potentia, -ae (f.)

(substantif)


5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

La formation du substantifpotentia est de date latine : il s’agit d’un suffixé en -ia avec, pour base de dérivation, le thème potent- du participe présent potens, potentis. Potentia signifie donc littéralement « fait d’être potens », où il faut entendre potens dans sa valeur adjectivale « puissant » plutôt que dans sa valeur participiale « pouvant ». Cependant, parallèlement à l’emploi de potens comme participe du verbe de modalité possum au sens de « pouvant », « étant capable de », potentia a pu être employé au sens de « capacité de », concurrençant alors potestas dans le rôle de nom de procès parallèle au verbe possum.

Le suffixe substantival -ia < *- (de i.-e. *-yeh2) féminin est très productif en latin pour former des substantifs féminins (noms abstraits de qualité) à partir d’adjectifs, ce qu’on peut illustrer par les relations de suffixation suivantes : audāx (gén. audāc-is) « audacieux » ⇒ audāc-ia « audace », grāt-us « reconnaissant » ⇒ grāt-ia « reconnaissance », superb-us « orgueilleux » ⇒ superb-ia « orgueil ».

A partir du cas de potens: potentia, où le suffixe -ia substantival se trouvait derrière un participe présent adjectivisé, se développa un allomorphe suffixal en -ntia (-nt-ia), qui fut également productif et étendit ses emplois en se plaçant directement derrière des thèmes verbaux d’infectum. Cette situation correspond probablement à la formation de licentia « licence, liberté excessive », qu’on peut expliquer directement à partir du thème verbal d’infectum licē- de licet (inf. licēre) « il est permis » (il n’est plus nécessaire, dans ce cas, de postuler un participe présent *licēns, *licēnt-is intermédiaire).

5.2. Les interprétations et ré-analyses synchroniques des auteurs latins

Les grammairiens latins Priscien et Charisius mettent en relation le participe potens (au sens de « puissant » chez Charisius) et le verbe de modalité possum :

  • Prisc. GLK II, 5,180, 10 : potens a uerbo potes, quod est conpositum.
    « Potens vient de la forme verbale potes, qui est un composé ».
  • Char. 395, 6B (Barwick) : potens quia quod uult potest.
    « Le puissant tient son nom du fait qu’il peut ce qu’il veut. »

5.3. « Famille » synchronique du terme

5.3.1. Les dérivés associés au sens A de potentia

La plupart des dérivés de potentia se rattachent à son sens le plus fréquent, à savoir le sens A de « capacité d’influence sur une sphère déterminée, puissance (sur) ». C’est le cas de potentatus, us (m.) « souveraineté, primauté, hégémonie » attesté dès l’époque classique, même s’il n’a que deux occurrences durant cette période (chez César (G. 1, 31, 4) et chez Tite-Live (26, 38, 7)) et de l’adverbe potenter « puissamment, avec force, avec efficacité », attesté à partir du Iers. de notre ère chez Valère-Maxime et Quintilien.

Le nom d’agent potentator, oris (m.) est un hapax (Tert. Res. 23, 41).

Il existe encore deux verbes, le dérivé potentor, -ari « exercer le pouvoir » et le composé potentifico, -are « rendre (qqn) puissant, conférer la puissance à », attestés très tardivement.

Enfin, parallèlement au sens A.3. et à l’emploi de potentia pour désigner la puissance magique ou médicinale des plantes, il se peut que la langue ait créé le substantif potentilla, -ae (f.) pour désigner une plante. Mais les occurrences de ce nom sont rares et incertaines (cf. TLL; le lexème n’est pas attesté selon le CLCLT-6).

5.3.2. Potentia et impotentia

Potentia possède un antonyme morphologique, impotentia, -ae (f.), avec lequel il entretient une relation sémantique complexe qui évolue au cours de la latinité.

Dans sa première occurrence, chez Térence, impotentia dénote la faiblesse et plus précisément la pauvreté (Ad. 604), ce qui permet de le considérer comme l’antonyme de négation (ou de privation)1) de potentia.

En revanche, dans la totalité de ses occurrences à l’époque classique et postclassique, impotentia a le sens d’ « incapacité à se maîtriser », « absence de contrôle de soi » : il est alors à mettre en relation davantage avec l’adjectifimpos (« incapable de se maîtriser ») qu’avec potentia. Dans la mesure où impos s’était vu peu à peu remplacer par impotens dans ce sens, il est possible qu’ait été créé par dérivation un substantif à partir de cet adjectif ; à moins que l’ancien impotentia ait été resémantisé sous l’influence d’impos et d’impotens. Toujours est-il que, durant quatre siècles, on ne trouve aucune occurrence d’impotentia où le lexème pourrait avoir le sens d’« impuissance, faiblesse » et être analysé comme l’antonyme de potentia sur le plan sémantique.

Ce n’est que chez Augustin que la relation d’antonymie entre potentia et impotentia resurgit ; impotentia a alors sensiblement le même sens que chez Térence, à savoir celui de « faiblesse, manque de ressources permettant d’agir » :

  • Augustin, Psa lm., 96, 4 : Saeuiant quantum possunt regna ; quid sunt factura regni regnorum, domino omnium regum, creatori omnium saeculorum ? An ideo contemnitur, qui tam submissus, et tam humilis apparuit ? Misericordia est, non impotentia.
    « Qu’ils sévissent de toute leur puissance dans ces royaumes de la terre, que feront-ils au roi des rois, au Seigneur de tous les potentats, au créateur de tous les siècles ? Est-il donc méprisable, pour avoir paru sur la terre si soumis, si humilié ? C’est là un acte de miséricorde, et non d’impuissance.» (traduction tirée de Augustin, Discours sur les Psaumes, II ; du Psaume 81 au psaume 150, Paris, Les éditions du Cerf, Sagesses chrétiennes, 2007)

Mais c’est chez Boèce que l’antonymie entre les deux lexèmes devient plus serrée : celui-ci choisit en effet de traduire le couple antonymique grec δύναμις / ἀδυναμία par ce qui devient alors le couple latin potentia / impotentia, sans doute en grande partie pour préserver la cohérence du grec sur le plan du signifiant. Ce faisant, il attribue de nouvelles constructions à impotentia, les mêmes que celles qu’avait déjà acquis potentia à l’époque postclassique : + gérondif au génitif ou + ut suivi du subjonctif, notamment. Le lexème prend alors le sens d’ « incapacité de » : c’est donc au niveau du sens B de potentia que la relation d’antonymie entre les deux lexèmes se situe.

5.3.3. Les dérivés associés au sens C de potentia

A côté de l’emploi philosophique de potentia au sens de « potentialité, état potentiel », les auteurs latins (probablement Marius Victorinus) ont créé l’adjectif potentialis, -e « potentiel » et, à l’aide du suffixe

ter qui a servi à former de nombreux adverbes à l’époque tardive, l’adverbe potentialiter « potentiellement, en puissance » ; celui-ci commute avec l’ablatif potentiā ou le syntagme prépositionnel in potentiā pour rendre le datif aristotélicien δυνάμει. On le trouve ainsi en relation d’antonymie avec le syntagme prépositionnel in actione, « en acte » :

  • Mar. Vict. Ad. Arium IA, 25 Henry : Natus igitur filius, habens in actione et potentialiter esse, sicuti potentialiter esse habet ipsum actionem esse in semet ipso quod est potentialiter esse.
    « Le Fils est donc engendré, possédant aussi, lui qui est en acte, l’être qui reste sous le mode de la puissance, de la même manière que l’être qui demeure sous le mode de la puissance possède, aussi, cela même qui est l’être acte, en lui-même qui est l’être sous le mode de la puissance. » (traduction P. Hadot, 1960, Cerf)

Potentialiter fut par la suite employé chez les auteurs chrétiens pour caractériser l’action de Dieu, au sens de « par sa puissance » ou « puissamment » : ce sens plus récent est vraisemblablement issu de la réinterprétation de l’adverbe à la lumière du sens usuel (A) du substantif.

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

5.4.1. Lexèmes associés au sens A de potentia

Lorsqu’il a son sens usuel de « puissance (sur) », potentia entre en relation de synonymie partielle avec d’autres lexèmes exprimant l’idée de pouvoir ou de puissance.

5.4.1.1. Imperium, potestas et auctoritas

Il convient d’abord de le distinguer d’imperium, -i (n.) et de potestas, -atis (f.), qui dénotent le pouvoir en tant qu’il est institutionnel et fondé sur le droit. Ces deux pouvoirs sont ainsi associés à des fonctions politiques précises (roi dans la Rome archaïque, consuls, dictateur, préteurs, édiles, questeurs et tribuns dans la Rome républicaine, l’imperium étant réservé aux trois premières fonctions). Au contraire, potentia dénote une puissance de fait, caractérisée précisément par l’absence de limitation externe.

En cela, il pourrait être proche d’auctoritas, atis (f.), qui dénote l’autorité morale exercée par le Sénat dans la gestion de la plupart des affaires. Alors que l’auctoritas, sans être institutionnalisée de la même manière que l’imperium et la potestas, est tout de même associée à une instance politique déterminée, le Sénat, la potentia, elle, est le fait d’un groupe social, sans fonction politique clairement définie, les nobiles.

En réalité, les nobiles et les Patres représentent les mêmes grandes familles patriciennes romaines, parmi lesquelles les consuls sont élus, et qui concentrent entre leurs mains l‟essentiel du pouvoir, qu’il soit institutionnel ou effectif. Cependant, même s’ils sont aux mains des mêmes hommes, l’auctoritas et la potentia ne reposent pas sur les mêmes éléments (l’autorité étant fondée sur des qualités morales et la puissance sur des caractéristiques sociales), ne s’exercent pas de la même façon, et reçoivent des connotations opposées.

5.4.1.2. Gratia et uis

Le resserrement du champ d’observation de l’expression du pouvoir en général à celle de la puissance sociale en particulier permet de relever des lexèmes entretenant un lien synonymique plus ténu avec potentia, notamment gratia, ae (f.) et uis (f.).

Gratia « influence, crédit » n’a jamais de connotation aussi péjorative que lorsqu’il est accolé à potentia, au sein d’un binôme synonymique, comme dans le passage suivant2):

  • Cic. Quinct. 9 : Quod eorum gratia et potentia factum est, qui, quasi sua res aut honos agatur, ita diligenter Sex. Naeui studio et cupiditati morem gerunt […]. »
    « Voilà ce qu’ont obtenu le crédit et la puissance d’hommes qui se font les complaisants de la passion et de la cupidité de Sex. Naevius avec autant de zèle que s’il s’agissait de leur fortune ou de leur honneur […]. » (traduction H. de la Ville de Mirmont-Humbert, 1921, CUF)

Selon J. Hellegouarc’h (1972, 242), la gratia « est une notion plus limitée » que la potentia : « elle ne marque que la puissance qui résulte de l’influence électorale ». Cl. Moussy (1966, 386) remarque aussi que « gratia (…) a souvent pris le sens plus large de ‘crédit’, d’‘influence’ et c’est avec cette valeur qu’il est fréquemment groupé avec potentia dont il ne se distingue plus sémantiquement. » Le binôme synonymique gratia et potentia dénote donc une seule réalité, à travers l’association de deux parasynonymes dont le premier est par ailleurs l’hyponyme de l’autre, et vient en préciser le sens.

D’autres lexèmes leur sont fréquemment associés, en particulier opes (-um, f.pl.) « appuis, ressources » et diuitiae (-arum, f. pl.) « richesses » ou pecunia (-ae, f.) « argent » : ils « désignent certains des éléments sur lesquels repose cette puissance, la possession de richesses ou d’une clientèle3). »

Potentia est aussi proche de uis, qui, dans le vocabulaire des relations sociales, a pu dénoter également la puissance de fait et l’influence exercée par un individu sur autrui. Par exemple, il alterne avec potentia dans le Pro Roscio de Cicéron : alors que l’orateur mentionne la puissance (potentia) des adversaires aux paragraphes 35 et 148 (cf. §4. 2.), il parle de leur « force » ou de leur « violence » (uis) au paragraphe 9 :

  • Cic. Am. 9 : Huc accedit summus timor quem mihi natura pudorque meus attribuit et uestra dignitas et uis aduersariorum et Sex. Rosci pericula.
    « À cela s’ajoute la crainte extrême dans laquelle me plonge habituellement ma timidité naturelle, et puis votre dignité, la puissance de nos adversaires, les dangers qu’encourt Sex. Roscius. » (traduction F. Hinard, 2006, CUF)

Vis, en tant que nom de la violence exercée sur autrui, exprime nettement le caractère subi de la puissance, là où potentia dénote avant tout une qualité, un état de l’individu qui possède la puissance. Mais leur principale différence tient au fait que potentia dénote une puissance de fait fondée sur des éléments sociaux bien déterminés, dont les plus patents sont la richesse, l’origine sociale et les appuis, alors que uis est beaucoup plus large et peut dénoter l’influence de n’importe qui, fondée sur n’importe quels éléments.

5.4.2. Lexèmes associés au sens B de potentia

Lorsque potentia en vient à recevoir des déterminations objectives (gérondif au génitif, ut + subj. ou nom d’action), il entre dans le paradigme sémantique des noms dénotant la possibilité ou la capacité d’agir. Il entretient alors des relations de synonymie partielle ou approximative notamment avec potestas , ius, iuris (n.), copia, -ae (f.), libertas, -atis (f.), facultas, -atis (f.) et uis .

Certains de ces lexèmes dénotent plus spécialement une possibilité d’action octroyée depuis l’extérieur, soit par les circonstances, soit par un tiers (en ce dernier cas, il s’agit d’une permission). En revanche, potentia reste cantonné à l’expression de la capacité intrinsèque, de même que uis.

5.4.3. Lexèmes associés au sens C de potentia

Lorsqu’il est employé comme équivalent de traduction de δύναμις, potentia a pour concurrents potestas, uis et uirtus, -tutis (f.).

5.4.3.1. Potestas

Ainsi, si Marius Victorinus emploie principalement potentia (attesté 270 fois chez lui, cf. § 3.4.), il utilise aussi potestas (95 occurrences). Ce lexème semble fonctionner chez lui comme une simple variante de potentia, duquel il ne se distingue que très légèrement : quand potentia dénote la puissance au repos, qui n’est pas en exercice, potestas intervient au moment où l’auteur décrit l’exercice de cette puissance, la puissance en action :

  • Mar. Vict. Ar. III, 5 Henry : Ponamus uisum uel uisionem per se ui sua atque natura potentialiter exsistentem, hoc est eius esse, potentiam habentem uigere ad uidendum, quod erit eius uiuere […]. At, cum eadem uisio operatione uidendi uti coeperit, quasi progressione sui uisio – quasi, inquam ; non enim progreditur, nec a se exit, sed intentione ac uigore propriae potestatis, quod est ei uiuere, omnia quae sunt ei obuia uel quibus incurrendo obuia conspexerit […].
    « Posons d’abord la vue ou vision, prise en soi, selon sa valeur4) et sa nature propre, existant seulement selon le mode de la puissance; c’est là son être ; puis, la vision ayant la puissance d’exercer l’acte de voir ; ce sera là son vivre […]. Mais, à partir du moment où cette vision commencera d’exercer l’acte de voir, la vision, alors, par une sorte de sortie hors de soi – je dis : par une sorte ; en fait, elle ne procède ni ne sort de soi ; mais on peut dire : lorsque par la tension et l’exercice de sa propre puissance – c’est cela son vivre – la vision commencera à apercevoir toutes les choses qui se trouvent devant elles ou au-devant desquelles elle va […]. » (traduction P. Hadot, 1960, Cerf, modifiée)

Boèce emploie lui aussi potestas à côté de potentia, dans un rapport proportionnel inverse de celui de Marius Victorinus, et en élaborant une distinction différente entre eux :

  • Boet. Herm. sec. 5, 12 : Ante enim quam scriberem erat mihi scribendi potentia, sed ex potestate scribendi ueni ad actum scribendi.
    « En effet, avant que j’eusse écrit, j’avais en moi la puissance d’écrire, mais c’est à partir de la puissance d’écrire que j’en suis venu à l’acte d’écrire. »

Dans ce passage, la première proposition est de l’ordre du simple constat – si j’ai écrit, c’est que j’avais en moi la capacité d’écrire, et c’est en faisant usage de cette capacité que j’ai écrit ; la seconde proposition s’élève à un degré supérieur au niveau conceptuel, la puissance d’écrire est envisagée par rapport à l’acte d’écrire (actus scribendi). Comme à chaque fois que cette opposition est envisagée explicitement, chez Boèce, c’est potestas qui est employé. Boèce met ainsi à profit la coexistence de deux lexèmes susceptibles d’exprimer la notion aristotélicienne de puissance pour distinguer une puissance plus concrète, impliquant un usage effectif (potentia), et une puissance plus abstraite, plus conceptuelle et moins reliée à l’idée d’une application pratique (potestas).

En latin tardif, du moins dans certains textes spécialisés, potestas et potentia peuvent être considérés comme de véritables synonymes : sans parler de synonymie absolue, on peut dire que leur zone de rencontre synonymique s’est considérablement étendue au point que leurs différences ne soient plus que des differentiae entre parasynonymes.

5.4.3.2. Virtus

De manière plus surprenante, potentia a pour synonyme uirtus dans cet emploi. Utilisé presque systématiquement comme équivalent de traduction de δύναμις dans les premières traductions de la Bible, uirtus a subi, à partir du IIesiècle de notre ère, une extension importante de ses emplois. C’est ainsi qu’il en vient, en latin tardif, à concurrencer potentia et potestas dans leur rôle d’équivalents de traduction de δύναμις dans son usage philosophique. Au XIIe siècle seront même créés l’adjectif uirtualis et l’adverbe uirtualiter, sur le modèle de potentialis et potentialiter. Cette synonymie partielle perdure encore aujourd’hui dans les adjectifs fr. potentiel et fr. virtuel (cf. § 7.).

5.4.3.3. Potestas / potentia, uis / uirtus

Dans l’Institution arithmétique, paraphrase latine de l’Introduction arithmétique du grec Nicomaque de Gérase, disciple d’Aristote, Boèce traduit le datif δυνάμει indifféremment par les ablatifs de potestas, potentia, uis et uirtus, en associant parfois ces termes deux à deux :

  • Boet. Arith. 1, 20,8-9 : Igitur prima unitas uirtute atque potentia, non etiam actu uel opere, et ipsa perfecta est. Nam si primam ipsam sumpsero de proposito ordine numerorum, uideo primam atque incompositam, quam si per se ipsam multiplico, eadem mihi unitas procreatur. Semel enim I solam efficit unitatem, quae partibus suis aequalis est potentia solum, ceteris etiam actu atque opere perfectis. Recte igitur unitas propria uirtute perfecta est, quod et prima est et incomposita et per se ipsam multiplicata sese ipsam conseruat. (traduction J.-Y. Guillaumin, 1995, CUF)
    « Quant à l’unité, c’est le premier nombre parfait en virtualité et en puissance, mais non pas en acte et en réalisation. Car si je la prends la première dans la ligne de nombres qui m’est proposée, je vois qu’elle est première et non composée; si je la multiplie par elle-même, cela m’engendre la même unité : car une fois 1 fait l’unité seule, qui n’est qu’en puissance égale à ses propres parties, alors que tous les autres nombres parfaits le sont en acte et en réalisation. L’unité est donc bien parfaite selon sa puissance propre, parce qu’elle est première et non composée et que, multipliée par elle-même, elle se conserve elle-même. »

5.4.3.4. Les antonymes actus, actio et opus

En grec, Aristote avait créé l’opposition entre δύναμις et ἐνέργεια, traduite en français par puissance et acte. La traduction latine des concepts grecs a suscité la création d’une relation d’antonymie entre potentia (et ses synonymes) et les différents lexèmes qui furent employés pour traduire ἐνέργεια : actus, -us (m.), actio, -onis (f.), opus, -eris (n.), operatio, -onis (f.), voire effectus, -us (m.) et effectio, -onis (f.). C’est finalement actus, qui avait donné lieu à la création de l’adjectif actualis et de l’adverbe actualiter, qui restera dans le fr. acte.



Page précédente ou Retour au plan ou Page suivante

1) Voir MOUSSY (1998 : 109-120).
2) Exemple cité par Cl. MOUSSY (1966, 386) à l’appui de la valeur péjorative de potentia, « comparable à celle de uis», lui aussi associé à gratia « pour désigner une puissance qui repose sur le recours à la violence ».
3) Cl. MOUSSY (1966, 386).
4) Nous modifions la traduction de uis par « puissance » en « valeur », afin de réserver « puissance » à la traduction de potentialiter.