prūrīre

(verbe)



7. Descendance du lexème

7.1. Les descendants du lexème dans les langues romanes par la voie phonétique

7.1.1. Phonétique et phonologie

Le REW, s.u. cite trois formes différentes, prūrīre, plūrīre et *prūdire, qui, selon lui, sont à la base des descendants de lat. prūrīre dans les langues romanes par la voie phonétique. Il faut supposer que, déjà à date latine, il y avait eu des dissimilations de la vibrante [r] : r…r > l…r (plūrīre) dans certains cas, et > r…d (*prūdire) dans d’autres cas. Les descendants du mot latin dans les langues romanes par la voie phonétique sont issus de ces deux dernières formes et non pas de la forme latine prūrīre.

Les descendants de plūrīrese trouvent dans certains dialectes du domaine italo-roman, comme spyürí [spjü’ri] dans les dialectes de la Lombardie, chiurire [‘kjurire] / chiurere [‘kjurere] dans les dialectes de la Calabre et sciuriri [ʃjuriri] / chiuriri [kjuriri] dans certains dialectes de la Sicile (Rohlfs 1966, § 186 ; Rohlfs 1977, s.u.).

Les descendants de *prūdiresont it. prudere, prov. pruzir, cat. pruir et port. pruir. Comme l’observent le REW, s.u. et Wagner (1960-1964, s.u.), sarde prudíre est un emprunt à l’italien, comme le montre le maintien de la consonne [d] en position intervocalique.

Par rapport à lat. prūrīre, le verbe italien prudere [‘pru:dere] « démanger » est le résultat d’une dissimilation de la vibrante r…r > d…r (prūrīre > prūdīre) et, du point de vue morphologique, d’un métaplasme (prūrīre puis prūdĕre). Comme le dit Rohlfs (1966, §328), dans le domaine italo-roman, la dissimilation est fréquente surtout dans certaines séquences consonantiques, à savoir r…r, l…l : par exemple, à propos de la dissimilation r…r > d…r, les mots italiens chiedere (< lat. quaerĕre) « demander », rado ( < lat. rarus) « rare », proda (< lat. prōra) « rivage, bord, talus » (en italien ancien « proue »), d’où le verbe dérivé approdare « aborder, atterrir, aboutir ». Le DELI, s.u. rejette l’idée suggérée par Alessio (1964) que les formes des langues romanes peuvent être expliquées sur le plan phonétique aussi bien que morphologique en recourant à l’hypothèse d’une « contamination » entre les deux mots latins prūrīre et rōdĕre.

Le phénomène du métaplasme est bien connu dans le passage du latin aux langues romanes : il concerne surtout les trois conjugaisons latines en -ēre, -ĕre et -īre. Les verbes présentent fréquemment dans le passage aux langues romanes des changements de conjugaison (Rohlfs 1968, §§614-616). Le verbe prūrīre appartient à la conjugaison en -īre qui se maintient dans certains verbes italiens, par exemple it. uenire (< lat. uenīre) « venir », it. ferire (< lat. ferīre) « férir », it. tossire (< lat. tussīre) « tousser », it. sentire (< lat. sentīre) « sentir », it. dormire (< lat. dormīre) « dormir », etc. En revanche, certains verbes latins en -īre, comme prurīre, sont continués en italien par des verbes qui n’appartiennent pas à la conjugaison en -ire, mais à celle en -ere : à côté de lat.prurīre > it. prudere, on a les verbes anc.-it. fiedere [‘fjɛ:dere] (< lat.ferīre) « férir » où l’on observe aussi la dissimilation r…r > d…r, et anc.-it. riedere [‘rjɛ:dere] (< lat. redīre) « revenir », mais aussi des formes dialectales, comme les verbes dörme « dormir », sörte « sortir » du piémontais et les doublets vènere / venire « venir », sèntere /sentire « sentir », caractéristiques des dialectes de la Calabre. D’autres verbes en -īre du latin sont continués dans le domaine italo-roman par des verbes en -ére: dans les dialectes du sud des Pouilles, on trouve vǝnèrǝ [vǝ’nɛrǝ] (< lat. venīre) « venir », trasèrǝ [tra’sɛrǝ] (< lat. transīre) « entrer ». En outre, l’histoire de la langue italienne, atteste des changements de conjugaison : it.-mod. pentire vient d’anc.-it. pentére « se repentir », et la même alternance existe aussi pour sparire / sparére « disparaître », apparire / apparére « apparaître », etc.

7.1.2. Sémantique

Du point de vue sémantique, it. prudere désigne la sensation de prurit, comme fr. démanger. Avec cette valeur, le verbe peut se trouver dans deux types de constructions : (a) une construction personnelle, où le nom de la partie du corps concernée par le prurit est le sujet tandis que l’être animé / humain qui éprouve la sensation apparaît comme objet indirect, comme dans it. gli prude la gamba « la jambe lui démange » ; (b) une construction impersonnelle, où le verbe se trouve à la troisième personne du singulier tandis que l’être animé / humain qui éprouve la sensation se trouve toujours en fonction d’objet indirect : it. gli prude dietro l’orecchio « ça lui démange derrière l’oreille ».

La construction personnelle donne lieu aussi à des valeurs métaphoriques, quand le sujet du verbe dénote une partie du corps comme les mains ou la langue : it. gli prudono le mani « le poing / la main lui démange » est une expression métaphorique qui signifie qu’il a envie de se battre, alors que it. gli prude la lingua « la langue lui démange » signifie qu’il a envie de parler. La sensation de démangeaison est dans ces deux derniers cas une sensation figurée.

La construction impersonnelle aussi donne lieu à des valeurs métaphoriques : le verbe est dans ce cas un synonyme de interessare « intéresser », stare a cuore « tenir à cœur ».

7.2. Les emprunts faits au latin par les langues anciennes et modernes

À côté d’it. prudere, descendant de lat. prūrīre par la voie phonétique, l’italien a emprunté au latin ce même verbe dans it. prurīre [pru’ri:re], dont l’emploi est plutôt ancien et littéraire. Le verbe a la même valeur sémantique qu’it. prudere, à savoir la même valeur que fr. démanger. À la différence d’it. prudere, it. prurīre se trouve aussi dans des constructions transitives, où il a alors la valeur sémantique métaphorique de «stimuler» l’intérêt ou «exciter» la curiosité de quelqu’un, «susciter» un sentiment chez quelqu’un, etc.

De même, les noms it. prurito, fr. prurit sont empruntés au latin prūrītus: ils désignent dans les deux langues la sensation de démangeaison. L’ancien italien connaît aussi les formes prorito et prudito, dont le signifiant ([d] à la place de [r]) s’explique bien par une analogie paradigmatique avec le verbe.

Du sens concret de « démangeaison », le terme italien a pris la valeur de « désir, envie » et il se trouve dans des locutions comme prurito della carne « désir sexuel », prurito di moglie / di marito « désir de se marier ». La locution pruriti religiosi, employée surtout au pluriel, dénote les scrupules religieux, le désir d’être respectueux de la religion.

Le nom italien prurigo « démangeaison, désir » est aussi un mot technique de la langue médicale, comme fr. prurigo: dans les deux langues, ces substantifs sont empruntés au latin prūrīgo, -ĭnis.



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