potentia, -ae (f.)

(substantif)


6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

Lorsqu’il apparaît dans nos textes à l’époque classique, potentia a le sens de « puissance » comme capacité d’influence au sein d’une sphère déterminée, sens qui est conforme à celui du participe potens (gén. -ntis) dont il est dérivé et qui signifie, dès l’époque archaïque (surtout en composition : multi-potens, uiri-potens, etc.), « puissant ». Il s’applique alors surtout à des individus puissants dans la cité du fait de leur origine sociale, de leurs richesses et de leurs appuis et reçoit le plus souvent des connotations négatives. Puis, suivant les transformations subies par le régime de la République d’abord, de l’Empire ensuite, le champ d’application de potentia se modifie, en même temps que ses connotations : il en arrive à dénoter la puissance, digne d’éloge car fondée sur des hauts faits, d’un Pompée, mais aussi, sous l’Empire, à faire référence à la puissance d’individus fondée avant tout sur leur proximité avec l’empereur.

Dans les textes savants, potentia est l’un des lexèmes employés pour désigner la puissance de la nature et des éléments qui la composent, qui s’apparente, chez les Stoïciens, à la puissance divine. Le lexème peut aussi dénoter la puissance d’un dieu païen, et, chez les Chrétiens, exprime la toute-puissance de Dieu en traduisant le grec κράτος.

A la différence du substantif, qui n’est pas sémantiquement parallèle au verbe de modalité possum, le participe potens est très tôt susceptible de fonctionner comme participe présent de ce verbe, avec un complément à l’infinitif et le sens de « pouvant » (cf. Enn. An. XVI 332: bellum tolerare potentes). C’est peut-être en partie sous l’influence de cette poly-fonctionnalité de potens que potentia fut employé, à partir de la fin de la période classique, au sens de « puissance » comme capacité intrinsèque d’effectuer une action déterminée ; à moins qu’il n’ait subi l’influence de l’autre nom de procès de cette famille lexicale, potestas.

Toujours est-il que ce changement sémantique, manifeste sur le plan syntaxique, prépare potentia à devenir, à côté de potestas, mais aussi de uis et, plus tard, de uirtus, l’un des équivalents de traduction du grec δύναμις, notamment dans l’usage qui en est fait en philosophie et en théologie. C’est d’ailleurs potentia qui s’imposera dans ce rôle, puisqu’il fera l’objet d’emprunts savants, dans les langues romanes, pour rendre la notion philosophique de puissance en tant qu’elle est opposée à l’acte (cf. § 7 ).

6.2. Etymologie et origine

6.2.1. Potentia, potēns, *pot-ē-

Potentia est dérivé du participe présent potēns (gén.-ntis) qui, avec la forme de parfait potuī, constitue peut-être1) la trace d’un ancien *pot‑ē‑ non attesté en latin, dont la formation est discutée2): selon G. Meiser (2003, 65), il pourrait s’agir d’un causatif-itératif *poteye-, mais de l’avis de M. de Vaan (2008, sous potis), il s’agirait plutôt d’un verbe d’état à morphème grammatical -ē- (*‑eh1) appartenant au fonds proto-italique, comme l’attestent les formes osques pútíad (Cp 36), putiiad (Cp 37) [3epers. sing. subj. prés.], pútíans (Cp 36), putiians (Cp 37) [3epers. plur. subj. prés.] « être capable, pouvoir » (Wou , 625-626). Il est d’accord en cela avec E. Norden (1939, 62, n.1)3) ainsi qu’avec C. Watkins (1971, 62) et A. Christol (2009, 5), qui ajoutent que ce verbe statif est formé sur *poti-, le *-i- final disparaissant devant (ou étant remplacé par) *-ē- dans les langues italiques.

6.2.2. La forme de base *pot(i)-

La base *pot(i)- est bien représentée dans l’ensemble des langues indo-européennes. On la trouve dans4):

  • skr. pátiḥ (av. paitiš) «époux», mais aussi «chef», souvent en composition, par exemple dans skr. jas-páti- «maître de la lignée»;
  • gr. πόσις «époux», gr. πότνια «épouse» et gr. δεσπότης «maître (de maison)»;
  • lit. pàts «époux» (a.-lit. patìs) et lit. viēšpàts «seigneur»;
  • tokh. A pats «époux» ;
  • got. brūþfaþs «jeune marié» ; got. þūsundifaþs «chiliarque»;
  • v.-pers. *daθa-pati- «commandant de dix soldats»;
  • iran. pati-, emprunté par l’arménien dans des composés, par exemple dans arm. kara-pet «chef de caravane»5);
  • lat. compos «maître (de soi)» et son antonyme impos, lat. hospes «hôte» et lat. potis «capable de, possible», qui a la particularité de n’avoir que des emplois adjectivaux.

La valeur originelle de la forme de base fait problème depuis le XIXe siècle à cause de l’existence d’une particule homophone, que l’on appellera ici particule de focalisation, que l’on trouverait :

  • en lituanien, dans la particule -pat de tên-pat «là même» au sens de «justement, précisément» et dans le pronom-adjectif pàts, féminin patì, par exemple dans aš pats «moi-même»;
  • en avestique, dans xvaēpaiθya- «sien propre», «de soi-même», «qui appartient en propre»;
  • selon certains6)), en grec, dans τί-ποτε et τί-πτε;
  • en latin, dans meō-pte, eō-pte (« eō ipsō »), mīhī-pte mais aussi, selon E. Benveniste, dans utpote7);
  • en hittite, dans la particule enclitique -pet,-pit ou -pat «précisément, (lui-)même», que l’on trouve dans apaš-pet «lui-même, précisément lui».

Dès le XIXe siècle, à partir du moment où plusieurs comparatistes – à l’exception notable de Fr. Bopp8) – avaient admis le rapprochement des deux formes, la discussion a porté exclusivement sur la question de savoir laquelle des deux était la plus ancienne, sans que le rapprochement lui-même soit jamais remis en question. Il faut attendre pour cela l’ouvrage d’O. Szemerényi (1964, 336-393), qui ouvre la voie à de nouvelles perspectives.

Les arguments en faveur du rapprochement de *pot(i)- avec la particule de focalisation

Selon les premiers comparatistes favorables au rapprochement9), dont faisait partie A. Meillet (1929, 18), il faut partir de *poti- «chef», d’où la valeur de «même, self» découlerait par affaiblissement sémantique.

Mais O. Schrader (1907, 336-341) critique à juste titre l’absence d’arguments pour étayer cette vue. Il propose au contraire de partir de la particule en s’appuyant sur des évolutions sémantiques parallèles dans plusieurs langues indo-européennes, notamment en russe : dans la langue des marchands, samŭ (fém. samá) «lui-même» était utilisé pour désigner le chef de famille ; or, loin d’être un trait idiolectal, cet emploi est usuel en biélorusse. En outre, il arrive que dan. dial. han selv, gr. αὐτός ou encore lat. ipse soient également employés en référence au maître de maison.

H. Pedersen (1938, 77-78) reprend les arguments d’O. Schrader en y ajoutant l’apport que constitue la particule -pát du hittite, qu’il rapproche de la particule lituanienne -pat.

Enfin, E. Benveniste (1954 = 1966, 289-307 et 1969, 87-101) se prononce lui aussi en faveur de l’antériorité de la particule10), en critiquant toutefois les arguments de ses prédécesseurs : les parallèles cités, constituant des faits de parole et non de langue, ne suffiraient pas à expliquer le passage du sens de «-même» à celui de «maître». Selon lui, du sens de «-même» assigné à la particule, qui s’accole à des pronoms réfléchis pour renvoyer avec insistance à la sphère de la personne, est tiré l’emploi d’un *pet-/*pot- « suffixé et nominalisé par -i- dans *poti-, qui signifiera la personne en propre, le ‘ipse’ avec une détermination quelconque11)». Le *dems poti-, plutôt que le maître de maison, « est littéralement ‘le ipse de la maison, l’être même de la famille’, celui qui personnifie la cellule sociale », qui est « investi d’autorité dans la fraction sociale12)». Ce n’est que secondairement que le mot aurait pris le sens de «maître», hors composition, comme dans skr. páti-, à déduire des composés skr. jas-pati- ou véd. dam-pati-. En outre, il invoque le caractère archaïque du hittite, qui possède la particule mais non la forme nominale, à l’appui de l’antériorité de la particule.

Cette position fit longtemps autorité et se trouve notamment dans WH (1954, 350), IEW (1959, sous poti-s), Leumann (1977, 466) et EWAia (1986, sous pátiḥ).

Les arguments contre le rapprochement de *pot(i)- avec la particule de focalisation

La démonstration d’E. Benveniste et les arguments donnés par H. Pedersen et O. Schrader furent contestés, à juste titre selon P. Chantraine13), par O. Szemerényi14): selon ce dernier, aucun des éléments mis en avant par ses prédécesseurs n’autorise à considérer *poti- comme la nominalisation d’une particule *pet- / pot- de focalisation. En effet, lat. compos, hospes, gr. δεσπότης etc. n’impliquent pas nécessairement l’existence d’un thème en -t- monosyllabique, ces formes pouvant être bâties sur *poti-.

En outre, O. Szemerényi montre que la particule du hittite, pierre de touche de la démonstration d’E. Benveniste, avait de nombreux emplois, et que son sens ne pouvait se réduire à celui de « même, self » comme les traductions d’H. Pedersen le suggéraient. Quant à la valeur de lit. pàts, il l’attribue à un calque du russe sam, particule de focalisation employée dialectalement et familièrement dans le sens de «maître» : c’est parce que rus. sam et lit. pàts partageaient ce sens de «maître» qu’ils ont pu être considérés comme des équivalents et que lit. pàts a acquis cet emploi15).

C’est également l’avis de G. Dunkel (2005, 173-189), qui, reprenant l’ensemble de la discussion, ajoute que, contrairement à ce que suggère E. Benveniste, la nominalisation de *pot- par l’ajout d’un suffixe *-i- ne va pas de soi et n’est pas attestée par ailleurs16). En outre, il montre que lit. -pàt ne peut reposer sur i.-e. *-pot, les dentales finales tombant en lituanien ; il faut donc supposer la perte d’une voyelle finale17). Or, si l’on admet le rapprochement de lit. -pàt et hitt. -pat, qui, selon G. Dunkel (2005, 178), sont formellement et, sous de nombreux aspects, fonctionnellement équivalents, cette voyelle ne peut être *-i-, dans la mesure où «*poti- aurait abouti à hitt. ‘paz’» («*poti would have given Hitt. ‘paz’»). En rapprochant ces deux formes de lat. pote et de la forme syncopée lat. -pte, de gr. ποτε et gr. -πτε, et d’une forme proto-britannique *-p(V)tV, il reconstruit une forme i.-e. *-pote, qu’il analyse en *-po- + *-te, «à savoir comme une extension de *po- adversatif18) au moyen de la finale adverbiale *-te 19)».

La perspective de G. Dunkel pourrait être remise en cause à partir des vues d’A. Kloekhort (2008, 652-653), qui donne comme correspondants à hitt. -pat : av. bā, bā bē, bōi, (particules d’emphase), arm. ba, bay (particule emphatique), goth. ba (particule conditionnelle), lit. « vraiment », v.-slav. liturg. bo « alors, donc », ce qui lui permet de reconstruire une forme i.-e. *-bhod20). Mais quoi qu’il en soit de leurs divergences, tous deux fournissent des arguments permettant de conclure que la (ou les) particule(s) de focalisation indo-européenne(s) ne peuvent en aucun cas être rapprochés de *poti- «maître».

Afin d’aller plus loin dans l’analyse de cette forme *poti-, O. Szemerenyi (1964 : 388 sq.) propose d’y voir un thème en -i formé sur une base *pot- (*pet-)21) elle-même analysable en *p-ot-, où *p- serait le degré zéro de *op- < *h3ep- «richesse» (cf. lat. ops, opulentus, etc. et hitt. happin-, happinant- «riche» etc.). *P-ot-i- signifierait donc originellement «qui possède la richesse» et aurait pu ainsi désigner le maître, le possesseur.

Bien que ce ne soit pas le sujet de son article, G. Dunkel (2005, 184, n. 38) propose une toute autre explication de i.-e. *poti-: il s’agirait d’une «formation régressive plaisante à partir d’un vocatif *pote , venu lui-même des nourrissons tentant de prononcer le vocatif *ph2ter-ø ou le nominatif ph2. Au fil des générations, cet élément d’indogermanischer Kindersprache (…) a développé des nuances de sens assez élevées ; à comparer avec pappa > Pope ». Si elle est astucieuse, cette hypothèse reste à prouver.



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1) Voir O. SZEMERENYI (1964, 370 sq. ), selon lequel les formes latines et osques peuvent s’expliquer de plusieurs manières sans qu’il soit nécessaire de supposer un thème de présent * potē-
2) Cf. M. de VAAN (2008, sous potis
3) « potentes vermutlich aus verschollenem *potēre, wozu auch potui. »
4) Cf. M. de VAAN (2008, sous potis). Voir aussi EWAia (sous pátiḥ) ; mais ce dictionnaire mêle les formes issues de *poti- et les formes issues de la particule de focalisation telles que hitt. -pat ou lit. -pat, alors qu’il a finalement été montré qu’elles ne pouvaient pas être rapprochées (cf. infra).
5) M. LEROY (1960, 109-128).
6) E. BENVENISTE (1954 = 1966, 302), contrairement à O. SCHRADER (1907, 338), ne mentionne pas ces formes grecques. Mais elles sont prises en compte dans le dossier par G. DUNKEL (2005, 173-189).
7) L’interprétation de ut-pote comme un renforcement de ut par la particule de focalisation, proposé initialement par P. KRETSCHMER (1892, 365), est validé par G. DUNKEL (2005, 175, 185).
8) Selon O. SCHRADER (1907, 339).
9) O. SCHRADER (1907, 339) cite POTT (Et. Forschungen II², 1, 854 sq. et II², 2, 222 sq.) et SCHLEICHER (Comp. § 91).
10) Cette position est jugée séduisante également par M. LEROY (1960, 110, n. 2).
11) E. BENVENISTE (1966, 304).
12) E. BENVENISTE (1966, 304-305).
13) DELG (2009, sous πόσις).
14) O. SZEMERENYI (1964, 337 sq.
15) O. SZEMERENYI (1964, 349-352).
16) G. DUNKEL (2005, 184).
17) G. DUNKEL (2005, 178).
18) Il reconstruit en effet i.-e. *-pó /-pe à partir de lat. -pe (dans quip-pe) et de la particule enclitique adversative louv. pa-/-ppa
19) G. DUNKEL (2005, 179).
20) Voir aussi le CHD, qui, selon A. Kloekhorst, «observe que des orthographes comme a-pí-a-pát montrent que la forme phonologique de la particule est /=bat/ (ou /=bad/), avec une sonore -b-. Cela signifierait que le rapprochement très souvent avancé avec le lituanien pàt (particule indéclinable) ‘même, précisément’, qui ouvrirait la voie à une reconstruction *pot, est impossible.»
21) Selon O. SZEMERENYI (1964, 375-387), cette base n’est jamais observable en tant que telle: les formes que l’on a cru bâties sur un thème consonantique *pot- (gr. δεσπότης, skr. patyate, lat. hospes, compos, impos, etc.) doivent en fait s’expliquer à partir de *poti-.