pŭdīcĭtĭa, -ae, f.

(substantif)



4.2. Exposé détaillé

Le problème sémantique posé par pudicitia concerne ses relations avec pudor dans la désignation de la pudeur et de la retenue. En effet, si les deux substantifs sont généralement équivalents, ils présentent quelques nuances distinctives.

A. « Pudeur, sentiment de retenue »

A.1. L’équivalence sémantique avec pudor

Elle s’observe dès les premières occurrences plautiniennes :

  • Pl. Amph. 839-840 :
    Non ego illam mihi dotem duco esse, quae dos dicitur,
    sed pudicitiam et pudorem et sedatum cupidinem.

    « Non, je ne considère pas comme dot ce qu’on appelle de ce nom : ma dot, ce sont pour moi, la chasteté, la pudeur, la maîtrise de mes sens. »

où la coordination pudicitiam et pudorem donne une plus grande force à l’affirmation d’Alcmène face aux graves accusations de son mari.

Faite de fidélité, de retenue et d’honnêteté, la pudeur est soumise au jugement collectif :

  • Cic. Verr. II 1, 64 :
    […] mulierem eximia pulchritudine, sed eam summa integritate pudicitiaque existimari.
    « […] une femme d’une beauté rare ; elle avait toutefois la réputation de haute vertu et de pudeur. »

et pudicitia rejoint pudor :

  • Val.-Max. 2, 1, 5 :
    Nulli enim tunc subsessorum alienorum matrimoniorum oculi metuebantur sed pariter et uidere sancte et aspici mutuo pudore custodiebatur.
    « Car jamais alors on n’avait à redouter des yeux épiant l’épouse d’autrui, mais on veillait également à rendre pur son regard comme l’aspect que l’on présentait, par la pudeur qu’on partageait. »

La retenue dans le comportement s’exprime par pudicitia :

  • Prop. 1, 2, 23-24 :
    Non illis studium uulgo conquirere amantes :
    illis ampla satis forma pudicitia.

    « Elles n’avaient pas le goût des conquêtes vulgaires : elles étaient assez belles du fait de leur pudeur. »1),

comme par pudor :

  • Ov. H. 20, 7-8 :
    Quid pudor ora subit ? nam, sicut in aede Dianae,
    suspicor ingenuas erubuisse genas.

    « Pourquoi ta pudeur envahit-elle ton visage ? Car tes joues pudiques, je le soupçonne, ont rougi comme dans le temple de Diane »2).

Les deux substantifs reçoivent le même qualificatif sancta « respectée, intouchable » :

  • Tib. 1, 3, 83-84 :
    At tu casta precor maneas, sanctique pudoris
    adsideat custos sedula semper anus.

    « Mais, toi, je t’en supplie, reste moi fidèle, et que ta vieille mère demeure toujours attentive comme gardienne de ta pudeur sacrée. »
  • Val.-Max. 6, 1, 6 :
    Quam sanctam igitur in ciuitate nostra pudicitiam fuisse existimare debemus, in qua etiam institores libidinis tam seueros eius uindices euasisse animaduertimus ?
    « Quel respect faut-il penser qu’il y a eu à l’égard de la pudeur dans notre cité, où nous constatons que ceux qui faisaient commerce des désirs en sont venus à la défendre avec sévérité ? »

De là un noyau sémique commun du sens de « pudeur » : /retenue/ /concernant la femme et l’homme dans leur vie intime/ /qui vivent conformément à leur dignité/.

A.2. Emploi plus particulier de pudicitia « pudeur »

Il n’est pas rare que pudor désigne la pudeur comme force qui fait agir et le mot s’emploie dans des expressions comme pudor defendet, pudor obstat, frena pudoris, fines transire pudoris, hoc leges duxque pudorque iubent et leurs équivalents, d’où un sème /(retenue) qui fait défendre la dignité/3). Or ces expressions ne se rencontrent pas du tout avec pudicitia. Les deux termes désignent la pudeur en tant que conduite, mais avec pudor s’ajoute l’idée d’une dynamique de l’action, tandis que pudicitia exprime la constance d’un comportement. Si la pudicitia fait l’objet d’une valorisation, c’est souvent qu’elle a été observée ou qu’elle s’est manifestée sur une longue durée. Il en est ainsi à la fin d’une pièce de théâtre :

  • Pl. Cap. 1036 :
    Qui pudicitiae esse uoltis praemium, plausum date.
    « Vous qui voulez que l’on récompense la retenue, applaudissez. »

et cette « pudeur » contribue à définir la condition d’une personne, comme pour l’épouse de ce plébéien qui s’adresse au peuple :

  • Liv. 42, 34, 3 :
    […] uxorem […] quae secum nihil adtulit praeter libertatem pudicitiamque et cum his fecunditatem […]
    « […] une épouse qui ne m’apporte rien d’autre que sa condition de femme libre et sa retenue, ainsi que sa fécondité […] »

Elle est ainsi le bien d’une vie :

  • Lact. Inst. 6, 23, 28 :
    Nulla igitur laus non facere quod facere non possis. Ideo autem pudicitia in homine laudatur, quia non naturalis est, sed uoluntaria.
    « Il n’y a donc nul mérite à ne pas faire ce qu’on ne pourrait faire. En revanche, si la pureté est méritoire en l’homme, c’est qu’elle n’est pas naturelle, mais volontaire. »

Justement parce qu’elle est la caractéristique d’une vie, la pudicitia peut être altérée par une unique faute :

  • Suet. Caes. 49, 1 :
    Pudicitiae eius famam nihil quidem praeter Nicomedis contubernium laesit
    « Il n’y a que son séjour chez Nicomède qui ruina la réputation de sa vie pudique … »

Ces exemples et bien d’autres4) illustrent l’idée d’une dignité préservée /avec grande constance/.

Plusieurs exemples concrétisent la différence avec pudor. Lorsqu’Amphitryon se désole sur le tort fait à l’honneur jusqu’alors irréprochable de sa femme, il emploie pudicitia :

  • Pl. Amph. 810-811 :
    […] Perii miser,
    quia pudicitiae huius uitium me hic absente est additum.

    « Malheur à moi, je suis perdu parce qu’a été commis un outrage contre sa vie de pudeur en mon absence. »

et d’ailleurs, dans le syntagme pudicitiae uitium, l’outrage (uitium) suppose une atteinte à une réalité établie et reconnue, la pudeur manifeste d’Alcmène. En revanche, quelques vers plus loin, il l’invite à retrouver une conduite plus digne et cette valeur de l’action est exprimée par pudor (819) :

  • Saltem, tute si pudoris egeas, sumas mutuum.
    « Si du moins tu manques de pudeur, tu n’as qu’à en emprunter. »

Le récit de Tite-Live sur Virginie fournit un autre bon exemple. La pudeur permettant à la jeune fille de résister aux avances d’Appius est désignée par pudor :

  • Liv. 3, 44, 4 :
    […] Appius amore amens pretio ac spe perlicere adortus, postquam omnia pudore saepta animaduerterat, ad crudelem superbamque uim animum conuertit.
    « […] Appius, fou d’amour, entreprit de la séduire par des présents et des promesses ; mais, la trouvant toujours défendue par sa pudeur, il eut recours à une violence cruelle et tyrannique. »,

mais la pudeur que manifeste sa vie est dénommée par pudicitia :

  • Liv. 3, 45, 9 (paroles d’Icilius, le fiancé de Virginie) :
    Saeuite in tergum et in ceruices nostras : pudicitia saltem in tuto sit.
    « Frappez nos corps et nos têtes, mais respectez au moins sa pudeur. »

Le principe dont la vie doit être l’illustration est la pudicitia :

  • Tert. Pud. 1, 1 :
    Pudicitia […] in saeculo morabatur, si natura praestruxerat […]
    « La retenue […] demeurait dans le siècle, si les dispositions naturelles l’avaient établie […] »,

tandis que la même retenue comme facteur orientant ou n’orientant pas la conduite est le pudor :

  • Tert. Pud. 1, 14 :
    […] amputantes […] intimam effigiem pudoris ipsius, cum moechis et fornicatoribus ueniam pollicentur […]
    « […] altérant l’image de la pudeur elle-même, quand ils promettent le pardon aux adultères et aux débauchés […] ».

La différence est bien perceptible en :

  • Ambr. Off. 1, 69 :
    Bonus enim regendae castitatis pudor est comes qui, si praetendat et quae prima pericula sunt, pudicitiam temptari non sinat.
    « La pudeur (pudor) est en effet, pour guider la chasteté, une bonne compagne qui, si elle campe même devant ce qui constitue les premiers dangers, ne permet pas que la pureté (pudicitiam) soit attaquée. »

Le tableau suivant confronte les sens de « pudeur » pour les deux mots :

pudor pudicitia
/retenue/ /retenue/
/concernant la femme et l’homme dans leur vie intime/ /concernant la femme et l’homme dans leur vie intime/
/qui vivent conformément à leur dignité/ qui vivent conformément à leur dignité/
/et la défendent en des circonstances où ils risquent de mal agir/ /et montrent une grande constance dans cette conduite/

La différence entre la retenue de la pudeur qui fait /défendre la dignité/ (pudor) et celle qui se manifeste /avec une grande constance/ (pudicitia) revient à distinguer une capacité réactive et une manière d’être.

Dans la poésie élégiaque et en particulier chez Ovide, la fréquence de pudor largement supérieure à celle de pudicitia5) tient beaucoup moins à une difficulté d’intégrer ce dernier à l’intérieur de la métrique dactylique et élégiaque, qu’à la thématique même des œuvres décrivant la puissance de l’amour et les forces qui l’animent (le furor), que seul le pudor peut maîtriser. En effet, il entre dans l’amour une dynamique qui pousse toujours plus loin la passion et ses effets, c’est l’audacia, en face de laquelle le pudor est au contraire la capacité à dominer ses élans :

  • Ov. A. A. 1, 605-606 :
    […] Fuge, rustice, longe
    hinc, Pudor ; audentem Forsque Venusque iuuat.

    « Fuis loin d’ici, rustique Pudeur ! La chance et Vénus protègent l’audacieux. »

La place de la « pudeur active »6) montre chez Ovide la résistance difficile à l’amoralité, dont les enjeux sont complexes : création par les mots d’un amour où l’on souffre d’aimer une femme indigne, parodie de l’idéal féminin et ironie dissidente qui fait qualifier de pudor un adultère au moment où la Lex Iulia de adulteriis a été promulguée (18 avant J.C.)7). D’autre part, il n’existe aucune occurrence de pudicitia dans les tragédies de Sénèque et du Pseudo-Sénèque : à travers les situations extrêmes du mythe, elles montrent le furor, les passions et leurs effets pervers, que seule peut essayer de contenir la dynamique du pudor (16 occurrences du mot au sens de « pudeur »). La perspective s’inverse chez Sénèque le Rhéteur avec 2 occurrences de pudor ayant cette signification, mais 26 de pudicitia et, si bien sûr la différence de fréquence résulte toujours d’un choix d’auteur, elle peut ici s’expliquer aussi par les données sémantico-référentielles : la pudeur est désignée plus souvent par pudicitia car elle est ce bien inestimable d’une vie, victime d’un préjudice que les controuersiae ont justement pour but de prouver :

  • Sen. le Rh. 2, 7, 9 :
    Feminae quidem unum pudicitia decus est.
    « Néanmoins, pour une femme, la seule gloire est la pudeur.
    »

Il est cependant plus délicat de systématiser des corrélations entre les nuances propres des termes et les thématiques pour tenter d’expliquer des différences de fréquence chez tel ou tel auteur8).

B. « Honneur, honorabilité »

Contrairement aux indications des notices du Grand Gaffiot et de l’OLD, le sens de « pudeur » n’est pas la seule signification de pudicitia.

En quelques occurrences pudicitia se dit aussi de l’honneur. Pamphile se souvient des paroles de Chrysis au sujet de Glycère :

  • Ter. And. 286-288 :
    Mi Pamphile, huius formam atque aetatem uides ;
    nec clam te est quam illi nunc utraeque inutiles
    et ad pudicitiam et ad rem tutandam sient.

    « Mon Pamphile, tu vois sa beauté et sa jeunesse, et tu n’ignores pas à quel point ces deux choses sont aujourd’hui de peu d’usage pour défendre son honneur et son bien. »

En effet, la jeunesse et la beauté devraient permettre de donner une image digne de soi, propre à assurer une bonne réputation, de même que la richesse (rem) contribue elle aussi à constituer l’image sociale. Tout cela actualise les différentes composantes du sens d’« honorabilité, honneur ». De même, le tribun C. Curion est ainsi décrit :

  • Vell. 2, 48, 3 :
    […] uir nobilis, eloquens, audax, suae alienaeque et fortunae et pudicitiae prodigus, homo ingeniosissime nequam […]
    « C’était un homme de la noblesse, disert, audacieux, prodigue de sa fortune et de son honneur comme de ceux des autres, un vaurien de génie […] »

Ces exemples et trois autres (Cic. Rab. 8 ; Cael. 11 ; Phil. 2, 3) permettent d’établir un sémème : /dignité/ /liée à un comportement jugé/ /conforme aux principes fondamentaux de la morale sociale/ /propre à faire que/ /le sujet mérite sa propre estime et celle de la collectivité/. Cette valeur se retrouve dans pudicus9) ainsi que dans pudor10) , et l’influence des deux termes a favorisé cet emploi de pudicitia.


Aller au §3 ou Retour au plan ou Aller au §5

1) De même Catul. 61, 224 ; Liv. 1, 58, 5.
2) De même Ov. H. 11, 37 ; Am. 1, 3, 14 ; 1, 8, 35 ; Sen. Phaed. 652 ; Suet. Calig. 36, 5.
3) J.-F. THOMAS (2007, 346).
4) Sall. C. 13, 3 ; 14, 7 ; Cic. Verr. II, 1, 64 ; II, 1, 67 ; Cael. 6, 42 ; Mil. 9 ; Att. 1, 16, 7 ; Liv. 3, 48, 8 ; 42, 34, 3 ; Prop. 1, 16, 2 ; Val.-Max. 2, 1, 3 ; 6, 1, 13 ; Sen. Ben. 4, 12, 4 ; Ep. 88, 8 ; Tac. An. 4, 12, 2.
5) Le BTL 1 donne les relevés suivants :
pudor : Catulle, 1 ex. ; Tibulle, 3 ex. ; Properce, 7 ex. ; Ovide, 67 ex.
pudicitia : Catulle, 1 ex. ; Tibulle, 0 ex. ; Properce, 5 ex. ; Ovide, 5 ex.
6) Expression empruntée à N. BOËLS-JANSSEN (1993, 378).
7) Voir J.-F. THOMAS (2007, 347-349).
8) Sénèque (oeuvres en prose) a 9 occurrences de pudor et 10 de pudicitia.
9) Pl. Rud. 1061-1062 :
[…] si quidem
sis pudicus, hinc facessas
[…]
« Si tu étais sensible à l’honneur, tu renoncerais à la chose […] »
et Trin. 697 :
Is est honos homini pudico meminisse officium suom.
« Mais l’honneur pour un honnête homme, c’est de se souvenir de son devoir. » Cette valeur de l’adjectif paraît ensuite seulement reprise chez Silius Italicus, en 15, 274-275 où Lélius célèbre la gloire de Scipion :
[…] Macte, o uenerande, pudici,
ductor, macte animi
[…]
« Bravo, noble général à l’âme sensible à l’honneur […]. »
10) Voir J.-F. THOMAS (2007, 388-389).