quaero, is, ĕre

(verbe)



6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

A partir de sa valeur générique « chercher à atteindre », quaerere a développé des contenus sémantiques plus spécifiques dès les temps les plus anciens (cf. § 4.2). En outre, selon certains auteurs, quaerere est l’objet d’une nouvelle évolution sémantique en latin tardif et devient alors synonyme de lugere, dolere, plangere, deplorare, etc. Tel est l’avis de Å. FRIDH (1976), qui considère que cette valeur a pour origine le sens de « chercher en vain » (frustra quaerere), sens qui, à l’époque classique, ne représente qu’une nuance par rapport au sens de « chercher à atteindre » et qui reste très limité. Quaerere fonctionne alors comme un synonyme de requirere ou desiderare1). Les vers suivants de Virgile, par exemple, fournissent un contexte syntaxique qui, apparemment, contredit le sens de base de quaerere2) :

  • Virg. En. 4, 466-468 :
    […] semperque relinqui
    sola sibi, semper longam incomitata uidetur
    ire uiam et Tyrios deserta quaerere terra .
    « toujours il lui semble qu’elle est laissée seule, toujours qu’elle marche sans compagnon sur une longue route et cherche <en vain> ses Tyriens dans un désert. » (traduction J. Perret modifiée, 1977, CUF)

Dès lors, le passage aux signifiés « manquer », « regretter », et même « déplorer » aurait été facile. Mais, comme E. PULGRAM (1979) s’est employé à le démontrer plus tard, certains facteurs de type phonétique et morphologique ont eu une influence sur cette évolution. La disparition progressive de la conjugaison déponente ainsi que la réduction de la diphtongue ae (qui donne e long par monophtongaison, puis, après la neutralisation de la longueur des voyelles comme trait phonologique pertinent, aboutit probablement à e ouvert /ε/)3) auraient fini par provoquer un amalgame, phonologique et sémantique, de deux verbes proches : quaerĕre et le déponent quĕrī « se plaindre ». Ainsi, quelques-uns des exemples avancés par Å. Fridh pour illustrer l’évolution sémasiologique qu’il défend seraient, en réalité, des cas d’hypercorrection4) : il s’agirait, en fait, de formes du verbe queri « se plaindre ». Le passage du latin aux langues romanes va dans ce sens. En effet, les héritiers de quaerere continuent les sens du verbe latin (« vouloir », « poser une question » et même « demander » ; cf. § 7.1.2), mais ne présentent pas le sens de « déplorer, regretter » , qui est en revanche assumé par les héritiers des lexèmes synonymes de queri5).

6.2. Étymologie et origine

Bien que, selon EM (s.u. quaero), l’origine de cette formation (de même que celle des radicaux latins à diphtongue ae) soit inconnue, O. SZEMERÉNYI (1960, 232-238) a formulé une hypothèse6) par une racine indo-européenne *ais-, LIV : *h2eis-, bien représentée dans l’ensemble des langues i.-e., avec des valeurs analogues à celles de quaero :

- sk. iccháti (« il cherche », « il souhaite »), av. isaiti (« je cherche », « je souhaite ») :

- v.-angl. asciam (« poser une question »), v.-saxon escon, escian (« demander »), v.-h.-a. eiscon (« chercher », « poser une question », « demander ») ;

- v.-sl. iskati (« chercher »), lit. ieškóti (« chercher »).

- dans le domaine italique, eiscurent apparaît deux fois dans les Tables Eugubines [vb 10 et 15]).

Le latin offrirait donc avec quaero un présent radical thématique.

Personne ne doute que la forme ancienne du verbe quaero ait été quais- ( cf. § 1.1). Cependant, si l’on retient la racine i.-e. proposée par O. Szmerényi, par son élément initial qu-, le verbe latin diffère des autres verbes attestés dans les autres langues i.-e. Pour expliquer cette différence, O. Szmerényi pose à l’initiale *k ŏ-, allomorphe de com- devant voyelle7), c.-à-d., *kŏ-ais-.

La prononciation de cette séquence aurait évolué en *kŭais - > *kwais- >*kwais-, noté par la graphie quais -. Le passage de la séquence [kw], contenant deux phonèmes, à [kw], représentant un phonème unique, est bien attesté en latin dans le nom du cheval lat. equus, prononcé [e.kwos] avec une consonne labiovélaire, alors que la forme héritée correspondant, par exemple, à sk. aśva- « cheval » devait être [ek.wos], où le [w] est un phonème en lui-même8).

Il reste à expliquer l’absence du morphème de thème d’infectum -sc- ; en effet, comme le suggèrent les autres formes citées ci-dessus, l’ancien paradigme d’*ais- aurait eu un présent (au degré ø) *is -sk-ō, semblable à celui de poscō, et un aoriste *ais-s-. À la différence de poscō, qui, en latin (de même qu’en sanskrit), étend le radical posc- du thème d’infectum au thème de perfectum (po-posc-ī), c’est un thème de perfectum qui a connu une extension dans quaerō / quaesīuī. En effet, quaesīu- représenterait, selon EM, à l’origine le thème de perfectum du dérivé désidératif quaesō de *quais-s-ō (cf. capessō / capessīuī et voir § 5.3), qui serait entré dans le paradigme de quaerere, alors que le thème de perfectum de quaerō attendu était *quaesī < *quaes-s-ī.

Le supin correspondant à quaesīuī est quaesītum (pour les préverbés : acquīsītum, anquīsītum, conquīsītum, etc. ; cf. EM, s.u.).

X. MIGNOT (1969, 75) propose une autre explication à ce thème de perfectum : il signale l’existence d’un groupe réduit de verbes à « sémantisme désidératif » (petere, quaerere, cupere – avec des formes en -ī- même à l’infectum –) présentant un thème de perfectum en - īu- et le participe parfait passif correspondant en -ītus, -a, -um (*-to-), dans une sorte de marque morphologique de cette notion désidérative. On pourrait ajouter, avec le suffixe de désidératif -essō, le verbe lat. arcessō « faire venir, mander », dont le parfait est arcessīuī.


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1) L’OLD regroupe ces usages sous l’épigraphe 2 (« To look for (with the implication of being unable to find), seek in vain; (pass.) not to be available to the searcher, be missing »).
2) Voici d’autres exemples, cités dans ce travail : Plin. Epist . 6, 2, 1 ; Sen. Epist. 91, 12 ; Tib. 2, 3, 25-26 ; Prop. 1, 17, 15-18 ; Ov. Fast . 6, 667 ; Met. 2, 237-239.
3) Les graffitis pompéiens illustrent déjà cette évolution dans le verbe qui nous occupe (querite au lieu de quaerite ; cf. V. VÄÄNÄNEN, 1966, 18 et supra, § 1.1).
4) E. PULGRAM (1979, 159) mentionne le cas similaire de la graphie baenae pour bene.
5) Plangere > roum. plînge, it. piangere, fr. plaindre; lamentare > it. lamentare, fr. lamenter, esp. et port. lamentar, etc. (cf. ibid., 160).
6) Mais M. DE VAAN (2008, s.u.) retient l’hypothèse d’une racine i.-e. *kueh2-k- (« acquérir »), ce qui apparente le verbe latin au gr. πέπαμαι.
7) Cf. *ko-ēpī > cŏēpī > coepī (avec diphtongue), cŏēmī, etc.
8) La forme coagulum, par exemple, coexiste avec quaglum, quaglare, et est à l’origine de fr. cailler, it. quagliare, esp. cuajar. Le CIL XI,4127 présente aussi la forme inquata (inco [h]ata).