prūrīre

(verbe)



4. Description des emplois et de leur évolution

4.2. Exposé détaillé

Le verbe prurire ne se limite pas à des emplois dans la langue médicale pour signifier « démanger » (cf. fr.prurit), mais la démangeaison sert de point de départ d’une lexicalisation pour plusieurs états psychologiques. Les différentes valeurs ressortent des constructions du verbe et de la nature référentielle du sujet grammatical.

A. « Une partie du corps démange »

Prurire a comme sujet un nom désignant la partie du corps affectée par les démangeaisons.

A. 1. « Démanger » dans la description médicale

Le verbe apparaît dès les premiers textes médicaux latins connus :

  • Celse 2, 7, 8 : []si frons prurit, lippitudinis metus est.
    « […] un prurit au front fait craindre l’ophtalmie. » (traduction G. Serbat, 1995, CUF)
  • Celse 5, 28, 1 : Vbi []is locus prurit et aut subliuidus et aut subalbidus est, matura suppuratio est.
    « Quand cette zone démange et qu’elle est soit un peu livide, soit un peu blanchâtre, l’abcès est mûr. » (traduction J.-F. Thomas),

mais il est plus rare que le substantif correspondant prūrīgō « démangeaison ». Le verbe existe aussi hors de ce type de texte, dans la satire :

  • Juv. 6, 578-579 : []si prurit frictus ocelli
    angulus, inspecta genesi collyria poscit.
    « Le coin de son œil la démange-t-il pour l’avoir trop frotté, elle ne demande un collyre qu’après vérification de l’horoscope. » (traduction J. Gérard, 1983, CUF),

comme dans un traité doctrinal :

  • Aug. Magis. 14 (à propos de l’erreur dont il faut essayer de sortir) : Nam uerbis de uerbis agere tam implicatum est, quam digitos digitis inserere et confricare, ubi uix dignoscitur nisi ab eo ipso qui id agit, qui digiti pruriant et qui auxilientur prurientibus.
    « Car il y a autant de complication à traiter les paroles avec des paroles que de croiser et frotter les doigts dans les doigts, où l’on reconnaît à peine - sauf celui qui fait cette action – quels doigts ont des démangeaisons et quels doigts soulagent ceux qui démangent. » (traduction F. J. Thonnard, 1952, Desclée de Brouwer).

A 2. « Une partie du corps démange sous l’effet d’un sentiment »

Dès les premières attestations en latin préclassique, le verbe s’emploie pour des démangeaisons traduisant une certaine fébrilité due à l’inquiétude ou à l’impatience. Il a alors comme sujet le nom de la zone du corps affectée :

  • Pl. Amph. 295-296 :
    […] Perii, dentes pruriunt;
    certe aduenientem hic me hospitio pugneo accepturus est.
    « Je suis perdu. Les dents me démangent. Certainement, il va, pour mon arrivée, me régaler d’une réception pugilistique. » (traduction A. Ernout, 1959, CUF)
  • Pl. Pers. 30b-32 :
    TO. […] uiues mecum,
    basilico accipiere uictu.
    SA. Vah, iam scapulae pruriunt, quia te istae caudiui loqui.
    « Toxile : … tu partageras ma vie, tu seras traité royalement. — Sagaristion : Ah ! les épaules me démangent déjà de t’entendre parler de la sorte. » (traduction A. Ernout, 1961, CUF)1).

B. « La personne est animée d’un désir irrésistible »

L’intensité des démangeaisons est aussi le signe d’un désir amoureux irrésistible. Le verbe a alors comme sujet un animé humain (et non plus un substantif référant à une partie du corps) :

  • Catul. 88, 1-2 :
    Quid facitis, Gelli, qui cum matre atque sorore
    prurit[…] ?
    « Que fait, Gellius, celui qui s’anime de désir avec sa mère et sa sœur […] ? » (traduction J.-F. Thomas)
  • Mart. 9, 90, 7-8 :
    Sic uni tibi sit puer cinaedus
    et castissima pruriat puella.
    « so for you alone may there be a slave-pansy-boy, and a mistress most pure itch for you » (trad. Walter C. A. Ker, London, 1968, LoebClassical Library)
    « qu’une maîtresse très pure brûle pour toi »

et l’expressivité du mot explique son emploi dans les railleries féroces de Martial2).

C. « Quelque chose stimule le corps »

Le verbe a pour sujet ce qui est de nature à démanger d’envie la personne :

  • Juv. 11, 161-162 :
    Forsitan expectes ut Gaditana canoro
    incipiant prurire choro []
    « Peut-être t’attends-tu à ce que des chansons de Gadès dans un chœur lascif commencent à stimuler les envies […] » (traduction J.-F. Thomas)3).

Pruriensfonctionne en latin tardif comme adjectif, qualifiant un désir « avide » :

  • Aug. Nupt. 2, 15, 30 : […] ut conceptus proueniret sine lubidine pruriente et partus sine dolore cruciant.
    « […] en sorte que la conception se serait déroulée sans leprurit de la passion, et l’enfantement sans cruelle douleur. »(traduction F. J. Thonnard, 1974, Desclée de Brouwer)4).

D. De la démangeaison au désir illusoire

Dans le latin des auteurs chrétiens se retrouve la construction attestée chez Plaute où prurire a pour sujet le nom désignant la partie du corps irritée par les démangeaisons A.1, mais celles-ci sont l’indice d’un désir qui, s’il ne concerne pas l’amour, reste irrésistible parce qu’il veut s’affranchir des limites du bien et du vrai :

  • Hier. Ep. 52, 14 : Caue quoque ne aut linguam aut aures habeas prurientes, id est, ne aut ipse aliis detrahas aut alios audias detrahentes.
    «Attention ! pas de démangeaisons à la langue ou aux oreilles ! Je veux dire, ne critique pas autrui, n’écoute pas autrui quand ils critiquent.» (traduction J. Labourt, 1952, CUF)5)
  • Aug. Conf. 1, 16 : […] scalpi aures meas falsis fabellis, quo prurirent ardentius []
    «[…] que mes oreilles étaient chatouillées par des fictions, d’où un désir plus ardent […]» (traduction J.-F. Thomas)
  • Aug. Conf. 4, 13 : Maxime quippe me reparabant atque recreabant aliorum amicorum solacia, cum quibus amabam quod pro te amabam, et hoc erat ingens fabula et longum mendacium, cuius adulterina confricatione corrumpebatur mens nostra pruriens in auribus.
    «Ce qui me réconfortait et me vivifiait surtout, c’étaient les consolations d’autres amis, avec qui j’aimais ce que j’aimais au lieu de t’aimer : je veux dire l’immense fiction et le grand mensonge dont le grattement corrupteur altérait notre esprit avide de tout entendre.» (traduction J.-F. Thomas),

et le verbe en vient à être construit comme les verbes de volonté, avec une complétive objet :

  • Ambrosiast. Comm. de P. epist ad Tin. II, 4, 4 : Pruriunt enim aures eorum ut audiant fabulas uanitatum compositas sub nomine doctrinae quibus delectentur.
    «Ils sont avides d’entendre des récits illusoires composés avec l’apparence d’un savoir, et qu’ils aiment.» (traduction J.-F. Thomas).

E. Conclusion

Entre «le corps démange», «la personne désire», «quelque chose excite le désir amoureux», les variations de signification sont liées à des variations de construction, selon la nature du sujet grammatical. Cette situation caractérise une polysémie sélectionnelle (R. Martin, 1992, 94). Le lien entre la démangeaison et le désir irrésistible est une relation centrale dans la signification du verbe: Augustin peut écrire au Ve siècle apr. J.-C. que «les oreilles démangent» (aures pruriunt) pour signifier que la personne désire ardemment. Cette relation a son équivalent dans fr. cela me démange de.

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1) De même Pl.Bac. 1193 ; Mil. 397 ; Poen. 1315 ; St. 754 .
2) De même Mart. 3, 58, 11 ; 5, 78, 27 ; 10, 67, 6 ; 11, 81, 4.
3) De même Catul. 16, 9 ; Mart. 1, 35, 10 ; 14, 203, 1.
4) De même Aug. Iul. 2, 10 ; Grat. Chr. 2, 36, 41.
5) De même Hier. Ep. 113, 4.