pŭdīcĭtĭa, -ae, f.

(substantif)



5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

Pudīcitia est un substantif suffixé analysable en pudīc-itia ; la base de suffixation pudīc- est associable au thème de l’adjectif pudīcus, -a, -um « pudique, vertueux, honnête » ; elle est suivie du suffixe –ĭtĭa, productif en latin sur base adjectivale. Ce suffixe -itia est de date latine et il contient en dernier élément le suffixe hérité -ia féminin (< *-yā- / *-yă-, de i.-e. *-yeh2- / *-yh2-), qui a servi à former des noms abstraits déadjectivaux ou désubstantivaux en latin dès l’époque archaïque.

5.2. Les interprétations et ré-analyses synchroniques des auteurs latins

Une relation entre pudor et pudicitia est mentionnée par Isidore de Séville :

  • Isid. Diff. 1, 418 (Migne 83,9-98) = 1, 22 Codoñer (1992) :
    pudor corporis est,
    pudicitia mentis
    .

5.3. « Famille » synchronique du terme

Pŭdīcĭtĭa est un suffixé en -itia sur la base de l’adjectif pŭdīcus ; cet adjectif est lui-même analysable en synchronie en pud-īcus avec un morphème lexical, radical synchronique latin pud- dénotant la pudeur ou la honte et que l’on retrouve principalement dans le substantif pudor (-or-is) M. « sentiment de pudeur, de honte », le verbe pudere « avoir honte » (intransitif, verbe d’état) et « causer de la honte » (transitif personnel, et impersonnel), etc.

Pŭdīcĭtĭa a pour antonyme, impŭdīcĭtĭa avec le préfixe négatif in- / im-.

L’adjectif servant de base de suffixation pŭdīcus a pour sens « pudique, chaste, timide, vertueux, modeste », mais aussi « sensible à l’honneur, honnête » (voir §4). Sur lui est formé l’adverbe pŭdīc-ē « pudiquement, avec honneur, vertueusement » selon une formation adverbiale en productive en latin lorsque la base est un adjectif de la 1ère classe en -us, -a, -um.

Sur ce radical pŭd- sont formés :

- le verbe pŭděō, -ēre, -dŭi, -dĭtum de sens statif (« avoir honte » intransitif) et causatif (« rendre honteux, causer de la honte » transitif ; et également impersonnel pudet avec l’accusatif de la personne qui éprouve la honte) - et le substantif pŭdor, -ōris, f. « sentiment de pudeur, honte, réserve » (pour le sens de ce substantif et son rapport avec pŭdīcĭtĭa, voir §4 et §5.4). On trouve deux adjectifs dérivés de pŭdor à date tardive, pŭdōr-ātus « chaste, pudique », attesté dans la Vulgate, et pŭdōr-ōsus « pudique, modeste », attesté dans une glose.

L’adjectif verbal en *-ndo- du verbe pudere est plus ou moins adjectivisé en un adjectif qualificatif : pudendus, -a, -um, qui a le sens de « honteux, infâmant, dont on doit avoir honte » ; substantivé au neutre pluriel, pudenda, -orum, il peut faire référence aux « parties honteuses » du corps.

Le participe présent pŭdens, -tis est employé comme adjectif au sens de « modeste, réservé, discret ». Il a un antonyme formé à l’aide du préfixe négatif in-, impŭdens, -tis « effronté, sans pudeur, impudent ». De cet adjectif furent dérivés le substantif impŭdentĭa, -ae, f. « impudence, audace, effronterie » (à l’aide du suffixe -ia) et l’adverbe impŭdenter« effrontément, impudemment » (à l’aide du morphème adverbial -ter, adapté ici en -er puisque la base de suffixation se terminait déjà par un -t-).

Furent formés également sur le radical latin synchronique pud- et son allomorphe pudi- : les adjectifs pŭdĭbundus « qui éprouve de la honte, de la confusion » ou « honteux, infâme » (avec le suffixe -bundus, -a, -um) et pŭdĭbĭlis « honteux » (hapax tardif ; avec le suffixe -bilis, -e).

Aulu-Gelle crée le participe parfait passif pŭdě-factus « rendu honteux » (Nuits attiques 15, 17, 1 ; d’un verbe pude-facio) et rend compte du composé possessif (bahuvrīhi) pŭdōrĭ-cŏlŏr, -ōris « rouge de la pudeur, rose », littéralement « qui a pour couleur la pudeur » (Nuits attique, 19, 7, 6), créé par le poète Laevius. Le premier terme de ce composé est associable au substantif pudor (-oris) M.

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

A. Pudicitia et pudor pour la désignation de la pudeur

Dans la désignation de la pudeur, il ne manque pas d’exemples où pudicitia équivaut à pudor et les deux termes sont juxtaposés pour un renforcement d’expression par Alcmène qui se défend des accusations de son mari :

  • Pl. Amph. 839-840 :
    Non ego illam mihi dotem duco esse, quae dos dicitur,
    sed pudicitiam et pudorem et sedatum cupidinem
    .
    « Non, je ne considère pas comme dot ce qu’on appelle de ce nom : ma dot, ce sont pour moi, la chasteté, la pudeur, la maîtrise de mes sens. »

Il n’est pas rare que pudor désigne la pudeur comme force qui fait agir et le mot s’emploie dans des expressions comme pudor defendet, pudor obstat, frena pudoris, fines transire pudoris, hoc leges duxque pudorque iubent et leurs équivalents, d’où un sème /(retenue) qui fait défendre la dignité/1). Or elles ne se rencontrent pas du tout avec pudicitia. Les deux termes désignent la pudeur en tant que conduite, mais avec pudor s’ajoute l’idée d’une dynamique de l’action, tandis que pudicitia exprime la constance d’un comportement. Plusieurs exemples concrétisent la différence. Lorsqu’Amphitryon se désole sur le tort fait à l’honneur jusqu’alors irréprochable de sa femme, il emploie pudicitia :

  • Pl. Amph. 810-811 :
    […] Perii miser,
    quia pudicitiae huius uitium me hic absente est additum
    .
    « Malheur à moi, je suis perdu parce qu’ici a été commis un outrage contre sa vie de pudeur en mon absence. »

et d’ailleurs, dans le syntagme pudicitiae uitium, l’outrage (uitium) suppose une atteinte à une réalité établie et reconnue, la pudeur manifeste d’Alcmène. En revanche, quelques vers plus loin, il l’invite à retrouver une conduite plus digne et cette valeur de l’action est exprimée par pudor (819) :

  • Saltem, tute si pudoris egeas, sumas mutuum.
    « Si du moins tu manques de pudeur, tu n’as qu’à en emprunter. »

Le récit de Tite-Live sur Virginie fournit un autre bon exemple. La pudeur permettant à la jeune fille de résister aux avances d’Appius est désignée par pudor :

  • Liv. 3, 44, 4 :
    […] Appius amore amens pretio ac spe perlicere adortus, postquam omnia pudore saepta animaduerterat, ad crudelem superbamque uim animum conuertit.
    « […] Appius, fou d’amour, entreprit de la séduire par des présents et des promesses ; mais, la trouvant toujours défendue par sa pudeur, il eut recours à une violence cruelle et tyrannique. »,

mais la pudeur que manifeste sa vie est dénommée par pudicitia :

  • Liv. 3, 45, 9 (paroles d’Icilius, le fiancé de Virginie) :
    Saeuite in tergum et in ceruices nostras : pudicitia saltem in tuto sit.
    « Frappez nos corps et nos têtes, mais respectez au moins sa pudeur. »

Le principe dont la vie doit être l’illustration est la pudicitia :

  • Tert. Pud. 1, 1 :
    Pudicitia […] in saeculo morabatur, si natura praestruxerat […]
    « La retenue […] demeurait dans le siècle, si les dispositions naturelles l’avaient établie […] »,

tandis que la même retenue comme facteur orientant ou n’orientant pas la conduite est le pudor :

  • Tert. Pud. 1, 14 :
    […] amputantes […] intimam effigiem pudoris ipsius, cum moechis et fornicatoribus ueniam pollicentur […]
    « […] altérant l’image de la pudeur elle-même, quand ils promettent le pardon aux adultères et aux débauchés […] ».

Le tableau suivant confronte les sens de « pudeur » pour les deux mots :

pudor pudicitia
/retenue/ /retenue/
/concernant la femme et l’homme dans leur vie intime/ /concernant la femme et l’homme dans leur vie intime/
/qui vivent conformément à leur dignité/ qui vivent conformément à leur dignité/
/et la défendent en des circonstances où ils risquent de mal agir / /et montrent une grande constance dans cette conduite/

B. Pudicitia et uerecundia dans la désignation de la pudeur

Verecundia a un usage plus large. Il est proche de pudor pour la pudeur qui oriente l’action, coordonné à imperium en :

  • Liv. 34, 1, 5 : Matronae nulla nec uerecundia nec imperio uirorum contineri limine poterant […]
    « Rien ne pouvait maintenir les femmes chez elles, ni la retenue, ni l’ordre de leurs maris […] »

et de pudicitia pour la manière de vivre :

  • Val. Max. 2, 1, 5-7 (à propos de ce que le mari peut permettre à sa femme) :
    Ceterum ut non tristis earum et horrida pudicitia, sed et honesto comitatis genere temperata esset […]. Huius modi inter coniuges uerecundia […].
    « Cependant on voulut que la pudeur féminine, au lieu d’être sinistre et rebutante, fût compensée aussi par une forme d’agrément conforme à l’honneur […]. Voilà ce qu’était la pudeur qui régnait entre époux […]. » (trad. R. Combès),

mais l’originalité de uerecundia tient à ce qu’il s’emploie pour la pudeur en tant qu’elle est une tendance naturelle :

  • Cic. Off. 1, 127 :
    Hanc naturae tam diligentem fabricam imitata est hominum uerecundia. Quae enim natura occultauit, eadem omnes qui sana mente sunt, remouent ab oculis ipsique necessitati dant operam ut quam occultissime pareant.
    « La pudeur des hommes a imité cet art si attentif de la nature. Ce que la nature a en effet dissimulé, c’est cela même que tous ceux qui sont sains d’esprit éloignent des regards, et ils s’efforcent, aux besoins mêmes de la nature, d’obéir le plus secrètement possible » (traduction M. Testard, 1965, CUF).

Cette nuance se rattache à l’idée plus générale au cœur du sémantisme de uerecundia, une orientation à la retenue qui est bien ancrée et qui a vocation à durer2).

La parasynonymie caractérise les relations entre les trois termes désignant la pudeur.

C. Pudicitia et impudicitia, impudentia

Pudicitia a pour antonyme de négation3) impudicitia pour désigner la caractéristique d’une conduite :

  • Ps. Cic. Sall. 7 :
    Nam quod in aetatem increpuisti, tantum me abesse puto ab inpudicitia quantum tu a pudicitia.
    « Quant aux calomnies que tu as répandues sur ma jeunesse, j’estime que je suis aussi éloigné des mauvaises mœurs que toi des bonnes. » (traduction A. Ernout, 1962, CUF)

Il s’oppose aussi à impudentia pour l’appréciation morale d’un comportement :

  • Aug. Civ. 14, 18 :
    […] et uerecundia naturali habent prouisum lupanaria ipsa secretum faciliusque potuit inpudicitia non habere uincla prohibitionis, quam inpudentia remouere latibula illius foeditatis.
    « […] les lupanars eux-mêmes, par une retenue naturelle, conservent le secret et l’impudeur a eu moins de difficultés pour s’affranchir des contraintes légales que l’absence de pudeur à supprimer les repaires de cette honte. »


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1) J.-F. THOMAS (2007, 346).
2) Voir J.-F. THOMAS (2007, 437).
3) Voir Cl. MOUSSY (2010, 147).