causa est quin (une trentaine d’occurrences) :

  • Tér. Haut. 989 : Inuenta est causa qui te expellerent.
    « Ils ont trouvé une raison de te chasser. »13)

5.4. Parasynonymes

• En tant qu’adverbe interrogatif de cause, quin a plusieurs parasynonymes : cur non , quare non et quomodo non peuvent être employés comme quin pour introduire des interrogations rhétoriques, mais peuvent aussi introduire, contrairement à quin, des questions percontatives (la négation indépendante qui suit ces adverbes interrogatifs est tantôt externe, tantôt interne, alors qu’elle est toujours externe pour quin). Cur non, quare non et quomodo non ont donc un champ d’utilisation plus large, qui englobe celui de quin : ils peuvent toujours se substituer à quin, mais quin, en revanche, ne pourrait se substituer à eux dans tous leurs emplois14).

Quidni (et sa variante quippini ) a, comme quin, un emploi restreint aux interrogations rhétoriques à orientation négative (il contient, comme lui, une négation externe soudée à l’interrogatif). Mais quidni est employé lorsque le locuteur veut exprimer une concordance entre ses vues et la situation (confirmation, encouragement, justification) et quin lorsqu’il veut exprimer une discordance (ordre, souhait, reproche, regret). Leurs emplois sont donc similaires, mais ils ne se recouvrent jamais (distribution complémentaire)15). • Quin coordonnant s’insère dans le système des coordonnants additifs du latin. Contrairement aux autres coordonnants copulatifs (-que , ac/atque , et ), quin ne peut être employé pour indiquer une cohésion forte entre les éléments reliés. Ainsi, quin ne coordonne jamais deux éléments qui doivent être forcément pris ensemble pour que l’action prédiquée par le verbe puisse être accomplie, comme dans l’exemple suivant :

  • Caes. G. 7,55,5 : Eporedorix Viridomarusque pecuniam atque equos inter se partiti sunt.
    « Eporédorix et Viridomarus se partagèrent l’argent et les chevaux. »

Lorsque plusieurs termes sont coordonnés, quin ne peut être répété (type A & B & C, où & peut représenter -que, ac/atque ou et). De plus, quin ne relie jamais que le dernier des termes coordonnés. Si, pour reprendre la description de Coseriu (1968 : 48), -que marque une relation d’équivalence entre les éléments coordonnés, ac souligne simplement le fait qu’ils forment ensemble une unité, tandis que et n’indique que l’addition des éléments, quin marque une relation encore plus lâche que l’on pourrait caractériser comme un « rajout ».

Comme coordonnant, quin est proche de immo : tous deux peuvent exprimer un renchérissement. Mais, alors que quin est un connecteur additif qui exprime uniquement le renchérissement et introduit un élément qui s’ajoute à ce qui précède, immo, connecteur adversatif, connaît d’autres emplois et, lorsqu’il est employé dans le cadre d’un renchérissement, sert à disqualifier un premier argument, insuffisamment informatif (i.e. dérogeant à la maxime conversationnelle de quantité de Grice), pour lui en substituer un autre. Immo et quin peuvent donc tous deux relier des unités (lexèmes, syntagmes, propositions, phrases) qui sont dans une relation de renchérissement, i.e. qui constituent des arguments orientés vers la même conclusion, la seconde unité constituant un argument plus décisif que la première en faveur de cette conclusion. Mais, tandis qu’avec quin le locuteur accumule les arguments, avec immo il écarte le premier pour donner plus de relief et de force au second16).

Quin coordonnant semble parfois pouvoir commuter avec des coordonnants adversatifs, mais les contextes qui donnent cette impression sont, en réalité, ambigus. Ainsi, dans un dialogue, dans le contexte d’une dispute, quin peut apparaître comme at en début de réplique ; mais c’est avec une fonction différente : at marque une opposition par rapport à la réplique de l’interlocuteur, tandis que quin signale un renchérissement par rapport à la réplique précédente du même locuteur. Après un énoncé négatif, on peut trouver quin ou sed / uerum , mais avec des valeurs différentes : quin exprime un renchérissement par rapport à l’ensemble de l’énoncé (de forme négative) qui précède, tandis que sed et uerum marquent une rectification antonymique par rapport à l’élément qui est le foyer de la négation (négation polémique)17). Les locutions quin immo et quin potius présentent enfin un léger recouvrement, dans quelques emplois tardifs (IVes.), avec les coordonnants disjonctifs uel (potius / etiam) et aut potius , pour ce qui est de l’introduction d’un renchérissement qui prend la forme d’un dépassement nécessitant une reformulation (auto-correction)18). • En tant que subordonnant enfin, quin a plusieurs parasynonymes, en fonction de ses emplois. Pour les subordonnées causales, non quin est l’équivalent de non quo non , toujours suivi aussi du subjonctif. Non quia non et non quod non ont le même emploi lorsqu’ils sont suivis du subjonctif (rejet d’une explication de nature non factuelle ; traduction par « non que + subj. »), mais peuvent aussi être suivis de l’indicatif et servir alors à rejeter une explication de nature factuelle (traduction par « non pas parce que + indic. »). L’emploi de non quin disparaît à la fin du IIes. de notre ère, tandis que non quo non continue à être employé et que l’usage de non quia non et de non quod non suivis du subjonctif se développe. Quasiment cantonné à ce tour, l’emploi de quin comme subordonnant causal est très restreint par rapport à celui de quia et de quod. Lorsqu’il est subordonnant consécutif, quin est employé comme ut non au sens de « de sorte que… ne… pas » et de « sans que », mais quin comprend une négation externe, dont la portée s’étend à toutes les propositions dépendant de quin, alors que la négation non qui suit ut est interne et ne porte que sur la proposition dans laquelle elle se trouve ; par ailleurs, la proposition régissante doit être négative pour que quin soit employé dans la subordonnée, tandis que l’emploi de ut non n’est pas soumis à cette restriction.

Quominus , qui comporte comme quin une négation externe, mais peut être employé sans restriction concernant la proposition régissante (celle-ci peut ne pas être négative), se trouve dans les consécutives au sens de « de sorte que… ne… pas ». Les subordonnées en quominus sont toutefois plus proches des finales que celles qu’introduit quin (on peut considérer leur valeur comme consécutive-finale) et elles n’admettent pas la traduction par « sans que » qui met l’accent sur l’expression d’une concomitance plus que d’une consécution.

Les subordonnées complétives en quin partagent avec les propositions infinitives la caractéristique de relever principalement de la modalité assertive, contrairement aux subordonnées introduites par ne ou quominus, qui relèvent de la modalité jussive. Les deux types de complétives commutent notamment après les verbes déclaratifs, les verbes modaux de possibilité ou le verbe dubito (au sens de « hésiter »), la construction avec infinitive étant, dans les trois cas, la plus courante. Les complétives en quin commutent aussi avec des complétives en ut non (négation interne, non agglutinée au subordonnant), qui peuvent posséder également une valeur illocutoire déclarative. Tel est le cas après les locutions indiquant la possibilité, après celles qui indiquent un événement ou un quasi-événement, ou encore après les verbes d’activité.

Dans les subordonnées complétives dépendant de verbes d’opposition (empêchement, refus, retard), quin a le même rôle que quominus et ne , mais quin ne s’emploie qu’après une proposition régissante négative, ne qu’après une proposition régissante positive, et quominus se trouve dans les deux cas. Il y a donc concurrence entre quin et quominus après une proposition régissante négative ; on observe en revanche une répartition complémentaire entre quin et ne 19).

En dehors de ce cas, les recoupements entre propositions complétives en quin et propositions complétives en ne ou en quominus (qui présentent comme quin une négation externe agglutinée ou amalgamée au subordonnant, mais introduisent uniquement des propositions à valeur illocutoire directive) sont assez peu nombreux. Ils concernent essentiellement les propositions dépendant de verbes d’activité ou du substantif causa.

6. Histoire du lexème

• La formation de quin remonte à la préhistoire du latin. Si les deux éléments qui le composent ont chacun des correspondants dans d’autres langues indo-européennes, leur agglutination n’a pas de parallèle en dehors du latin.

Quin est à l’origine un adverbe interro-négatif de cause issu de l’agglutination de l’interrogatif quī, « comment ? » (issu de l’instrumental du pronom interrogatif-indéfini, *kwih1) et de la négation enclitique *-ne, dont le -e bref final a ensuite subi une apocope. Il s’agit là d’un processus de grammaticalisation (au sens large : passage d’un statut moins grammatical à un statut plus grammatical), avec perte de poids, liée à la dégénérescence morphologique et à l’érosion phonétique, et augmentation de la cohésion, ainsi que d’un processus de lexicalisation 20). Les autres emplois de quin découlent, de manière directe ou indirecte, de l’emploi interrogatif.

• L’emploi comme particule énonciative est issu de la réanalyse des énoncés où quin introduisait une interrogation rhétorique à valeur illocutoire dérivée jussive.

• L’emploi comme coordonnant provient, de manière semblable, d’une réanalyse des énoncés où quin introduisait une interrogation rhétorique à valeur illocutoire dérivée assertive : quin n’est d’abord qu’une particule énonciative à valeur assertive (emploi encore attesté sporadiquement chez Plaute), il acquiert ensuite une valeur de coordonnant additif extraphrastique (chez Plaute déjà) qui se spécialise dans l’expression du renchérissement (latin classique), et enfin une valeur de coordonnant intraphrastique (à partir du Iers. av. J.-C.).

• Les emplois de quin comme subordonnant complétif sont, pour une bonne part, dus à la réanalyse de la collocation d’interrogations directes introduites par quin (interrogations rhétoriques) et d’énoncés exprimant notamment l’absence d’empêchement (non prohibeo, non me contineo), l’absence de motif valable (nulla causa est), l’absence de doute (non dubito), l’étonnement (mirum)21).

Les autres emplois complétifs ont ensuite vu le jour du fait, souvent, de leur proximité sémantique avec les emplois complétifs déjà existants : non prohibeo quin « je n’empêche pas de » a pu ainsi entraîner l’emploi de la construction non facio quin « je ne fais pas en sorte que… ne… pas », le sens global des deux types d’énoncés étant équivalent ; l’emploi après des verbes déclaratifs est proche de l’emploi après des verbes de refus, cf. non nego quin « je ne refuse pas que / je ne dis pas que… ne… pas », qui appartient aux deux catégories. Ils peuvent aussi être issus de l’analogie des fonctions syntaxiques : commutation de la subordonnée complétive avec des types de syntagmes nominaux ou prépositionnels identiques, par exemple en ab + ablatif pour les verbes d’empêchement et le tour non multum abest, d’emploi plus récent avec quin.

L’emploi consécutif constitue une extension de l’emploi complétif après des verbes comme prohibeo, facio (complétives dites parfois consécutives).

L’emploi causal, d’abord corrélatif (non eo… quin), semble lié à une analogie avec les phrases où une complétive en quin extraposée est annoncée par un pronom anaphorique22): Ter. And. 391-392 : Nam hoc haud dubiumst, quin Chremes / tibi non det gnatam, « Car ceci ne fait pas de doute, que Chrémès ne te donnera pas sa fille. »

• L’emploi comparatif, du reste très marginal, correspond vraisemblablement à un étoffement par l’adverbe aliter de la litote contenue dans les tours avec subordonnée complétive non fieri quin, non dicere quin 23).

• L’emploi relatif de quin (type nemo est quin), enfin, tire son origine d’une réanalyse de certains emplois consécutifs, dans lesquels la subordonnée en quin peut commuter avec des subordonnées consécutives en ut non, mais aussi avec des subordonnées relatives au subjonctif en qui non présentant une valeur circonstancielle de conséquence : Cic. Verr. 1, 154 : Quis a signo Vortumni in circum maximum uenit quin in unoquoque gradu de auaritia tua commoneretur? « Qui est allé de la statue de Vertumne au Grand Cirque sans qu’à chaque pas il se voie rappeler ton avidité / qui ne se soit vu rappeler à chaque pas ton avidité24)? »

• L’origine de quin interrogatif fait l’objet d’un large consensus (voir toutefois Fowler (1908) pour une hypothèse différente : rapprochement avec le quī de hercle quī, at-quī et *ne particule affirmative).

Celle des autres emplois a été très discutée : origine interrogative uniquement (Schmidt (1877)), origine double, interrogative et relative, avec différentes répartitions (Glœckner (1888), Brugmann (1894)), ou encore emploi assévératif premier (Fowler (1908) et (1912)). Les vues présentées ci-dessus concernant l’origine, interrogative uniquement, de l’ensemble des emplois de quin sont le résultat d’une analyse détaillée et systématique des occurrences (Fleck (2008-a)). Les principaux arguments nouveaux apportés en faveur de cette hypothèse sont les suivants:

- Pour l’emploi comme particule énonciative accompagnant un verbe à l’impératif ou au subjonctif de volonté, l’impossibilité pratique d’une filiation inverse (emploi interrogatif issu de cet emploi : hypothèse de Fowler) constitue un premier argument : comment, d’une phrase marquée formellement pour un acte illocutoire jussif qui est effectivement réalisé, pourrait-on passer à une phrase formellement marquée pour un acte illocutoire littéral d’interrogation ? En revanche, le passage à une phrase marquée formellement pour un acte illocutoire jussif, à partir d’une phrase formellement marquée pour un acte illocutoire littéral d’interrogation qui n’est jamais réalisé et possédant, qui plus est, une valeur illocutoire dérivée jussive est beaucoup plus plausible. On peut mentionner à l’appui de cette thèse le fait que, à l’époque la plus ancienne, chez Plaute, l’emploi interrogatif est déjà bien établi (132 occurrences), alors que celui de quin énonciatif, qui se développe par la suite (chez Térence déjà : 14 occurrences de quin énonciatif pour 4 de quin interrogatif), semble encore mal assuré (35 occurrences plautiniennes). La réanalyse est permise, d’un point de vue sémantique, par l’équivalence pragmatique entre l’énoncé interro-négatif et l’énoncé jussif positif (Quin is ? / Quin i !). Formellement, elle est rendue possible par l’homonymie, à l’époque archaïque, entre formes de deuxième personne de l’indicatif présent en -ĭs et formes de deuxième personne de l’impératif présent en devant consonne (les énoncés présentant une telle ambiguïté constituent le tiers des énoncés interrogatifs en quin à la deuxième personne chez Plaute), ainsi que par l’absence de marque nette de la présence de négation dans quin.

- Pour l’emploi comme coordonnant, l’hypothèse d’une réanalyse de certaines interrogatives en quin est étayée par l’existence d’énoncés ayant pu servir de pivot à la réanalyse. Il s’agit des interrogatives en quin à la première personne du singulier de l’indicatif présent, dont la valeur illocutoire dérivée est assertive et qu’il suffit de ponctuer différemment (c’est-à-dire, du point de vue des sujets parlants, de prononcer avec une intonation légèrement différente) pour obtenir des phrases assertives pragmatiquement équivalentes. Dans l’édition de la C.U.F., on trouve ainsi certaines phrases ponctuées par A. Ernout d’un point d’interrogation, mais traduites par lui à l’aide de phrases assertives :

  • Pl. Merc. 384 : DE. Quin ego hunc adgredior de illa ? CHA. Quin ego hinc me amolior ?
    « DE.: Décidément, je vais l’entreprendre au sujet de cette fille. CHA.: Décidément, je m’en vais. »

Le fait que, chez Plaute, un certain nombre de phrases assertives présentent un quin qui n’est pas coordonnant, mais joue simplement le rôle d’une particule énonciative renforçant la valeur assertive de l’énoncé, s’accorde avec cette hypothèse d’une réanalyse: l’interrogatif quin, marqueur de dérivation illocutoire assertive, serait d’abord devenu une simple particule sans fonction syntaxique précise, mais conservant cependant le rôle d’indicateur d’une valeur illocutoire assertive marquée (l’interrogation rhétorique ne correspond pas à une simple assertion, mais à une assertion forte). Il s’agirait donc là de traces du stade qui a suivi la réanalyse; en effet, dans la majeure partie des occurrences plautiniennes, quin a déjà acquis sa valeur nouvelle de connecteur. Enfin, on peut noter que la proportion d’énoncés assertifs en quin à la première personne du singulier (énoncés pivots dans l’hypothèse d’une réanalyse ) est très forte chez Plaute (50 %) et diminue par la suite, ce qui est la situation attendue si l’époque de Plaute est, comme la présence d’emplois encore non coordonnants de quin le laisse supposer, proche de celle où la réanalyse s’est produite.

- Pour l’emploi comme subordonnant, l’hypothèse d’une origine interrogative semble seule apte à rendre compte de la contrainte syntaxique qui veut que la subordonnée en quin soit exclusivement régie par une proposition négative, contrainte qui ne saurait s’expliquer si le subordonnant était d’origine relative et qui, de fait, ne s’applique pas à quominus. En effet, dans l’hypothèse d’une origine paratactique de la subordination en quin (juxtaposition d’une proposition indépendante et d’une interrogation rhétorique en quin qui viennent ensuite à être considérées comme formant un seul énoncé complexe constitué d’une proposition régissante et d’une subordonnée), une interrogative en quin ne pouvait s’associer qu’avec des propositions dont le sens était compatible. Ainsi, par exemple, une telle interrogative ne saurait accompagner une proposition exprimant le doute ou l’hésitation au sujet de la possibilité de son contenu propositionnel (p), puisqu’elle exprime elle-même l’idée que p est parfaitement réalisable (« Pourquoi ne… pas… » > « Il n’y a pas de raison pour que… ne… pas »). Elle accompagne en revanche très naturellement une proposition dans laquelle l’action de douter est niée, ou mise en question par une interrogation à orientation négative. De même, une interrogative en quin ne saurait jouxter une proposition faisant état d’un obstacle (empêchement, retard, refus), puisqu’elle exprime au contraire l’absence de tout obstacle. Il semble, en revanche, tout à fait indiqué de la combiner avec une proposition comportant un verbe d’empêchement, de retard ou de refus nié. Témoins les passages plautiniens suivants, pour lesquels sont proposés ici, à titre d’hypothèse d’école, une ponctuation et une traduction différentes de celles qui sont habituellement adoptées :

  • Pl. Aul. 164 : Quid dubitas ? quin sit paratum nomen puero Postumus ?
    « Qu’as-tu à douter ? Pourquoi le nom de l’enfant ne serait-il pas tout trouvé, Posthume ? »
  • Pl. Men. 253 : Verum tamen nequeo contineri ; quin loquar ?
    « Mais pourtant, je ne peux pas me retenir ; pourquoi ne parlerais-je pas ? »
  • Pl. As. 355 : Argentum non morabor ; quin feras ? « Pour ce qui est de l’argent, je ne susciterai pas de contretemps ; pourquoi ne l’emporterais-tu pas ? »25)

De tels exemples prouvent l’existence, à date ancienne, d’énoncés pivots permettant une réanalyse. À cela s’ajoute le fait que les subordonnées introduites par quin relèvent principalement de la modalité assertive, contrairement aux subordonnées en quominus (d’origine relative) qui relèvent exclusivement de la modalité jussive ; cette modalité assertive correspond à la valeur illocutoire dérivée des interrogatives en quin.

Enfin, la variation du sens de quin subordonnant, tantôt négatif, tantôt positif, en fonction de la valeur globale de l’énoncé, qui revient toujours à l’assertion du contenu de la proposition introduite par quin, répond également à la valeur de ces interrogatives qui assertent toujours le contenu de la proposition interrogative introduite par quin. L’existence, notamment, de la contrainte syntaxique concernant la présence d’une négation dans la proposition régissante demande donc que l’on accepte l’hypothèse d’une origine interrogative de quin pour une partie au moins de ses emplois subordonnants. Le fait que la contrainte vaut pour l’ensemble des emplois subordonnants invite à considérer que c’est à partir des emplois d’origine paratactique que ceux des emplois qui ne peuvent pas avoir cette origine sont issus : la règle de la présence d’une négation dans la proposition régissante se serait étendue en même temps que l’emploi de quin, perdant dans ce processus sa motivation et se figeant en une contrainte d’ordre purement syntaxique.

Une preuve a contrario est que le subordonnant ne, qui – pour des raisons similaires d’harmonisation entre le sens de deux propositions à l’origine juxtaposées – ne peut apparaître qu’après un verbe d’opposition non nié, ne voit pas son emploi soumis à la même contrainte dans d’autres types de subordination où son utilisation comme subordonnant a une origine différente (emploi pour introduire une subordonnée finale par exemple, dans lequel ne, à l’origine simple négation accompagnant le subordonnant ut, a acquis une valeur subordonnante du fait de l’omission de ut 26))).

Une preuve supplémentaire est constituée par l’absence de parallélisme entre les emplois subordonnants de quin et ceux de qui, subordonnant qui devrait être son pendant positif dans l’hypothèse d’une origine relative. En effet, les cas dans lesquels qui pourrait être analysé comme un subordonnant conjonctif sont extrêmement rares et les tours dans lesquels il entre alors ne sont pas similaires à ceux dans lesquels entre quin.

7. Descendance du lexème dans les langues romanes

Quin interrogatif n’est quasiment plus employé en latin dès les iii e s. et ives. apr. J.-C. Les emplois comme particule d’énonciation et comme coordonnant, même s’ils résistent mieux, connaissent un net déclin dès cette époque également. Il en va de même des emplois comme subordonnant, dont seuls les plus courants subsistent (emploi consécutif et emploi complétif avec des verbes appartenant au champ sémantique de l’incertitude et de l’opposition). Cette situation, de plus, est celle que l’on peut observer dans les textes littéraires. Dans les sermons d’Augustin, dont le niveau de langue est peu soutenu et qui peuvent peut-être nous donner une image plus approchante de ce que pouvait être la langue courante au ivesiècle, quin n’apparaît que quatre fois, une fois comme subordonnant dans le tour non dubito quin et trois fois comme coordonnant, renforcé par etiam ou potius. On ne s’étonnera donc pas de ce que quin n’ait aucune descendance dans les langues romanes.

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TOURATIER Christian, 1994 : Syntaxe latine, Louvain-la-Neuve, Peeters.

9. Rédaction et révision

Rédaction: Frédérique Fleck Mise en forme: Peggy Lecaudé


1) 1
2) Ces références renvoient à l’édition de O. Ribbeck, 1871 2 Scaenicae Romanorum poesis fragmenta , vol. I, Tragicorum fragmenta , Teubner.
3) Les chiffres reposent sur les données fournies par le CDRom CLCLT-5. La période considérée va des premiers textes littéraires jusqu’à ceux d’Augustin inclus
4) 4
5) 5
6) Notons que, contrairement à ce que peuvent laisser penser certaines présentations faites dans les grammaires, il ne s’agit pas là d’un remplacement de la modalité négative, habituellement de règle dans les propositions régissant une subordonnée en quin , par la modalité interrogative. En réalité, seules les propositions interrogatives qui constituent des questions rhétoriques à orientation négative, et qui équivalent donc pragmatiquement à des assertions négatives, peuvent régir des subordonnées introduites par quin
7) Des explications légèrement différentes de la variation du sens de quin (comme subordonnant complétif uniquement) sont proposées par Cl. Moussy (1987 et 1998 : inhibition du sème « négation » de quin lorsque le verbe régissant présente une négation inhérente ou un trait sémantique négatif) et A. Orlandini (2003 : variation de la valeur de quin
8) 8
9) ut consécutif, qu’il s’agit du même morphème, uniquement fonctionnel, que ut complétif et que la relation logique de conséquence entre la proposition régissante et la proposition subordonnée se dégage du contexte, même en l’absence de terme corrélatif.
10) 10
11) 11
12) Voir F. FLECK (2008-b).
13) Voir p. 372-376.
14) Voir p. 86-90 et F. FLECK (2008-c).
15) Voir p. 82-86 et F. FLECK (2008-c).
16) Voir p. 172-176 et F. FLECK (à paraître).
17) Voir p. 168-170 et 171-172.
18) Voir p. 177-179.
19) Voir p. 237-239 et 377-401.
20) Voir p. 19-22.
21) Voir respectivement p. 118-127, 188-192 et 338-342.
22) Voir p. 268-301 et 412-413.
23) Voir p. 241.
24) Voir F. FLECK (2008-e).
25) Texte et traduction de ces occurrences dans la C.U.F. (A. Ernout) : Pl. Aul. 164 : Quid dubitas, quin sit paratum nomen puero Postumus ? « Ne penses-tu pas que l’enfant a un nom tout trouvé, et qu’on l’appellera Postume ? » ; Pl. Men. 253 : Verum tamen nequeo contineri quin loquar . « Mais pourtant, je ne peux, malgré tout, m’empêcher de parler. » ; Pl. As. 355 : Argentum non morabor quin feras. « Tu pourras sans autre difficulté emporter l’argent. »
26) 26