prĕcor, -ārī

(verbe)



4.2. Description des emplois et de leur évolution: exposé détaillé

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Precari est avant tout d’un verbe de parole, comme le montre E. Benveniste1), qui l’oppose en cela à quaeso, régulièrement coordonné à precor dans la langue archaïque.

A. « Souhaiter »

A.1. En général

Pour Ch. Guittard (1996, t.1, 135) : « les premiers emplois du verbe precor chez Plaute […] appartiennent au domaine profane et le sens de precari est plutôt celui de ‘demander, souhaiter’ que celui de ‘prier’. Le verbe n’est pas encore complètement dégagé de ses emplois dans la langue juridique des contrats. L’accusatif de la figure étymologique, qui appartient au vieux fonds juridique et technique de la langue latine, oriente la formule dans un sens religieux. » Une telle interprétation correspond au sens de la racine *prek-,
« demander » (voir § 6.2)

De fait, chez Plaute, sur sept occurrences du verbe, deux indiquent un souhait (Rud. 640 ; Poen. 1215), l’un, un souhait négatif (Merc. 234), deux renvoient à des prières adressées à une personne dont on veut obtenir quelque chose (As. 477 ; Amph. Frag. 13) et deux, enfin, indiquent une prière adressée à une divinité : Rud. 259 ; Fragment 38 (58). Les occurrences du verbe avec un sens religieux de « prier une divinité » sont donc effectivement minoritaires chez cet auteur.

En Rud. 640, le verbe introduit une complétive par ut :

  • Pl. Rud. 640 :
    Bene equidem tibi dico qui te digna ut eueniant precor.
    « Assurément, je prononce des paroles de bon augure à ton endroit, en souhaitant que t’arrive ce que tu mérites. »

L’association de precor avec dico montre bien que precari est perçu comme un verbe de parole.

En Poen 1215, il faut sous-entendre un COD neutre (du type id) : à la phrase d’Agorastoclès : si quidem amicitiast habenda, cum hoc habendast (« s’il faut être ami avec quelqu’un, c’est avec lui qu’il faut le faire »), Adelphasie répond : hau precor (« je ne le souhaite pas »).

Quand precari a ce sens de « souhaiter », le complément qui indique l’objet du souhait prend la forme d’un accusatif :

  • Cic. Pis. 20 : Haec ego semper de uobis expetiui, haec optaui, haec precatus sum […].
    « Voilà ce que, à votre sujet, j’ai toujours désiré, souhaité et appelé de mes vœux. »
  • Cic. Pis. 14 : Vtrum tandem bono uiro et sapienti optabilius putas sic exire e patria ut omnes sui ciues salutem, incolumitatem, reditum precentur, quod mihi accidit, an, quod tibi profisciscenti euenit, ut omnes exsecrarentur, male precarentur, unam tibi illam uiam et perpetuam esse uellent ?
    « Enfin, que penses-tu que doive prioritairement désirer un homme bon et sage : quitter sa patrie, pendant que ses concitoyens souhaitent son salut, son rétablissement, son retour – ce qui m’est arrivé – ou, ce qui t’arriva en partant, que tous te maudissent, te souhaitent du mal et qu’ils veuillent que ce voyage soit pour toi sans retour et sans fin ? »

Pour ce sens de « souhaiter », on peut proposer le sémème :

/demander / /que se réalise/ (+ COD : quelque chose) ou (+ complétive : que)

Il arrive qu’apparaisse un complément au datif indiquant la personne visée par le souhait :

  • Properce 3, 11, 49-50 :
    […]Cane Roma, triumphum
    Et longum Augusto salua precare diem
    « Rome, chante le triomphe et, maintenant que tu es sauvée, souhaite une longue vie à Auguste. »

A.2. Les expressions lexicalisées « male precari » et « bene precari »

Quand le verbe est complété par un adverbe, positif ou négatif, celui-ci indique la teneur du souhait.

L’adverbe male forme un syntagme avec precor dès l’époque archaïque et indique que l’on formule un souhait négatif pour autrui, qu’on lui souhaite du mal :

  • Pl. Merc. 235 :
    male mihi precatur, et facit conuicium.
    « Il m’accable de malédictions et d’injures. »
  • Cic. Pis. 14 : […] an, quod tibi proficiscenti euenit, ut omnes exsecrarentur, male precarentur, unam tibi illam uiam et perpetuam esse uellent ?
    « […] ou, ce qui t’arriva en partant, que tous te maudissent, te souhaitent du mal et qu’ils veuillent que ce voyage soit pour toi sans retour et sans fin ? »

Dans ces deux exemples, le syntagme male precor devient une sorte de synonyme de facit conuicium ou du simple verbe exsecror.

Ces occurrences ne sont pas sans rappeler l’exemple de Cic. Pis. 19, où le verbe avait pour complément le substantif mala.

  • Cic. Pis. 19 : Neque uero ego, si umquam uobis mala precarer quod saepe feci, in quo di immortales meas preces audiuerunt, morbum aut mortem aut cruciatum precarer.
    « Mais moi, si jamais je vous souhaitais du mal, ce que j’ai souvent fait, ce en quoi les dieux ont entendu mes prières, je ne vous souhaiterais ni la maladie, ni la mort ni la souffrance. »

Precor peut aussi se rencontrer avec l’adverbe bene:

  • Liv. 39, 43, 4 :
    Inter pocula atque epulas, ubi libare diis dapes, ubi bene precari mos esset, ad spectaculum scorti procacis, in sinu consulis recubantis, mactatam humanam uictimam esse […].
    « Au milieu d’un festin bien arrosé, alors que l’usage était d’offrir des mets en libation aux dieux et d’adresser des vœux favorables, pour distraire une prostituée effrontée, allongée dans les bras d’un consul, une victime humaine a été immolée. »
  • Quint. Praef. 3 : Sed si tanto opere efflagitantur quam tu adfirmas, permittamus uela uentis et oram soluentibus bene precemur.
    « Mais si [mon ouvrage] est attendu aussi impatiemment que tu le dis, livrons nos voiles aux vents et formulons des vœux heureux pour nous qui larguons les amarres. »

Tout comme dans le cas de male precor, il existe une expression équivalente à bene precor, qui associe le verbe au COD bona. Dans le De natura deorum, Cicéron évoque des propos du tyran Denys :

  • Cic. Nat. 3, 84 : [Dicebat] esse enim stultitiam a quibus bona precaremur ab is porrigentibus et dantibus nolle sumere.
    « [Il disait] que c’était une folie de ne pas vouloir accepter de la part des dieux à qui nous demandons du bonheur, ce qu’ils nous présentent et nous donnent. »
  • Liv. 24, 16, 10 : Ad quam uocem cum clamor ingenti alacritate sublatus esset, ac nunc complexi inter se gratulantesque, nunc manus ad caelum tollentes bona omnia populo Romano Gracchoque ipsi precarentur […].
    « A cette parole, alors qu’un grand cri vient subitement de s’élever, et que, en s’embrassant et en se félicitant mutuellement, en levant les mains au ciel, ils souhaitaient tous les bonheurs au peuple romain et à Gracchus lui-même […]. »

Pour ces emplois lexicalisés du verbe, le sémème devient :

/demander / /que se réalise/ / (avec male) une chose malheureuse / ou / (avec bene ) une chose heureuse/

B. « Prier, supplier »

A côté de ce sens de « souhaiter », dès les textes les plus anciens (Plaute), on relève aussi pour precari le sens de « prier », « supplier ». Quand le verbe prend ce sens, l’accent est mis sur le fait que la demande se fait de manière insistante, avec des paroles de supplication, qui impliquent que le locuteur reconnaît à son interlocuteur le pouvoir de lui accorder ou non ce qu’il demande. Precor reste un verbe de parole.

Sa construction change : le destinataire de la demande est exprimé sous la forme d’un complément soit à l’accusatif, soit au datif, soit introduit par ab. Selon les termes de R. Martin (1983, 91), il s’agit là d’un cas de « polysémie externe », dans la mesure où le changement sémantique est corrélé à un changement de construction syntaxique du lexème.

Par ailleurs, quand precari prend ce sens de « prier », le contenu de la demande n’est pas systématiquement exprimé, alors que c’était le cas quand il avait le sens de « souhaiter ». En effet, l’accent est mis sur le fait que la demande s’adresse à un destinataire qui est en position de force par rapport au demandeur : celui-ci n’a pas le moyen d’obliger l’autre à répondre à sa demande, soit parce que le destinataire est un être humain qu’il ne peut contraindre, soit – et apparaît alors le sens religieux du verbe – parce que c’est un dieu.

Il est donc possible de modifier le sémème proposé en A pour ce verbe de la manière suivante :

/adresser une demande/ /de manière suppliante/ /à quelqu’un/ /en position de pouvoir/

Le sème 1 est modifié parce que le contenu de la demande n’est pas systématiquement exprimé ; il faut ajouter le sème 3 dans la mesure où la demande s’adresse à un destinataire. Les sèmes 2 et 4 expriment la hiérarchie entre les interlocuteurs.

Ce sémème demandera à être affiné ultérieurement pour différencier les emplois où la prière vise un homme et ceux où elle s’adresse à un dieu.

B.1. Avec un complément désignant le destinataire de la prière

Le complément prend la forme d’un accusatif, d’un datif ou d’un ablatif précédé de ab.

B.1.1. Le complément désigne un être humain

- au datif :

  • Pl. As. 4772):
    Pergin precari pessimo ?
    « Tu continues de supplier un être aussi méchant ? » (litt. « de faire des supplications à (l’adresse d’)un homme aussi scélérat »).
  • Virg. En. 8, 127, 128 :
    Optume Graiugenum cui me Fortuna precari
    Et uitta comptos uoluit praetendere ramos .
    « Toi le meilleur des Grecs, que la Fortune a voulu queje supplie et à qui elle a voulu que je tende des rameaux entrelacés de bandelettes […]. »

- avec ab + ablatif :

  • Cic. Am. 57 : Precari ab indigno, supplicare, tum acerbius in aliquem inuehi insectarique uehementius […].
    « Prier, supplier un homme indigne , accuser quelqu’un trop durement, l’attaquer avec trop de violence. »

- à l’accusatif :

  • Virg. En. 10, 290 :
    Aduertit subito proram sociosque precatur.
    « Il tourne subitement la proue dans ce sens et supplie ses compagnons. »

B.1.2. Le complément désigne une divinité

Quand le complément désigne une divinité3), il est toujours à l’accusatif :

  • Cic. Nat. I, 122 : Quod ni ita sit, quid ueneramur, quid precamur deos […] ?
    « S’il n’en était pas ainsi, pourquoi vénérons-nous, pourquoi prions-nous les dieux ? »
  • Cat. Agr. 141 :
    Mars pater te precor quaesoque uti sies uolens propitius mihi, domo, familiaeque nostrae.
    « Mars père, je te supplie et te demande de bien vouloir être propice pour moi, pour ma maison et pour mes gens. »

Cette formule precor quesoque est particulièrement intéressante pour préciser le sens de precor; elle met particulièrement en évidence le fait que precor est un verbe de parole. E. Benveniste (1969, t.2, 159) explique ainsi que « […] le trait distinctif de *prek-, c’est une demande orale, adressée à une autorité supérieure, et qui ne comporte pas d’autres moyens que la parole. En regard, quaero […] indique un procédé différent : […] on essaye non de savoir ou d’obtenir par demande orale, mais de se procurer par un moyen matériel approprié. » Il précise encore, (1969, t.2, 160) : « Ainsi la formule precor quaesoque n’est nullement une tautologie ni un redoublement rhétorique. Precor, c’est demander au moyen de la *prex ; la parole est ici l’intermédiaire entre celui qui demande et celui à qui il s’adresse ; cette parole est par elle-même l’agent efficace. Mais quaeso diffère de precor en ce qu’il implique l’emploi de moyens appropriés à cette obtention, tels que le sacrifice de trois animaux et la conjonction même de la formule avec les offrandes. » La complétive en ut, qui apparaît dans l’exemple de Caton pour indiquer l’objet de la demande faite au dieu Mars, montre que la prière est faite en vue d’obtenir quelque chose.

Chez Caton, et exclusivement chez lui, on trouve la figure étymologique bonas preces precor, avec accusatif d’objet interne, indiquant que l’orant cherche à gagner les faveurs de la divinité :

  • Cat. Agr. 134 :
    Iane pater []te [] bonas preces bene precatus sum.
    « Janus père, […] je t’ ai bien prié par de bonnes prières. » (traduction R. Goujard, 1975, CUF)

Quand la prière s’adresse aux dieux, le verbe peut aussi être suivi d’un double accusatif, dont l’un indique le destinataire de la demande (les dieux), et l’autre l’objet de cette demande. Cela rappelle la construction que peut adopter precari quand il signifie « souhaiter », avec un accusatif pour désigner l’objet de la demande :

  • Cic. Ep. ad Quint. Fr. 1, 3, 9 : Sed haec utinam ne experiare ! Quod precarer deos nisi meas preces audire desissent.
    « Mais puisses-tu ne pas connaître ce sort : c’est ce que je demanderais en suppliant aux dieux s’ils n’avaient pas cessé d’écouter mes prières. »

B.2. Sans complément désignant le destinataire

Quand il signifie « prier », precari a pour caractéristique le fait que la demande vise un destinataire ; par conséquent, lorsque celui-ci n’est pas explicité sous la forme d’un complément, il est impliqué par le contexte. Le destinataire sous-entendu peut être :

- soit un être humain :

  • Virg. En. X, 597-598 :
    Per te, per qui te talem genuere parentes,
    uir Troiane, sine hanc animam et miserere precantis.
    « Par toi en personne, par les parents qui ont engendré un tel fils, ô héros troyen, laisse-moi la vie ; aie pitié de celui qui t’implore ».
  • Suet. Ner. 47 : Varie agitauit, Parthosne an Galbam supplex peteret, an atratus prodiret in publicum proque rostris quanta maxima posset miseratione ueniam praeteritorum precaretur […].
    « Alors, agitant divers projets, il songea soit à se rendre en suppliant chez les Parthes, ou auprès de Galba, soit à se présenter en public vêtu de noir, pour implorer du haut des rostres, aussi pitoyablement qu’il pourrait, le pardon du passé. » (traduction H. Ailloud)
  • Ov. M. 11, 387-388 :
    Mittat ut auxilium sine se, uerbisque precatur
    et lacrimis, animasque duas ut seruet in una.
    « Elle le supplie par des paroles et des larmes d’envoyer du secours sans y prendre part et de sauver deux âmes en une seule. »

Dans le dernier exemple, il s’agit ici des paroles d’Alcyone à son époux. Dans ce passage, le verbe precari a des compléments à l’ablatif qui indiquent au moyen de quoi est faite la demande ; ici, aux « paroles » (uerbis), traditionnellement associées à precari, sont associées des « larmes » (lacrimis) qui visent à attendrir l’interlocuteur et à renforcer le côté suppliant de la demande. Ce complément fait écho au sème /de manière suppliante/ du verbe.

- soit une divinité :

  • Pl. Ru. 259-262 :
    Qui sunt qui a patrona preces mea expetessunt ?
    Nam uox me precantum huc foras excitauit.
    Bonam atque obsequentem deam atque haud grauatam
    patronam exsequontur benignamque multum
    .
    « Qui donc vient adresser des prières à ma protectrice ? Car c’est la voix de suppliants qui m’a attirée au dehors. C’est une déesse bonne, complaisante, une protectrice bienveillante qu’ils cherchent et très généreuse. » (traduction S. Dorothée)
  • Cic. Nat. II, 72 : Nam qui totos dies precabantur et immolabant, ut sibi sui liberi superstites essent, superstitiosi sunt appellati […].
    « Ceux qui, des jours entiers, adressaient des prières et immolaient des victimes pour que leurs enfants leur survécussent ont été appelés ‘superstitieux’. »

L’aspect oral de la prière est manifeste dans l’expression uerba precantia, chère à Ovide, qui l’emploie sept fois dans un contexte où il s’agit de paroles adressées à un dieu (Pont. 4, 9, 111; Hér. 11, 71; Mét. 2, 482; 6, 164; 7, 589 ; 9, 159; 14, 365)4). Le sème dominant ici n’est pas celui de parole, mais celui de supplication ; il s’agit de montrer que c’est une parole spécifique, adressée à une puissance supérieure.

Dans les emplois où le verbe vise une divinité et où il entre dans le champ lexical religieux, il subit une restriction de sens, dans la mesure où la parole de prière adressée aux dieux n’est pas anodine, mais fortement codifiée. C’est pourquoi il paraît préférable d’affiner le sémème proposé initialement et de poser pour ce sens de « prier » deux sémèmes différents, selon que la prière vise un être humain ou une divinité :

- pour un être humain : /adresser une demande/ /de manière suppliante/ /à une personne en position de pouvoir/

- pour une divinité : /adresser une demande/ /avec des paroles de prière/ /de manière suppliante/ /à une divinité/

La modification du dernier sème entraîne l’ajout du sème /avec des paroles de prière/ dans le deuxième cas : on ne s’adresse pas à une divinité comme à un être humain, mais on a recours à des paroles de prière spécifiques. Ce deuxième sémème est obtenu par restriction de sens par rapport au premier.

Sur le plan syntaxique, le verbe precor (qu’il s’adresse à une divinité ou à un être humain) peut introduire une complétive qui indique le contenu de la demande (que cette complétive soit une proposition au subjonctif introduite par ut, une infinitive ou une proposition paratactique au subjonctif (voir C pour les constructions du verbe). Quelle que soit la construction retenue, dans ce cas, le sémème évolue légèrement et il faut ajouter un dernier sème : /pour que/.

Avec ce dernier sème, le sens du verbe se rapproche de celui de « souhaiter », où un complément explicitait l’objet du souhait.

B.3. « Precor » en incise à la 1ère pers. sg. ind. présent avec une valeur illocutoire

A partir de l’époque augustéenne, et principalement dans les textes versifiés, on trouve des exemples de la première personne du singulier à l’indicatif présent (precor) en incise, en emploi absolu, sans aucun complément pour désigner le destinataire de la prière ou l’objet de la demande. Cet emploi absolu de la forme precor apparaît :

- soit à l’appui d’une interrogation directe :

  • Hor. Epo. V, 7-10 :
    Per hoc inane purpurae decus precor,
    per inprobaturum haec Iouem,
    quid ut nouerca me intueris aut uti
    petita ferro belua
    ?
    « Par ce vain honneur de la pourpre, je t’en supplie, par Jupiter qui n’approuvera pas ces choses, pourquoi me regardes-tu comme le ferait une marâtre ou une bête féroce blessée par le fer ? »
  • Sén. Herc. O. 1961 :
    Quid timuere tui manes, precor ?
    « Qu’est-ce que, je t’en supplie, les mânes ont eu à craindre de toi ? »

- soit à l’appui d’un ordre :

  • Virg. En. 12, 776 :
    ‘Faune, precor, miserere’ (…)
    « Faunus, je t’en prie, aie pitié ! »
  • Ov. Am. 3, 2, 71 :
    Tende, precor, ualida lora sinistra manu !
    « Je t’en prie, tends de ta main vigoureuse la rêne gauche! »

D’après la description de R. Risselada (1989, 369), precor fait partie de ce que l’auteur appelle des « illocutionary parentheticals », caractérisés par le fait que : « they do not refer to (parts of) the propositional content of the sentence they are connected with, but to its illocutionary force. » Pour R. Risselada (1989, 371-372), precor rentre dans la catégorie des parenthétiques qui n’obligent pas l’interlocuteur à répondre à la demande (à la différence d’un ordre ou d’une exhortation qui laissent peu de marge de manœuvre à l’interlocuteur), mais manifestent un désir appuyé qu’il réponde positivement à la demande qui lui est faite.

Quand precor accompagne une question, comme dans les deux premiers exemples, il vise à inciter l’interlocuteur à répondre, en le suppliant de le faire. Il s’agit d’adoucir ce que la question, qui devrait contraintre l’interlocuteur à répondre, pourrait avoir d’agressif, de « face threatening » pour reprendre les termes de P. Brown et S. Levinson (1987). Avec un impératif, le verbe sert à préciser que l’ordre donné est en fait une demande et permet de mieux le faire accepter par l’interlocuteur en gommant son côté jussif.

La demande ici est donc spécifique ; elle concerne l’interaction verbale et porte sur l’attention et la coopération de l’interlocuteur.

Pour cet emploi, on peut proposer le sémème suivant :

/adresser une demande/ /de réponse/ /de manière suppliante/ /à une personne en position de pouvoir/

B.4. Emploi poétique : où « precari » n’est plus un verbe de parole

E. Benveniste avait souligné que precari était avant tout un verbe de parole. Or, dans certains exemples poétiques, le verbe dénote une prière faite par le truchement d’une sémiologie parallèle à la parole, comme le mouvement de la main :

  • Virg. En. 12, 930-937 :
    Ille humilis supplexque oculos, dextramque precantem
    protendens, ‘Equidem merui nec deprecor,’ inquit :
    ‘utere sorte tua. Miseri te siqua parentis
    tangere cura potest, oro fuit et tibi talis
    Anchises genitor, Dauni miserere senectae
    .
    « Lui, humble et suppliant, portant vers Enée ses yeux et sa main implorante : ‘En vérité, je l’ai mérité et ne cherche pas à l’éviter’, dit-il ; ‘jouis de ton sort. Et si tu peux être touché par quelque souci que j’ai de mon père – et ton père Anchise fut un souci pour toi, je t’en prie, aie pitié du vieux Daunus’. »

Dans ce cas, le sémème /adresser une demande/ /de manière suppliante/ /à une personne en position de pouvoir/ ne doit pas être modifié. La différence est simplement que, à cause d’une hypallage, le verbe accompagne un syntagme nominal inanimé, au lieu d’un syntagme nominal animé, ce qui virtualise la notion de parole impliquée dans le sème /adresser une demande/.

En conclusion, les différences de sens du verbe sont corrélées avec ses variations de construction : selon la nature du complément – animé ou inanimé, humain ou divin, COD ou construction qui indique un destinataire –, son sens se modifie.

C. Synthèse des constructions syntaxiques de « precari »

Contenu de la prière Destinataire de la prière Bénéficiaire de la prière Vecteur de la prière
precor 1. discours direct
2. (ut) + subj.
3. aliquid
4. bonas preces
5. bona / mala
1. aliquem
2. ab aliquo



1. alicui
2. pro aliquo



aliqua re




C.1. En emploi absolu

C.1.1. « Adresser des prières », sans spécification du destinataire ni du contenu

  • Publ. Syr. N, 34 : Nocens precatur, innocens irascitur.
    « Le coupable adresse des prières, l’innocent s’emporte. »

C.1.2. Avec adverbe qualifiant l’orientation, positive ou négative, de la prière

Voir aussi C.4.3.

- bene :

  • Liv. 39, 43, 4 : ubi bene precari mos esset.
    « alors que l’usage était d’adresser des vœux favorables »

- male :

  • Pl. Merc. 234 :
    Male mihi precatur et facit conuicium.
    « il m’accable de malédictions et d’injures. »
  • Sén. Ben. 6, 37, 3 : etiam si bene cogitat, male precatur.
    « car fût-on bien intentionné, c’est un mal qu’on demande au ciel. » (trad. F. Préchac, 1927, CUF)

C.1.3. En incise, à la 1ère personne du présent de l’indicatif

- dans une proposition à modalité injonctive :

  • Virg. En. 9, 525 :
    Vos, o Calliope, precor, aspirate canenti, / […].
    « Vous toutes, ô Calliope, je vous prie, révélez au poète […]. »
  • Virg. En. 12, 776 :
    ‘Faune, precor, miserere’.
    « Faunus, je t’en prie, aie pitié ! »

- dans une proposition à modalité interrogative :

  • Sén. Herc. O., 1961 :
    Quid timuere tui manes, precor?
    « Qu’est-ce que, je t’en supplie, les mânes ont eu à craindre de toi ? »

C.2. Introduisant un discours direct

  • Virg. En. 10, 874-875 :
    Aeneas agnouit enim laetusque precatur :
    ‘Sic pater ille deum faciat, sic altus Apollo,
    incipias conferre manum !’
    « Enée le reconnut en effet et plein de joie il prie : ‘Qu’ainsi le veuillent le père des dieux et l’auguste Apollon, engage toi-même le combat.’ » (traduction J. Perret, 1980, CUF)

C.3. Introduisant une complétive

C.3.1. Paratactique au subjonctif

  • Ov. M. 9, 701-702 :
    […] ad sidera supplex
    Cressa manus tollens, rata sint sua uisa, precatur.
    « tendant vers les astres ses mains purifiées, elle supplie la déesse de réaliser son rêve. » (traduction G. Lafaye, revue par H. Le Bonniec, 1989, CUF)
  • Tac. An. 3, 36, 4 : precabanturque Drusum daret ultionis exemplum.
    « et ils suppliaient Drusus de donner l’exemple du pardon »

C.3.2. Ut / ne + subjonctif

  • Ov. P. 2, 9, 33 :
    Caesar ut imperii moderetur frena precamur.
    « Nous prions pour que César dirige les rênes de l’empire. » (traduction J. André, 1977, CUF)
  • Liv. 2, 49, 7 : […] precantur, ut illud agmen faustum atque felix mittant, sospites breui in patriam ad parentes restituant ’.
    « […] ils prient tous les dieux […] d’accorder à cette troupe un départ heureux et prospère et de la rendre bientôt saine et sauve à sa patrie et à ses parents. »

C.3.3. « (non precor) quominus » + subjonctif

  • Cic. Fin. 2, 79 : et, si id non probares, quo minus ambo una necaremini non precarere ?
    « et si tu n’obtenais pas cela, tu ne demanderais pas à ce que vous soyez pas mis à mort ensemble ? »

C.3.4. Pronom cataphorique … (ut / ne +) subjonctif

  • Liv. 6, 23, 11 : id a dis inmortalibus precari, ne qui casus suum consilium laudabile efficiat.
    « il adresse aux dieux immortels la prière suivante : qu’aucun malheur ne vienne prouver que son avis était le meilleur. »

C.3.5. Infinitif

  • Ov. H. 5,160 :
    Et tua, quod superest temporis, esse precor .
    « Et pour le temps qui me reste à vivre, puissé-je être tienne. »
  • Plin. 8, 131 : serere nudum uolunt precantem sibi et uicinis serere se.
    « Ils veulent qu’on sème nu en disant la prière suivante : ‘je sème pour moi et mes voisins.’ »

C.4. + SN désignant ce qui est demandé par la prière

C.4.1. SN accusatif [inanimé] désignant ce qui est désiré

  • Vell. Pater. 2, 79, 5 : nunc dignitatem retinet, nunc uitam precatur.
    « […] tantôt il cherche à garder sa dignité, tantôt implore la vie sauve […]. » (traduction J. Hellegouarc’h, 1982, CUF)
  • Lucan. 5, 787 : hoc precor extremum.
    « pour finir je te demande cela »

C.4.2. SN accusatif d’objet interne : « bonas preces » (chez Caton)

  • Cat. Agr. 134 :
    Iane pater […]te […] bonas preces bene precatus sum .
    « Janus père, je t’ai prié par de bonnes prières. » (trad. R. Goujard, 1975, CUF)

C.4.3. Adjectif substantivé

Voir aussi C.1.2.

- bona :

  • Cic. Nat. 3, 84 : [Dicebat]esse enim stultitiam a quibus bona precaremur ab is porrigentibus et dantibus nolle sumere.
    « [Il disait] que c’était une folie de ne pas vouloir accepter de la part des dieux à qui nous demandons du bonheur, ce qu’ils nous présentent et nous donnent. »

- mala / dira :

  • Cic. Pis. 19 : Neque uero ego, si umquam uobis mala precarer quod saepe feci, in quo di immortales meas preces audiuerunt, morbum aut mortem aut cruciatum precarer.
    « Mais moi, si jamais je vous souhaitais du mal, ce que j’ai souvent fait, ce en quoi les dieux ont entendu mes prières, je ne vous souhaiterais ni la maladie, ni la mort ni la souffrance. »
  • Tib. 2, 6, 17 :
    Tu miserum torques, tu me mihi dira precari
    Cogis et insana mente nefanda loqui.
    « Tu tourmentes un malheureux, tu m’arraches contre moi-même de dures imprécations et des blasphèmes d’insensé. » (traduction M. Ponchot, 1924, CUF)

C.5. + SN désignant le destinataire de la prière

C.5.1. SN accusatif [animé] destinataire, divin ou humain

  • Virg. En. 11, 784 :
    […] superos Arruns sic uoce precatur.
    « Arruns adresse la prière suivante aux dieux d’en haut. »
  • Liv. 45, 33, 1 : precatus Martem Mineruam Luamque matrem et ceteros deos.
    « ayant prié Mars, Minerve, la déesse mère Lua et les autres dieux »
  • Virg. En. 10, 293 :
    aduertit subito proram sociosque precatur.
    « il fait vivement tourner les proues de ce côté et presse ses compagnons. »

C.5.2. Ab + SN ablatif [animé], destinataire dont l’aide est sollicitée par une prière

  • Liv. 4, 46, 4 : precatus ab dis immortalibus ne discordia tribunorum damnosior rei publicae esset […].
    « [Quintus Servilius] pria […] les dieux immortels de ne pas rendre la mésintelligence des tribuns encore plus funeste pour la république […]. » (traduction G. Baillet, 1946, CUF)
  • Liv. 38, 48,6 : uirtutem felicitatemque pariter non frustra ab dis immortalibus precatus sum .
    « ce n’est pas en vain que j’ai demandé aux dieux immortels à la fois le courage et le succès. »
  • Varr. L. 7, 5, 102 : itaque ab eo precari solent, ut pericula auertat.
    « C’est pourquoi ils ont coutume de le prier de détourner les dangers. »

C.5.3. SN datif [animé]

  • Pl. Asin. 477 :
    Pergin precari pessumo ?
    « Tu continues d’adresser des prières à un être aussi méchant ? »

C.6. + SN [animé] désignant le bénéficiaire de la prière

C.6.1. SN datif

  • Liv. 24, 16,10 : nunc manus ad caelum tollentes bona omnia populo Romano Gracchoque ipsi precarentur.
    « tantôt, tendant les mains vers le ciel, ils demandaient par des prières un succès complet pour le peuple romain et pour Gracchus lui-même »

C.6.2. Pro + SN ablatif

  • Curt. 5, 3, 14 : pro necessario ac propinquo suo, iam non hoste, sed supplice, tantum uitam precari.
    « c’était pour un parent et un proche, une personne qui n’était plus un ennemi, mais un suppliant, qu’elle implorait seulement qu’on lui laissât la vie. »

C.7. SN ablatif [inanimé] désignant le vecteur de la prière

  • Ov. F . 2, 613 :
    Vim parat hic, uoltu pro uerbis illa precatur.
    « Il lui fait violence, elle le supplie du regard, à défaut de paroles. » (traduction R. Schilling, 1992, CUF)
  • Ov. H. 19, 51 :
    […] timida modo uoce precamur […].
    « […] tantôt nous prions d’une voix craintive […]. »
  • Ov. A. A. 1, 601 :
    Sed, male sit, tacita mente precare, uiro.
    « Mais souhaite dans ton for intérieur qu’il arrive malheur à son amant. »
  • Virg. En. 11, 784 :
    […] superos Arruns sic uoce precatur.
    « Arruns adresse la prière suivante aux dieux d’en haut. »
  • Front. Ep. 1, 3, 2 : quid, si istas litteras tuas legerit, quibus tu deos etiam pro salute mea uotis aduocas et precaris ?
    « Que serait-ce si elle avait lu cette lettre dans laquelle tu va jusqu’à en appeler aux dieux et à leur adresser tes vœux pour mon salut ? »
  • Lucan. 2, 699 :
    Dux etiam uotis hoc te, Fortuna, precatur,
    quam retinere uetas, liceat sibi perdere saltem
    Italiam.
    « Le chef même t’adresse des vœux, ô Fortune, pour que cette Italie que tu lui défends de conserver, il lui soit du moins permis de la perdre. » (traduction A. Bourgery, 1926, CUF)


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1) E. BENVENISTE (1969, II, 160) : « quaeso diffère de precor en ce qu’il implique l’emploi des moyens appropriés à cette obtention, tel que le sacrifice des trois animaux et la conjonction même de la formule avec les offrandes » Voir ci-dessous, B.1.2. Voir aussi DHELL, 1ère partie, quaerere.
2) Pour cette construction de precor + datif, voir aussi le Fragment XIII de Plaute, Amphitryon (éd. A. Ernout, Les Belles Lettres, 1970).
3) Si l’on suit Ch. Guittard (1996 : t.1, 134-140 et 1980 : 397-399), ce sens religieux de « adresser une prière à une divinité» serait une spécialisation secondaire, à partir d’un sens profane de « demander ». Cette hypothèse permet plus aisément de faire le lien entre precari « prier » et les emplois du verbe au sens de « souhaiter » qui ne sont pas religieusement marqués. Dans cette hypothèse, l’évolution de precari rappellerait celle du verbe supplicare (voir Roesch : 2010), qui passe d’un sens profane (« s’abaisser pour demander ») à un sens religieux plus restreint (« s’abaisser pour demander à un dieu »).
4) Signalons le cas isolé du passage de L’Art d’aimer 1, 709 : dans ce cas, les uerba precantia sont adressés à la femme que l’amoureux cherche à séduire, et non pas à une divinité.