potentia, -ae (f.)

(substantif)




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4.2. Exposé détaillé

Les valeurs sémantiques1) de potentia sont peu nombreuses : dans son emploi le plus ancien et le plus fréquent, le lexème a le sens large de « capacité d’influence / de X / fondée sur des caractéristiques de X / au sein d’une sphère Z » ; en revanche, il possède plusieurs valeurs référentielles2) rattachées à ce sens, selon la manière dont les variables X et Z sont saturées. Ses deux autres valeurs sémantiques, « capacité / de X / fondée sur des caractéristiques de X / de faire une action Y » et « capacité / de X / de s’actualiser » apparaissent plus tard dans les textes, sont plus rares et plus techniques.

A.La puissance comme capacité d’influence au sein d’une sphère déterminée

Dérivé de potens, adjectif fréquemment utilisé au sein du vocabulaire politique et social pour dénoter les « puissants », potentia fait référence en premier lieu, à la fois du point de vue chronologique et du point de vue fréquentiel, à une puissance de fait à caractère social se manifestant au sein de la cité. De là, le lexème a pu dénoter la puissance effective non plus seulement d’individus humains, mais aussi d’entités diverses, recevant alors des emplois techniques.

A.1. La puissance d’individus ou de groupes sociaux

Lorsqu’il est employé dans le domaine des relations sociales et politiques romaines, potentia a un sens et des connotations assez bien stabilisés : en général, il fait référence à la puissance de fait d’un individu ou d’un groupe social dans la cité, que celui-ci ait ou non une fonction politique officielle. À la différence de pouvoirs fondés et définis institutionnellement, comme la potestas et l’imperium (cf. §5.4. ), la puissance que les Romains appellent potentia ne repose que sur des éléments de caractérisation sociale, et notamment la naissance (genus), l’argent (pecunia, diuitiae) et les appuis (opes)3). En cela, la potentia est, dans les premiers temps de la République, l’apanage de la classe des nobiles (« nobles »).

Le lexème est connoté positivement sur l’échelle évaluative4), mais, le plus souvent, négativement sur l’échelle axiologique5), fait révélateur de la défiance romaine envers toute forme de pouvoir non encadré, non limité dans le temps et dans son étendue par son caractère officiel et institutionnel.

A.1.1. Connotation positive sur l’échelle évaluative

La puissance sociale dénotée par potentia est présentée comme un objet de désir pour ceux qui la possèdent ou qui sont en position de la posséder un jour : le lexème se trouve ainsi plusieurs fois en position de complément au génitif du substantif cupiditas, des adjectifs cupidus et auidus ou en fonction de complément d’objet du verbe quaerere :

  • Cic. Off. I, 8, 26 :Est autem in hoc genere molestum, quod in maximis animisn splendidissimisque ingeniis plerumque exsistunt honoris, imperii, potentiae, gloriae cupiditates .
    « Mais il y a de grave en cette affaire, que c’est dans les âmes les plus grandes et dans les caractères les plus brillants, que se rencontre la plupart du temps la passion des honneurs, du pouvoir, de la puissance, de la gloire. » (traduction M. Testard, 1965, CUF)
  • Cic. Off. I, 27, 70 : Quare cum hoc commune sit potentiae cupidorum cum his quos dixi otiosis alteri se adipisci id posse arbitrantur si opes magnas habeant alteri si contenti sint et suo et paruo.
    « Et ainsi, puisque cet idéal [= vivre comme on veut, librement] est commun à ceux qui sont avides de pouvoir et à ceux que j’ai dit en repos, c’est donc que les uns pensent pouvoir l’atteindre en disposant de grandes ressources, et les autres en se contentant de leur avoir et de peu. » (traduction M. Testard, 1965, CUF)
  • Sall. J. XV, 4 : […] sed ex omnibus maxume Aemilius Scaurus, homo nobilis, inpiger, factiosus, auidus potentiae, honoris, diuitiarum, ceterum uitia sua callide occultans.
    « […] le plus intransigeant était M. Aemilius Scaurus, personnage de naissance noble, laborieux, intrigant, avide de pouvoir, d’honneur, de richesses, du reste habile à cacher ses vices. » (traduction A. Ernout, 1941, CUF)
  • Sall. J. LXXXVI, 3 : […]et homini potentiam quaerenti egentissumus quisque opportunissumus […].
    « […] et de fait, pour un homme en quête du pouvoir, les meilleurs partisans sont les plus besogneux […]. » (traduction A. Ernout, 1941, CUF)

Dans le De officiis (I, 3, 9), Cicéron, lorsqu’il expose l’avis du stoïcien Panétius, classe la puissance dénotée par potentia parmi toutes les choses « dont on peut s’aider et aider les siens » (quibus et se possint iuuare et suos), à côté de « l’avantage et de l’agrément de la vie » (uitae commoditatem iucunditatemque), les moyens d’existence et les richesses (facultates rerum atque copias), et les ressources (opes) : sur le strict plan de l’utilité (utilitas), c’est-à-dire sans considération d’ordre moral, potentia est donc un lexème connoté positivement6).

A.1.2. Connotation négative sur l’échelle axiologique

Mais, comme le montrent déjà les exemples ci-dessus, potentia est le plus souvent connoté négativement sur le plan des valeurs morales. Ainsi, il est très majoritairement employé à propos de personnages dépréciés. Dans les discours de Cicéron, il s’agit presque toujours soit de l’adversaire ou des adversaires de Cicéron eux-mêmes, soit de personnages qui ne sont pas toujours clairement identifiés et qui constituent l’entourage et les soutiens de l’adversaire : Verrès dans les Verrines, Antoine dans les Philippiques, ou encore Chrysogonus, puissant affranchi à l’initiative de l’accusation de parricide portée contre Sextus Roscius dans le Pro Roscio. Ces personnages, caractérisés par leur potentia, sont décrits comme ambitieux et prêts à tout pour servir leur propre intérêt plutôt que celui de l’État :

  • Cic. Verr. prim. 35 : Nam illud mihi nequaquam dignum industria conatuque meo uidebatur, istum a me in iudicium iam omnium iudicio condemnatum uocari, nisi ista tua intolerabilis potentia et ea cupiditas qua per hosce annos in quibusdam iudiciis usus es, etiam in istius hominis desperati causa interponeretur .
    « Car il me semblait absolument indigne de mes soins et de mes efforts de faire passer en jugement cet homme déjà condamné par le jugement de tous ; je ne l’aurais pas fait, si ton intolérable despotisme, cette passion dont tu as fait preuve ces dernières années dans certaines instances judiciaires, n’étaient pas encore intervenus dans l’affaire d’un accusé dont le cas est désespéré. »
  • Cic. Phil. VII, 17 : Quis huius potentiam poterit sustinere, praesertim cum eosdem in agros etiam deduxerit ?
    « Qui pourra résister à sa [Marc-Antoine] puissance, surtout quand il aura encore donné des terres à ces mêmes gens ? » (traduction P. Wuilleumier, 1960, CUF)
  • Cic. Amer. 35 : Criminis confictionem accusator Erucius suscepit, audaciae partes Roscii sibi poposcerunt, Chrysogonus autem, is qui plurimum potest, potentia pugnat.
    « La fabrication du grief, c’est Erucius, en fonction d’accusateur, qui s’en est chargé ; le rôle de l’audace, ce sont les Roscii qui l’ont réclamé tandis que Chrysogonus, un homme puissant s’il en fut, attaque, armé de sa puissance. » (traduction F. Hinard, 2006, CUF)

La potentia fait donc partie des défauts de l’adversaire, qu’il s’agit de mettre en évidence afin de provoquer l’hostilité des juges et de l’auditoire à son endroit. Ce procédé, nettement observable dans sa pratique oratoire, fut également théorisé par Cicéron dans le De inuentione : afin de se concilier la bienveillance (beniuolentia) de son auditoire lors d’un procès, l’orateur peut décrire la personnalité de l’adversaire dans le but d’attirer sur lui la haine (odium), l’hostilité (inuidia) ou le mépris (contemptio). C’est pour susciter l’hostilité que l’avocat met en avant, entres autres, la potentia de ses adversaires :

  • Cic. Inu. I, 16, 22 :In inuidiam, si uis eorum, potentia, diuitiae, cognatio [pecuniae] proferentur atque eorum usus arrogans et intolerabilis, ut his rebus magis uideantur quam causae suae confidere.
    « L’hostilité, si on montre leur violence, leur puissance, leur fortune, leurs parentés, l’usage superbe et insupportable qu’ils en font, au point qu’ils semblent plus s’appuyer sur ces moyens que sur la justesse de leur cause. » (traduction G. Achard, 1994, CUF)

La juxtaposition de uis, potentia, diuitiae et cognatio permet de cerner les caractéristiques sociales et psychologiques du type d’individu susceptible de détenir la potentia : capable d’actions violentes s’exerçant contre la volonté d’autrui, notamment s’il est en charge d’une magistrature officielle7), riche et de haute naissance.

Le lexème est aussi qualifié par des adjectifs qui soulignent son orientation négative du point de vue de ceux qui sont en position de subir la puissance d’autrui. Certains de ces adjectifs sont en effet porteurs d’un sème de passivité, en particulier ferenda, intolerabilis et intoleranda, que l’on trouve plusieurs fois avec potentia – le premier étant nié par minime, uix ou non :

  • Cic. Phil. I, 29 : populo Romano minime ferendam potentiam.
    « une puissance absolument insupportable pour le peuple romain »
  • Cic. Planc. 24 : […] non inuidiosa gratia, non potentia uix ferenda […].
    « […] ni en usant d’un crédit qui peut sembler importun, ni en recourant à une influence intolérable […]. » (traduction P. Grimal, 1976, CUF)
  • Cic. Off. III, 8, 36 : […]hinc opum nimiarum, potentiae non ferendae […]existunt cupiditates […].
    « […] de là surgit la convoitise des richesses excessives, d’une puissance insupportable […]. » (traduction M. Testard, 1970, CUF)
  • Cic. Verr. prim., 35 : ista tua potentia intolerabilis (cf. ci-dessus) ;
  • Cic. Amer. 368) : Ego crimen oportet diluam, uos et audaciae resistere et hominum eius modi perniciosam atque intolerandam potentiam primo quoque tempore exstinguere atque opprimere debetis.
    « Moi, il me faut démonter le grief tandis que vous, vous devez faire obstacle à l’audace, éteindre et écraser, à la première occasion, la puissance néfaste et intolérable d’individus de cette engeance. » (traduction F. Hinard, 2006, CUF)

La puissance est en outre souvent excessive (nimia), dangereuse (perniciosa, periculosa : voir l’exemple précédent) ou injuste (iniusta) pour celui qui la subit :

  • Cic. Amer. 1229) : Nimiam gratiam potentiamque Chrysogoni dicimus et nobis obstare et perferri nullo modo posse et a uobis, quoniam potestas data est, non modo infirmari uerum etiam uindicari oportere.
    « L’influence et la puissance excessives de Chrysogonus, j’ai dit qu’elles nous faisaient obstacle et étaient insupportables, et qu’il vous fallait, puisque le pouvoir vous en est donné, non seulement les réduire, mais encore les châtier. » (traduction F. Hinard, 2006, CUF)
  • Sall. J. XLI, 10 : Nam ubi primum ex nobilitate reperti sunt qui ueram gloriam iniustae potentiae anteponerent, moueri ciuitas, et dissensio ciuilis, quasi permixtio terrae, oriri coepit.
    « Car du jour où il se trouva dans la noblesse des hommes pour préférer la vraie gloire à une injuste domination, l’Etat en fut tout secoué, et tel un tremblement qui bouleverse les terres, on vit poindre la discorde entre les citoyens. » (traduction A. Ernout, 1941, CUF)

La fréquence de l’adjectif nimia comme qualificatif de potentia témoigne aussi de sa nature scalaire : souvent grande, cette puissance est amenée à toujours s’élever, jusqu’à l’excès. Par ce fait même, elle est aussi très fragile. En effet, celui qui subit ses abus est amené à la craindre (pertimere) et doit la supporter comme un fardeau qui pèse sur lui (ferre, sustinere):

  • Cic. Verr. II, 179 : Meminero […]me Siculis satis esse facturum si quae cognoui in Sicilia, quae accepi ab ipsis, diligenter exposuero, populo Romano si nullius uim, nullius potentiam pertimuero […].
    « Je me souviendrai […] que je donnerai satisfaction aux Siciliens en exposant avec un soin diligent les faits dont j’ai eu connaissance en Sicile, les faits qu’ils m’ont appris eux-mêmes – au peuple romain, en ne redoutant la violence de personne, la puissance de personne, […]. » (traduction H. de la Ville de Mirmont, 1923, CUF)
  • Cic. Phil. II, 26 : Quid ? C. Cassius, in ea familia natus quae non modo dominatum, sed ne potentiam quidem cuiusquam ferre potuit, me auctorem, credo, desiderauit.
    « Quoi ? C. Cassius, né dans une famille qui n’a jamais pu supporter, je ne dis pas la tyrannie, mais même l’autorité de qui que ce soit, a eu, j’imagine, besoin d’être inspiré par moi ! » (traduction A. Boulanger et P. Wuilleumier, 1959, CUF)
  • Cic. Phil. VII, 17 : Quis huius potentiam poterit sustinere, praesertim cum eosdem in agros etiam deduxerit ?
    « Qui pourra résister à sa [Marc-Antoine] puissance, surtout quand il aura encore donné des terres à ces mêmes gens ? » (traduction P. Wuilleumier, 1960, CUF)

A.1.3. Terme non connoté ou connoté positivement sur l’échelle axiologique

Mais, avec l’évolution et les transformations du régime républicain, et notamment la possibilité pour les plébéiens d’accéder aux plus hautes magistratures (à partir de 367 av. J.-C.), la potentia n’est plus strictement rattachée à des caractéristiques sociales, mais peut aussi s’appliquer à des personnages charismatiques ayant acquis une importance particulière au sein de la cité, soit par leurs victoires à la guerre, soit par leurs actions lorsqu’ils étaient en charge du consulat, comme Pompée sous la plume de Cicéron ; dans le passage suivant, potentia se trouve ainsi, exceptionnellement, marqué positivement sur l’échelle axiologique :

  • Cic. Fam. I, 9, 11 :Cum autem in re publica Cn. Pompeius princeps esset uir, is qui hanc potentiam et gloriam maximis in rem publicam meritis praestantissimisque rebus gestis esset consecutus, cuiusque ego dignitatis ab adulescentia fautor, in praetura autem et in consulatu adiutor etiam extitissem.
    « Mais c’était Pompée qui occupait le premier rang dans l’Etat, Pompée qui devait sa puissance et sa gloire actuelles aux plus éminents services et aux plus belles actions, Pompée, dont je m’étais montré partisan dès ma jeunesse, dont je m’étais même fait, pendant ma préture et pendant mon consulat, l’auxiliaire. » (traduction L.-A. Constans, 1950, CUF)

A.1.4. De la République à l’Empire : évolution de la valeur référentielle

Fondée sur la haute naissance, la richesse et les appuis, la puissance dénotée par potentia est, dans les premiers temps de la République, l’apanage de la classe des nobiles (« nobles »), c’est-à-dire des vieilles familles patriciennes parmi lesquelles les différents magistrats sont élus. Or, cette potentia nobilitatis était jugée excessive par les plébéiens ; c’est pourquoi, au terme de luttes contre le patriciat, ils obtinrent la création du tribunat de la plèbe, qui visait à la limiter. Ainsi, dans le De legibus, Cicéron condamne la potentia principum pour ses abus et l’oppose à l’auctoritas optimatium, versant positif de la même réalité extralinguistique, la puissance de fait des nobles :

  • Cic. Leg. III, 34 : Quis autem non sentit omnem auctoritatem optimatium tabellariam legem abstulisse ? Quam populus liber numquam desiderauit, idem oppressus dominatu ac potentia principum flagitauit.
    « Qui donc ne se rend pas compte que toute l’autorité des nobles a été détruite par la loi des suffrages ? Loi dont le peuple, tant qu’il a été libre, n’a jamais éprouvé le besoin, mais qu’il a exigée quand il s’est trouvé accablé par la tyrannie et les abus de pouvoir des grands. » (traduction G. de Plinval, 1959, CUF)

Cette application référentielle explique à la fois le marquage évaluatif positif du lexème – la puissance, caractéristique de la classe dominante, est digne d’envie par ce fait même – et son marquage axiologique majoritairement négatif – la puissance, du point de vue de la classe dominée, se traduit par des abus et des injustices.

Lorsque potentia en vient à être orienté vers le haut également sur l’échelle axiologique, c’est encore sa valeur référentielle qui est en jeu : ce marquage positif survient en effet seulement une fois que la puissance est dissociée de ses fondements purement sociaux et qu’elle s’appuie plutôt sur les hauts faits, militaires ou politiques, de « grands hommes » (tel Pompée ci-dessus en Cic. Fam. I, 9, 11).

Ce changement au sein de la valeur référentielle de potentia prépare celui qui accompagne le passage de la République à l’Empire. Chez Tacite et Sénèque, potentia est employé à propos de l’empereur lui-même, mais aussi des hommes politiques – souvent des affranchis – et des femmes qui l’entourent et exercent sur lui leur influence. De ce fait, ce sont moins les richesses, la haute naissance ou les appuis que la proximité avec la personne même de l’empereur qui fonde la puissance de ces personnages. Là encore, potentia est connoté péjorativement dans la majorité de ses occurrences et employé pour disqualifier une puissance perçue non seulement comme excessive et violente, mais, surtout, comme « anormale10)» car non définie et limitée par le droit.

-la puissance du Prince : à deux reprises, en ouverture des Annales et des Histoires, Tacite décrit la mise en place du principat, qui a ses racines dans la dictature de César en 49, comme un transfert de la potentia aux mains d’un seul homme :

  • Tac. An. I, 1, 1 : Non Cinnae, non Sullae longa dominatio ; et Pompei Crassique potentia cito in Caesarem, Lepidi atque Antonii arma in Augustum cessere, qui cuncta, discordiis ciuilibus fessa, nomine principis sub imperium accepit.
    « Ni la domination de Cinna ni celle de Sylla ne furent durables ; de même, la puissance de Pompée et de Crassus passa bientôt à César, les armes de Lépide et d’Antoine à Auguste, qui recueillit le monde, fatigué des discordes civiles, sous son pouvoir suprême, en prenant le nom de prince. » (traduction Wuilleumier, 1974, CUF)
  • Tac. H. I, 1, 1 :Postquam bellatum apud Actium atque omnem potentiam ad unum conferri pacis interfuit, magna illa ingenia cessere.
    « Mais quand on eut livré la bataille d’Actium et qu’il fallut, dans l’intérêt de la paix, concentrer tout le pouvoir sur un seul homme, ces grands génies [les historiens qui ont précédé Tacite] disparurent. » (traduction Wuilleumier, 1974, CUF)

Dans ces deux passages, potentia paraît faire référence au pouvoir officiel du prince, pouvoir qui se transmet d’un dirigeant à l’autre. En réalité, l’emploi de potentia à la place d’un lexème comme potestas est une manière pour Tacite de critiquer la légitimité de ce pouvoir confié aux mains d’un seul homme et fondé sur la violence et la guerre. C’est bien parce que, par ailleurs, potentia dénote une puissance non institutionnelle et amorale qu’il peut remplir cette fonction critique ici11).

Sénèque emploie également potentia à propos du prince, en particulier dans le De clementia, traité sur la vertu de la clémence dédié à Néron. Il met en avant la potentia comme moyen d’action, subordonné à un exercice, comme le signale à quatre reprises l’emploi de potentia avec le verbe exercere 12). Cela l’amène à employer potentia de manière axiologiquement neutre : afin de démontrer à Néron qu’il dépend uniquement de lui de faire un usage juste ou injuste de la puissance, c’est-à-dire de protéger (seruare) les citoyens, ou de les faire mettre à mort (occidere), il oppose les deux modèles de la puissance divine, toujours bénéfique, et de la puissance de l’incendie et de la destruction, toujours maléfique :

  • Sén. Clem. I, 26, 5 :Haec diuina potentia est gregatim ac publice seruare ; multos quidem occidere et indiscretos incendi ac ruinae potentia est.
    « Voici ce qui est une puissance de marque divine: sauver en masse et collectivement ; tandis que mettre à mort sans distinction nombre de gens, c’est la puissance de l’incendie et de la destruction. » (Traduction Chaumartin, CUF, 2005)

Cependant, cette insistance sur le caractère potentiellement positif de la puissance du prince relève en grande partie de la stratégie discursive, dans le De clementia. L’objectif de ce traité est en effet de démontrer à Néron qu’il peut faire un usage juste de la puissance de fait, absolue, qu’il a entre les mains : il aurait été maladroit, dans ces conditions, de condamner sans appel cette puissance. Mais, dans ses autres écrits, lorsque Sénèque emploie potentia à propos d’autres personnages, il en fait un usage tout aussi négatif que Tacite.

-la puissance des éminences grises : « (…) puisque potentia désigne une puissance détachée de toute fonction précise, et donc sujette à un développement illimité, ce terme convenait particulièrement pour désigner l’influence anormale de divers personnages agissant en sous-main et imprimant leur marque à l’Empire13)», parmi lesquels figurent en bonne place des affranchis assoiffés de puissance14), fait nouveau et surprenant pour des hommes habitués aux valeurs et aux hiérarchies républicaines. Selon I. Cogitore, tous les hommes politiques influents auxquels Tacite attribue une potentia, les affranchis, mais aussi les chevaliers, ont un lien avec l’empereur, que ce soit par compagnonnage militaire, par des liens familiaux créés par des alliances ou encore par des relations d’adultère15). Mais en premier lieu, c’est de leur autorité (auctoritas) sur l’empereur qu’ils tiennent cette puissance de fait.

-la puissance des femmes : le substantif dénote alors un pouvoir complètement anormal dans la mentalité romaine, une femme n’étant juridiquement pas habilitée à détenir un pouvoir. Chez Tacite, ces femmes sont Livie16), Agrippine l’Aînée17), Messaline18), Agrippine la Jeune19)ou encore Urgulanie, l’épouse de M. Plautius. Cette puissance leur vient à toutes de leur statut de mère ou d’épouse de l’empereur, ou encore, pour Urgulanie, d’amie de Livie, devenue Julia grâce au testament d’Auguste20). Pour toutes, potentia est connoté négativement.

A.2. La puissance de cités

Attribut jugé sévèrement lorsqu’elle est considérée sous l’angle des relations internes à la cité, la potentia constitue en revanche une valeur positive lorsqu’elle s’applique à une cité ou un tat, en particulier à la cité romaine. C’est le cas dans le De republica où Cicéron loue Romulus pour avoir avantageusement choisi le site de Rome :

  • Cic. Rep. II, 10 : […] ut mihi iam tum diuinasse ille uideatur hanc urbem sedem aliquando et domum summo esse imperio praebituram ; nam hanc rerum tantam potentiam non ferme facilius alia ulla in parte Italiae posita urbs tenere potuisset.
    « Romulus a donc, me semble-t-il, prévu alors déjà que notre ville serait un jour le centre et le foyer du plus grand des empires ; car il n’y avait guère d’emplacement, dans une autre région de l’Italie, où une ville pût aisément conserver une telle hégémonie. » (traduction E. Bréguet, 1980, CUF)

Dans le De inuentione, il définit plus précisément ce qu’il entend par potentia lorsque le lexème est appliqué à une ciuitas:

  • Cic. Inu. II, 56, 169 : Quibus rebus non illud solum conficitur, ut saluae et incolumes, uerum etiam ut amplae atque potentes sint ciuitates. Quare utilitatis duae partes uidentur esse, incolumitas et potentia. Incolumitas est salutis tuta atque integra conseruatio ; potentia est ad sua conseruanda et alterius adtenuanda idonearum rerum facultas.
    « Tous ces avantages aboutissent non seulement à protéger et à sauvegarder les tats, mais aussi à les rendre grands et puissants. Aussi il semble qu’il y ait deux parties dans l’utile : la sécurité et la puissance. La sécurité consiste à garantir d’une manière sûre et complète notre salut ; la puissance est la possibilité de disposer des moyens suffisants pour conserver nos biens et diminuer ceux des autres. » (traduction G. Achard, 1994, CUF)

La potentia est définie comme une facultas, c’est-à-dire une « faculté » ou une « possibilité ». Cette définition met en valeur la dimension conquérante de la puissance : elle s’exerce toujours sur un autre tat, ou du moins dans sa direction. En cela, elle est l’envers de l’incolumitas : la sécurité constitue en quelque sorte une force de résistance contre une force antagoniste venant de l’extérieur, alors que la puissance est une force venue de l’intérieur qui s’exerce vers l’extérieur.

Plus haut dans le texte, Cicéron définit les « moyens suffisants (idoneae res) » qui constituent concrètement la puissance d’un tat : il s’agit d’éléments « extérieurs » tels que « la beauté et la grandeur exceptionnelle d’une ville » (urbis egregia exornatio atque amplitudo), « une richesse extraordinaire » (excellens pecuniae magnitudo quaedam), « un grand nombre d’amis et d’alliés » (amicitiarum ac societatum multitudo)21).

Ces éléments ne sont pas sans rapport avec ceux qui fondent la puissance d’un individu, et qui ont été décrits précédemment : nous retrouvons notamment les richesses (diuitiae, pecunia) et les appuis (opes). Quant au premier élément, qui se résume en fait au prestige d’une cité, il correspond au niveau individuel au prestige social lié à une haute naissance (genus, cognatio).

Potentia continue de dénoter la puissance de Rome chez les auteurs de l’époque impériale : on trouve ainsi le syntagme potentia Romana chez Virgile (1 occ.), Ovide (3 occ.), Lucain (1 occ.), ou encore Tacite (3 occ.).

A.3. La puissance de divinités

A.3.1. des dieux païens

Dans les textes poétiques notamment, potentia est souvent usité à propos de dieux ou de déesses ; dans l’exemple suivant, il s’agit de Junon : Ov. M. II, 520-523 : O ego quantum egi ! Quam uasta potentia nostra est ! esse hominem uetui : facta est dea. Sic ego poenas sontibus inpono, sic est mea magna potestas !
« Ah ! Qu’ai-je fait ? Que ma puissance est donc grande ! Je n’ai pas voulu qu’elle restât une créature humaine et elle est devenue déesse ! Voilà comment je châtie les coupables, voilà jusqu’où va mon pouvoir ! » (traduction G. Lafaye, 1992, Gallimard)

A.3.2. du dieu chrétien transcendant

Potentia est employé également dans la Bible pour dénoter la puissance de Dieu. Dans la Vulgate, il traduit alors le lexème grec κράτος, tandis que lat. omnipotens sert à rendre gr. παντοκράτωρ : les dix occurrences de l’adjectif grec qui figurent dans le Nouveau Testament – dont neuf dans l’Apocalypse – sont rendues par omnipotens, qui ne traduit pas d’autre terme grec. Cet emploi de potentia et de sa famille est aussi celui des auteurs chrétiens, comme Tertullien dans ce passage du Contre Marcion:

  • Tert. Marc. 2, 5, 3 (éd. Braun) : Opera Creatoris utrumque testantur, et bonitatem eius, qua bona, sicut ostendimus, et potentiam, qua tanta, et quidem ex nihilo. […]Postremo uel sic magna, dum bona, uel sic Deus potens, dum omnia ipsius, unde et omnipotens .
    « Les œuvres du Créateur attestent tout ensemble et sa bonté, puisqu’elles sont bonnes comme nous l’avons montré, et sa puissance, puisqu’elles sont si grandes, étant même produites de rien. […] Et enfin aussi, elles sont grandes en ce sens qu’elles sont bonnes, et Dieu est puissant en ce sens que tout lui appartient, d’où son nom de Tout-Puissant. » (traduction R. Braun, 1991, Cerf-Sources chrétiennes)

A.3.3. du dieu stoïcien immanent

Potentiafait aussi référence à la puissance divine qui, contrairement à la puissance des hommes, est, selon Sénèque, toujours bénéfique :

  • Sén. Ben. VII, 31, 4 : Nihilo minus tamen more optimorum parentium, qui maledictis suorum infantium adrident, non cessant di beneficia congerere de beneficiorum auctore dubitantibus, sed aequali tenore bona sua per gentes populosque distribuunt, unam potentiam, prodesse, sortiti.
    « Néanmoins et malgré tout, à la manière des parents excellents qui accueillent par un sourire les paroles injurieuses de leurs petits enfants, les dieux ne s’arrêtent pas de faire pleuvoir les bienfaits sur ceux qui mettent en doute l’existence du bienfaiteur ; ils continuent régulièrement la distribution de leurs trésors aux nations et aux peuples, n’ayant reçu en partage que le seul pouvoir d’être utiles. » (traduction Préchac, 1961, CUF)

Chez Sénèque et plus généralement chez les stoïciens, les dieux ou le dieu sont immanents et se confondent avec la nature (natura), mais aussi avec le destin (fatum) et la fortune (fortuna) (voir Sén. Ben. IV, 8, 2-3). Les occurrences de potentia faisant référence à la puissance des dieux, de la fortune ou de la nature représentent une bonne partie des occurrences du lexème chez les stoïciens Sénèque et Pline l’Ancien (9 sur 26 chez ce dernier) :

  • Plin. Nat. II, V (8), 27 : Per quae declaratur haud dubie naturae potentia idque esse quod deum uocemus.
    « Tout cela montre sans aucun doute la puissance de la nature et son identité avec ce que nous appelons ‘Dieu’. » (traduction Beaujeu, 1950, CUF)

Dans cet emploi, la nature faisant continuellement l’objet de l’émerveillement du naturaliste22), potentia n’a plus aucune valeur péjorative et ne réfère qu’à la toute-puissance de la nature, qui agit et qui se manifeste à l’intérieur du monde et dans tous les éléments qui le composent.

Aussi potentia est-il employé, chez Pline l’Ancien et dans les Questions naturelles de Sénèque notamment, pour dénoter la puissance des entités naturelles qui exercent leur action physique sur le monde, qui sont autant de déclinaisons de la puissance de la nature.

A.4. La puissance d’entités naturelles

Par exemple, Sénèque attribue une puissance divine à la foudre :

  • Sén. Nat. II, 31, 1 : Ceterum mira fulminis, si intueri uelis, opera sunt nec quicquam dubii relinquentia quin diuina sit illius ac subtilis potentia.
    « Les effets de la foudre, si l’on veut bien y prendre garde, sont surprenants ; ils ne permettent pas de douter qu’il n’y ait en elle une subtile et merveilleuse puissance. » (traduction P. Oltramare, 1929, CUF)

Potentia fait aussi référence à la puissance des astres, des quatre éléments, des végétaux, des minéraux et des animaux, dont les hommes peuvent tirer des substances susceptibles d’avoir une efficacité :

-les astres (potentia est alors complété par un syntagme prépositionnel introduit par ad pour indiquer ce sur quoi la puissance est exercée) :

  • Plin. Nat. I, libro II cont., CII-CIII :Quae potentia lunae ad terrena et marina. Quae solis.
    « Quelle est l’influence de la lune sur terre et dans la mer ? Quelle est celle du soleil ? » (traduction Beaujeu, CUF, 1950)

-l’air ; dans cet exemple, le « contenu » de la puissance de l’air qui se trouve dans la terre, vicié par les séismes, est développé par une proposition au subjonctif introduite par ut. Cette occurrence constitue en cela un cas limite entre le sens A et le sens B de « capacité intrinsèque de »:

  • Sén. Nat. VI, 28, 2 : Hic spiritus, quamdiu terra se continet, tenui foramine fluens non plus potentiae habet quam ut despectantia et ultro sibi illata conficiat.
    « Ce souffle, tant que la terre se maintient, s’écoulant par une ouverture étroite, n’a pas plus depuissance que <celle qu’il faut> pour tuer les animaux qui regardent vers le bas et qui d’eux-mêmes ont avancé jusqu’à lui. » (traduction P. Lecaudé)

-le rémora, poisson capable, par son adhérence, d’arrêter un navire lorsqu’il est dans l’eau, mais semblable à une grande limace une fois qu’il en est sorti :

  • Plin. Mai., Nat. Hist. XXXII, 5 : Nos plurium opiniones posuimus in natura aquatilium, cum de eo diceremus, nec dubitamus idem ualere omnia ea genera, cum celebri et consecrato etiam exemplo apud Cnidiam Venerem conchas quoque esse eiusdem potentiae credi necesse sit.
    « Nous avons inséré l’opinion de plusieurs personnes dans l’étude des bêtes aquatiques, quand nous avons parlé de ce poisson ; et nous ne doutons pas que toutes les bêtes de cette sorte n’aient le même pouvoir, puisqu’un autre exemple célèbre, celui des coquillages consacrés dans le temple de Vénus à Cnide, nous oblige à leur attribuer la même puissance. » (traduction E. Saint-Denis, 1966, CUF)

Lorsque le lexème est employé pour désigner la puissance d’entités telles que les plantes (herbae), les matières animales, l’eau ou les pierres, sa référence précise est complexe à déterminer. Il peut en effet dénoter :

- soit la puissance effective de l’entité, c’est-à-dire son influence ou son action sur ce qui lui est extérieur, que l’on ne fait que constater :

  • Plin. Nat. XXV, 53, 94 : Potentia earum per quadripedes etiamnum duobus claris exemplis manifesta fit. Circa Abderam et limitem qui Diomedis uocatur, equi pasti inflammantur rabie, circa Potnias uero et asini.
    « La puissance des herbes se manifeste encore par les quadrupèdes dans deux exemples frappants : aux environs d’Abdère et de l’endroit appelé ‘Sentier de Diomède’, les chevaux, après la pâture, deviennent enragés ; aux environs de Potniae, ce sont aussi les ânes. » (traduction J. André, 1974, CUF)

-soit l’efficacité de l’entité, autrement dit son action bénéfique et, surtout, conforme à l’effet recherché :

  • Plin. Nat. XXXVII, 10, 142 : Aliae apud Magos differentiae sunt in iis : quae leoninis pellibus similes reperiuntur, potentiam habere contra scorpiones dicunt.
    « Dans les écrits des Mages, il y a d’autres distinctions : d’après eux celles qu’on trouve ressemblant à des peaux de lions ont de l’efficacité contre les scorpions. » (traduction E. Saint-Denis, CUF, 1972)

-soit sa capacité d’action ou sa propriété intrinsèque :

  • Plin. Nat. XXV, 53, 93 : Minoris effectus statim intelligitur ; dictamnum enim minima portione accendit os. Qui legere eas, in ferula aut harundine condunt praeligantque, nen potentia euanescat.
    « On reconnaît dès l’abord qu’il est moins efficace, car la moindre partie du vrai dictame enflamme la bouche. Ceux qui l’[le dictame] ont cueilli, le placent dans une férule ou un roseau et l’enferment de peur que sa propriété s’évanouisse. » (traduction J. André, 1974, CUF)

Pline distingue ici l’efficacité (effectus) de la plante, qui est moindre que celle du dictame, et sa propriété intrinsèque, imperceptible, mais responsable de son efficacité, potentia.

Dans l’exemple suivant de Sénèque, potentia est qualifié par medicata et dénote expressément la puissance médicinale :

  • Sén. Nat. III, 20, 2 : Hae causae saporem dant aquis uarium, hae medicatam potentiam, hae grauem spiritum odoremque pestiferum grauitatemque, <hae> aut calorem nimium aut rigorem.
    « Ces causes donnent aux eaux leur saveur variée, leur puissance médicinale, leur exhalaison désagréable, leur odeur infecte et leur densité, ainsi que leur chaleur ou leur fraîcheur excessive. » (traduction P. Lecaudé)

Le sème /médicinal/ est également actualisé par le cotexte dans un texte qui relève pourtant d’un autre genre littéraire, les Métamorphoses d’Ovide : dans les vers suivants, Apollon, l’inventeur de la médecine, déplore de ne pas pouvoir se servir de la puissance médicinale des plantes pour son propre mal. L’isotopie23) comme « l’effet de la récurrence syntagmatique d’un même sème ».))du sème /médicinal/ au sein des lexèmes medicina, sanabilis, prosunt et artes, par propagation24), l’actualise pour potentia :

Ov. M. I, 521-524 : Inuentum medicina meum est, opiferque per orbem dicor, et herbarum subiecta potentia nobis : ei mihi, quod nullis amor est sanabilis herbis, nec prosunt domino, quae prosunt omnibus, artes !
« J’ai inventé la médecine et l’on parle de mes bienfaits par le monde / Et le pouvoir des plantes est soumis à ma loi. / Hélas pour moi ! Aucune plante ne peut guérir cet amour / Et l’art si efficace pour tous est inefficace pour son maître. » (traduction Robert, 2001, Actes Sud)

Potentia a donc une valeur référentielle complexe, dénotant à la fois la puissance effective constatée, la puissance efficace recherchée, et la puissance potentielle connue et déterminée par les scientifiques, c’est-à-dire la propriété intrinsèque que possède une entité.

A.5. Emplois catégorématiques (par métonymie)

Des différents emplois précédents, où potentia est caractérisé par son « incomplétude référentielle » ou sa « syncatégorématicité »25), dérivent, par métonymie, plusieurs emplois où le lexème est au contraire « catégorématique », où il n’est plus la caractéristique de quelqu’un ou de quelque chose, mais réfère en lui-même à une entité autonome.

Ainsi, il peut dénoter :

• l’instrument de la puissance, c’est-à-dire ce sur quoi la puissance est fondée :

  • Virg. En. I, 664 : (Venus apud Amorem) Nate, meae uires, mea magna potentia […]
    « [Vénus à l’Amour] Mon fils, lui-dit-elle, toi qui es ma force et ma grande puissance […] » (traduction A. Bellesort, 1925, CUF)

Chez les auteurs chrétiens et dans certaines traductions de la Bible, potentia est employé également à propos des troupes armées qui fondent la puissance d’un pays ou d’un peuple. Ainsi, selon le TLL, on trouve, dans un manuscrit, potentia à la place de uirtus (dans les Veteres Latinae) ou exercitus (dans la version hiéronymienne effectuée avec l’hébreu en regard) :

  • Ps. 135, 15 (cod. 400) : Et excussit Pharaonem et omnem potentiam eius in mari rubro
    « Y [dans la mer des Joncs] culbutant Pharaon et son armée » (traduction Bible de Jérusalem, 1973, Cerf)

• ce qui est puissant, à savoir :

-un homme ou une cité :

  • Tac. An. 13, 34, 2 : Eius anni principio, mollibus adhuc initiis prolatatum inter Parthos Romanosque de obtinenda Armenia, bellum acriter sumitur, quia nec Vologaeses sinebat fratrem Tiridaten dati a se regni expertem esse aut alienae id potentiae donum habere […].
    « Au début de cette année, la guerre, jusqu’ici mollement engagée et traînée en longueur entre les Parthes et les Romains pour la possession de l’Arménie, est menée avec vigueur, parce que, d’une part, Vologèse n’admettait pas que son frère Tiridate fût privé d’un royaume qu’il tenait de lui ou qu’il le dût à la générosité d’une puissance étrangère [= Néron ou, plus largement, l’empire romain] […]. » (traduction P. Wuilleumier, 1978, CUF)

-une puissance divine ou une force physique responsable de phénomènes naturels, comme le fait que « les foudres se portent directement vers les régions inférieures ». Dans l’exemple suivant, il est ainsi sujet d’un verbe d’action physique, deprimo « pousser vers le bas » :

  • Sén. Nat.II, 13, 3 : Non eunt tamen, sed feruntur ; aliqua illos potentia deprimit.
    « Cependant ces feux sont entraînés, ils ne vont pas d’eux-mêmes. Ils subissent une force qui les oblige à descendre. » (Traduction P. Oltramare, 1929, CUF)

-un dieu ou une divinité anthropomorphique, comme les anges dans l’exemple suivant :

  • Arn. Nat. I, 42, 3 : Deus, respondebimus, et interiorum potentiarum deus et

[…] rei maximae causa a summo rege ad nos missus.
« Oui, Dieu, répondrons-nous, et Dieu des puissances intérieures et […] c’est pour la mission la plus importante qu’il nous a été envoyé par le Roi suprême. » (traduction H. Le Bonniec, 1982, CUF)

• le résultat de la puissance, par exemple les miracles accomplis par Dieu dans l’une des anciennes versions latines de la Bible (où la Vulgate traduit par uirtus) :

  • Ps. 20, 14 (cod. 136 Cas.) : psallimus potentias tuas (source : TLL)
    « Nous chanterons tes miracles. »

• le lieu de la puissance, par exemple le paradis, lieu où la puissance de Dieu se manifeste, comme dans cette phrase extraite d’une Passion de martyrs :

  • Pass. Prim. Felician (BHL 6922) 6 p.153f : mereberis introire in potentias domini.
    « Tu seras digne d’entrer là où règne la puissance du seigneur. » (traduction P. Lecaudé)

B.La puissance comme capacité intrinsèque d’effectuer une action déterminée

A la toute fin du Iersiècle avant notre ère apparaissent quelques occurrences de l’emploi de potentia au sens de « puissance de (faire qqch) » ; le lexème est alors construit avec le génitif d’un gérondif ou d’un nom de procès, avec un infinitif ou encore avec une complétive introduite par ut.

Bien qu’il n’emploie guère potentia, Tite-Live présente la première occurrence du substantif complété par un syntagme au génitif objectif constitué par un substantif et un adjectif verbal :

  • Liv. XXI, 54, 9 : Vt uero refugientes Numidas insequentes aquam ingressi sunt – et erat pectoribus tenus aucta nocturno imbri – tum utique egressis rigere omnibus corpora ut uix armorum tenendorum potentia esset, et simul lassitudine et procedente iam die fame etiam deficere.
    « Dès que, poursuivant les Numides qui fuyaient, ils entrèrent dans l’eau – celle-ci leur montait jusqu’à la poitrine, car la pluie de la nuit avait grossi le débit – et, en tout cas, quand ils en sortirent, tous furent transis au point qu’ils pouvaient à peine tenir leurs armes; en même temps, ils défaillaient de fatigue et même, car le jour s’avançait, de faim. » (traduction P. Jal, 1988, CUF)

Plus littéralement, ut uix armorum tenendorum potentia esset se traduirait par « de sorte qu’ils avaient à peine la capacité de tenir leurs armes » : la construction est similaire à celle de potestas lorsqu’il est complété par un gérondif au génitif et sujet d’esse, avec un complément d’attribution au datif. Mais alors que potestas dénote principalement une possibilité d’agir octroyée par un tiers ou fondée sur des circonstances extérieures au sujet, potentia fait référence à une capacité intrinsèque, qui est ici une capacité physique.

L’examen des autres occurrences de cet emploi chez Tacite et Sénèque va dans ce sens :

  • Tac. An. VI, 8, 4 : Spectamus porro quae coram habentur, cui ex te opes, honores, quis plurima iuuandi nocendiue potentia, quae Seiano fuisse nemo negauerit.
    « De plus, nous voyons ce qui frappe nos yeux, à qui tu dispenses richesses et honneurs, lesquels possèdent le plus de pouvoir pour servir ou pour nuire, avantages dont nul ne saurait nier que Séjan les ait eus. » (traduction P. Wuilleumier, 1975, CUF)

Les sens de « puissance sur » et « puissance de » se superposent ici : la puissance politique, en tant que puissance amorale fondée sur des éléments purement sociaux, dont certains sont rappelés ici – opes et honores – est un moyen d’action qui peut, en théorie, être utilisé en vue du bien ou en vue du mal : c’est la possibilité de cette double orientation qui est exprimée par les deux gérondifs ici. Comme dans l’exemple précédent, potentia dénote un état de puissance, qui est cette fois non pas physique, mais politique, et, de là, une capacité intrinsèque d’agir.

De même, lorsque Sénèque emploie potentia complété par un gérondif au génitif, c’est pour dénoter la propriété intrinsèque d’une entité : la puissance de trancher propre au fer (potentia secandi)26), la « puissance d’ébranler les terres » (mouendi terras potentia) attribuée à Neptune27) ou la puissance des maladies et des affections du corps, qui sont comparées alors à la puissance tyrannique que l’on peut subir :

  • Sén. Luc. XIV, 92, 20 : Nam quibus potentia non est in peiorem transferendi statum, ne interpellandi quidem optimum.
    « Car ce qui n’a pas la capacité de me faire passer en un état pire n’a pas non plus celle de me barrer l’accès du meilleur état. » (traduction Noblot, Bouquins, 1993)

Dans cet emploi, potentia se construit aussi :

-avec le génitif d’un nom de procès :

  • Sén. Nat. V, 5, 1 : Ceterum illa est longe ualentior ueriorque, habere aera naturalem uim mouendi se, nec aliunde concipere, sed et inesse illi, ut aliarum rerum, ita huius potentiam.
    « Mais il en est une autre [une cause du vent], bien plus certaine et bien plus puissante, c’est que l’air a naturellement la force de se mouvoir, qu’il ne reçoit pas du dehors le principe du mouvement, mais l’a en lui-même, ainsi que d’autres propriétés. » (traduction P. Oltramare, 1929, CUF)
  • Mar. Vict. Ar. I, 40, 2-28 : […] uisionis potentia in se habet uisionem, tunc foris exsistentem, cum operatur potentia uisionis […].
    « […] la puissance de vision possède en elle la vision ; cette vision s’extériorise lorsque la puissance de vision passe à l’acte […]. » (traduction P. Hadot, 1960, Cerf)

-avec un infinitif, qui tend à remplacer le gérondif en latin tardif, ou avec une proposition au subjonctif introduite par ut. L’exemple suivant illustre ces trois constructions :

  • Boet. Cat. 8 (Arist. lat.) 9a14-27 :
    -Non enim quoniam sunt affecti aliquo modo, unumquodque huiusmodi dicitur, sed quod habeant potentiam naturalem uel facere quid facile uel nihil pati;
    « En effet chacun de ces termes se dit, non parce que l’on est disposé de telle ou telle façon, mais parce que l’on possède une certaine capacité naturelle de faire quelque chose facilement, ou de n’être nullementaffecté <par quelque chose>. »
    -ut pugillatores uel cursores dicuntur non quod sint affecti, sed quod habeant potentiam hoc facile faciendi,
    « Ainsi, on dit que certains sont doués pour le pugilat ou la course, non parce qu’ils sont dans une certaine disposition, mais parce qu’ils ont la capacité naturelle de faire facilement une certaine chose, »
    -salubres autem dicuntur eo quod habeant potentiam naturalem ut nihil a quibuslibet accidentibus patiantur,
    « et on dit que certains sont bien-portants parce qu’ils ont une capacité naturelle de n’être affectés en rien par les circonstances qui se présentent,»
    -insalubres uero quod habeant impotentiam nihil patiendi.
    « et d’autres maladifs parce qu’ils ont une incapacité à n’être affecté en rien. » (traduction du texte grec M. Crubellier, P. Pellegrin, 2007, GF, modifiée pour la traduction du texte latin)

Dans cet extrait comme ailleurs au sein des traductions boéciennes de l’Organon d’Aristote, potentia est employé comme une variante de potestas pour traduire δύναμις, lorsque le lexème grec dénote plus concrètement une compétence particulière, comme la médecine ou la rhétorique, ou lorsque le concept est considéré par rapport à une mise en œuvre impliquant une décision volontaire. Le choix de potentia peut s’expliquer aussi ici par la présence d’ἀδυναμία, traduit par impotentia, et par un souci de cohérence sur le plan des signifiants dans la traduction des deux antonymes.

Le passage du sens A au sens B implique l’effacement ou, du moins, la mise en retrait, du sème /influence sur/ au profit du sème /capacité de/ : ce qui importe est moins la relation entre l’entité puissante (X) et l’entité subissant cette puissance (Z) que l’action (Y) que X est en capacité d’accomplir.

C.La puissance comme capacité de s’actualiser, comme potentialité (sens philosophique)

Le passage du sens A au sens B, qui s’amorce dès la fin de l’époque classique, prépare potentia à son emploi en philosophie, dans un domaine fortement marqué par l’héritage grec, où la traduction joue un rôle considérable sur l’évolution sémantique des lexèmes latins : en devenant un terme philosophique important, potentia acquiert de nouveaux emplois et une nouvelle valeur sémantique.

Potentia est attesté chez trois auteurs latins tardifs traduisant ou commentant des textes philosophiques grecs : Calcidius, Marius Victorinus et Boèce. Chez ces trois auteurs, potentia est utilisé pour traduire le lexème grec δύναμις. Mais le sens précis de δύναμις variant selon leurs sources grecques, potentia reçoit lui aussi des emplois sensiblement différents.

C.1. Chez Calcidius traducteur du Timée de Platon

Dans la traduction et dans le commentaire qu’il donne au Timée de Platon, Calcidius emploie potentia pour traduire certaines occurrences de δύναμις, ce qui est tout à fait attendu dans la plupart des cas, les deux lexèmes ayant le même sens de « puissance de fait » (sens A de potentia). Mais dans le passage suivant, que Calcidius traduit et cite plusieurs fois dans son Commentaire, il emploie potentia à côté de qualitas etnatura, pour dénoter la même réalité :

  • Calc. Comm. in Tim. 1, 21, 26 : Dixit enim, si meminimus, similitudinem non solum in formis et figuris sed etiam in potentiis et qualitatibus quaeri oportere, cum ita dixit : ‘Cum in tribus siue numeris seu molibus seu potentiis perinde erit medietas imo, quem ad modum summitas medio.’ Quare si inter ignem et terram nulla est in specie et uelut in uultu similitudo, quaerenda erit in naturis ac qualitatibus ipsorum elementorum iuxta quas faciunt aliquid aut patiuntur et in his proprietatibus ex quibus utriusque elementi uis et germanitas apprime designatur.
    « Il a dit en effet, si nous avons bonne mémoire, qu’il faut chercher la similitude non seulement dans les aspects et les formes, mais aussi dans les vertus et les propriétés, quand il parla ainsi : ‘Quand de trois nombres, masses ou forces, le moyen est au premier ce que le dernier est au moyen…’ C’est pourquoi, si entre le feu et la terre il n’y a aucune similitude dans leur représentation ou leur apparence pour ainsi dire, il faudra la chercher dans l’ensemble des qualités et des propriétés des éléments eux-mêmes, en vertu desquelles ces mêmes éléments exercent ou subissent une action, et dans les caractères spécifiques à partir desquels s’exprime avant tout la véritable essence des deux éléments. » (traduction B. Bakhouche, 1986)

Ce rapprochement de potentia, qualitas et natura montre que Calcidius comprend δύναμις au sens philosophique que lui assigne Platon et qu’il a déjà parfois en médecine, à savoir celui de « propriété essentielle » d’un être qui le définit et qui le révèle à la connaissance. Par opposition, φύσις ou οὐσία dénotent ce qui, dans l’être, demeure inaccessible et caché. Ici, même si la terre et le feu n’ont aucun point commun pour leur forme, ils possèdent des propriétés essentielles apparentées. Calcidius fonde l’ensemble de son argumentation sur cette distinction entre l’aspect extérieur (formis, figuris, specie, uultu) de l’élément, qui ne le caractérise pas en propre, et ses propriétés essentielles, qui le définissent réellement. Il oppose alors très clairement deux groupes de lexèmes dénotant respectivement ces deux facettes des éléments. Or, parmi les lexèmes utilisés pour faire référence aux propriétés essentielles, à savoir qualitas, natura, puis proprietas, uis et germanitas, se trouve en premier lieu potentia, au pluriel. Cet emploi du mot, dans le sens de « propriété essentielle », pourrait surprendre, si on ne le rattachait pas à la définition que donne Calcidius de ces propriétés, dans deux relatives : iuxta quas faciunt aliquid aut patiuntur « en vertu desquelles ces mêmes éléments exercent ou subissent une action » et ex quibus utriusque elementi uis et germanitas apprime designatur « à partir desquel[le]s s’exprime avant tout la véritable essence des deux éléments. » Ces deux relatives renvoient à deux définitions de δύναμις chez Platon, celle que l’on trouve dans le Sophiste (247d8-e4), selon laquelle l’être est puissance d’agir (facere) ou de « pâtir (ou subir) » (pati) – définition qui préfigure la notion aristotélicienne de puissance – et la définition plus courante selon laquelle δύναμις est ce qui se manifeste de la nature d’un être.

Potentia, dans ce passage, n’exprime donc ni une relation de X à une sphère Z, ni une relation de X à une action déterminée Y, mais bien plutôt une caractéristique essentielle de X lui-même. En outre, le fait que cette caractéristique puisse consister

non pas en une capacité de faire une action déterminée, mais en une capacité de subir une action déterminée, révèle un changement important dans le sémantisme du lexème.

C.2. Chez Marius Victorinus héritier de Plotin

C’est chez Marius Victorinus28) que l’on trouve pour la première fois de manière très nette le sens philosophique de potentia hérité de celui de δύναμις, à savoir « capacité / de X / de s’actualiser ». En effet, il est le premier auteur à opposer clairement potentia (ainsi que potestas, qu’il emploie comme variante de potentia cf. § 5.4.) à actus, actio, operatio (ou encore effectus et effectio) traductions respectives du couple conceptuel élaboré par Aristote, δύναμις / ἐνέργεια, comme le montrent par exemple les passages suivants :

  • Mar. Vict. Gen. 14 (éd. Henry) : Absconditi uero manifestatio generatio est, siquidem et potentiā ὂν operatione ὂν generat.
    « Mais la manifestation de ce qui est caché, c’est cela la génération, s’il est vrai, de plus, que l’existant en puissance engendre l’existant en acte. » (traduction P. Hadot, 1960, Cerf)
  • Mar. Vict. Gen. 17 (éd. Henry) : Quid est λόγος? Dico, quoniam patrica actiua quaedam potentia et quae in motu sit et quae se ipsa constituat, ut sit in actu, non in potentiā (…). Λόγος igitur actiua potentia est et in motu et quae constituat, ut sit actione, quod fuit potentiā.
    « Qu’est-ce que le Logos ? Je dis que c’est une certaine puissance paternelle et actuante qui se meut et se pose elle-même de telle sorte qu’elle soit en acte et non plus en puissance. (…) Le Logos est donc la puissance actuante qui se meut pour faire que soit en acte ce qui était en puissance. » (traduction P. Hadot, 1960, Cerf)

Mais même s’il emploie des termes aristotéliciens, Marius Victorinus subvertit leur contenu conceptuel, se conformant en cela à la transformation opérée avant lui par Plotin sur ces concepts. En effet, chez Aristote, le premier moteur est acte pur, car il faut qu’il existe un être en acte pour que quelque chose soit engendré à partir de lui : si l’enfant est en puissance dans l’œuf, c’est bien parce que des êtres qui, eux, sont pleinement actuels – ses parents – l’ont engendré. En revanche, comme le montre le premier exemple, chez Marius Victorinus, la génération est l’engendrement de l’être en acte par l’être en puissance et c’est ainsi que le Christ, « fils de Dieu », en tant qu’il est engendré par Dieu « le père », est acte, là où Dieu est puissance.

Cette transformation conceptuelle considérable a pu être favorisée par le contexte chrétien dans lequel Marius Victorinus écrit et par un phénomène linguistique qui lui est lié : la polysémie de potentia. En effet, chez les auteurs chrétiens, potentia dénote la puissance de Dieu, voire Dieu lui-même (cf. ci-dessus). Or, dans son effort pour faire la synthèse entre la philosophie grecque et le christianisme, Marius Victorinus établit une analogie entre la puissance du système aristotélicien et Dieu comme puissance, analogie favorisée par la possibilité de rapprocher, en grec comme en latin, δύναμις–potentia (ou potestas)–puissance de Dieu et δύναμις–potentia (ou potestas)–potentialité. De là, potentialiter, qui avait été créé de manière parallèle à l’emploi de potentia dans le sens aristotélicien, et avait le sens de « en puissance », « potentiellement », est employé chez les auteurs chrétiens pour caractériser l’action de Dieu, au sens de « par sa puissance » ou « puissamment ».

Enfin, si Boèce emploie bien potentia à plusieurs reprises pour traduire δύναμις dans sa traduction de l’Organon, il ne le fait jamais lorsque δύναμις est explicitement opposé à ἐνέργεια et lorsqu’il dénote la potentialité ou l’être en puissance, le réservant aux cas où le lexème grec dénote une compétence plus concrète, nécessitant une mise en exercice (cf. sens B).

C.3. En mathématiques

Le lexème grec δύναμις fut employé en mathématiques sans qu’il soit toujours aisé d’en définir la référence exacte. Chez Euclide, plus particulièrement au livre X des Eléments, le mot est systématiquement au datif et doit être compris dans le sens de « au carré », comme la définition inaugurale du livre X l’indique : « Des droites sont commensurables en puissance (δυνάμει)lorsque les carrés <construits> sur elles sont mesurés par la même aire, et incommensurables lorsque aucune aire, commune mesure aux carrés <construits> sur elles, ne peut exister. »

Martianus Capella se réfère implicitement à cette définition d’Euclide dans les Noces de Philologie et Mercure et traduit δύναμις par potentia:

  • Capel. 6, 719 : Lineas autem quae sibi consentiunt συμμέτρους dicimus, quae non consentiunt ametras. Et non mensura sola, sed et potentia συμμέτρους facit, et dicuntur δυνάμει σύμμετροι; in mensura autem pares μήκει σύμμετροι appellantur. Ergo cum tam mensurā quam potentiā conferantur, omnes quae uel potentiā uel mensurā discrepant ἀσύμμετροι sunt.
    « Quant aux lignes, celles qui sont de même longueur, nous disons qu’elles sont σύμμετροι, celles qui ne sont pas de la même longueur, qu’elles sont incommensurables. Et c’est non seulement la mesure (= l’action de mesurer), mais aussi la puissance qui les rendent σύμμετροι, et on dit qu’elles sont δυνάμει σύμμετροι ; quant à celles qui sont égales dans la mesure, on les appelle μήκει σύμμετροι. Donc lorsqu’elles sont comparées aussi bien selon la mesure que selon la puissance, toutes celles qui diffèrent soit selon la puissance, soit selon la mesure, sont ἀσύμμετροι.

Mais cela ne signifie pas nécessairement que potentia acquiert alors un sens technique spécifique en mathématiques ; Martianus n’explicitant pas l’emploi ni du lexème grec, ni du lexème latin, il est plus probable qu’il traduise le premier par le second en vertu d’une équivalence posée par défaut entre eux. C’est pourquoi nous avons choisi de traduire l’ablatif de potentia par « selon la puissance » plutôt que « selon le carré », potentia n’ayant, a priori, pas ce sens ailleurs dans l’Antiquité.

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1) Nous considérons que la valeur sémantique d’un lexème est déterminée par des éléments internes à la langue, comme le profil combinatoire du lexème, les relations d’antonymie et de synonymie avec les mots de son cotexte ou ses relations avec les autres mots de sa famille lexicale.
2) La valeur référentielle concerne la relation du lexème avec le monde extralinguistique, c’est-à-dire avec les types de référents qu’il peut avoir (la valeur référentielle se situe ainsi à un niveau d’analyse supérieur à la référence, qui concerne les occurrences particulières) ; une variation de la valeur référentielle ne s’accompagne pas nécessairement d’un changement de valeur sémantique.
3) J. HELLEGOUARC’H (1963 : 234 sqq
4) L’échelle évaluative concerne la qualité plus ou moins bonne de quelque chose sans considération d’ordre moral. Par exemple, fr. bon est marqué positivement ou orienté vers le haut sur l’échelle évaluative dans fr. Il avait parié sur un bon cheval, il était sûr de gagner
5) L’échelle axiologique concerne les valeurs morales et va du mal au bien. Par exemple, fr. bon est marqué positivement ou orienté vers le haut sur l’échelle axiologique dans fr. Cet homme était naturellement bon
6) Voir aussi Cic. Inu. II, 55, 166.
7) Verrès, par exemple, connu pour ses pillages et ses appropriations douteuses lorsqu’il était gouverneur de Sicile.
8) Voir aussi Cic. Caecin . 22 : periculosas hominum potentias (seule occurrence du lexème au pluriel chez Cicéron).
9) Voir aussi Cic. Caecin . 71 ; Rep. I, 68.
10) Terme employé par I. COGITORE (1991, 158-171).
11) Voir I. COGITORE (1991, 158-171).
12) Sén. Clem. I, 13, 3 et 4 ; Ir. III, 16, 2 ; Helv. XIV, 2.
13) I. COGITORE (1991, 165).
14) Par exemple Milichus, en Tac. An. XV, 54, 4.
15) I. COGITORE (1991, 168) : Caius Silius tient sa puissance de sa place dans le lit de Messaline, de même que Macron, qui pousse son épouse dans le lit de Caligula.
16) Tac. An. IV, 12, 4 ; IV, 21, 1.
17) Tac. An. II, 72, 2.
18) Tac. An. XI, 26, 2.
19) Tac. An. XII, 3, 1 ; XIV, 1, 3 ; XIV, 2, 1.
20) Voir I. COGITORE (1991, 165 sqq).
21) Cic. Inu. II, 56, 168.
22) Voir par exemple Plin. Nat. XXXII, 6, où la nature est dite « admirable » : spectabili naturae potentia.
23) L’isotopie est définie par F. RASTIER (1991, 248 (glossaire
24) F. RASTIER, CAVAZZA, ABEILLE (1994, 89) considèrent la « propagation » de sèmes afférents contextuels comme une des trois « opérations interprétatives », avec l’ « actualisation » de sèmes afférents et la « virtualisation » de sèmes inhérents.
25) Cf. R. MARTIN (1996, 45) : « Les substantifs syncatégorématiques sont le lieu d’une incomplétude référentielle. Substantifs ‘prédicatifs’ [nous dirions plutôt ‘noms de procès’], et en ce sens référentiellement dépendants, ils sont en attente d’application (la tristesse est forcément celle de quelqu’un), même en emploi absolu (Il ne faut pas cultiver la tristesse : cela est supposé vrai de n’importe qui). »
26) Sén. Marc. VII, 4, 1.
27) Sén. Nat. VI, 23, 4.
28) Marius Victorinus est un professeur de rhétorique du IVesiècle de notre ère, converti au christianisme. Il traduit et commente l’Organon d’Aristote et l’Isagoge de Porphyre, ainsi que les pîtres de saint Paul. Mais au-delà de ces traductions, perdues pour nous pour la plupart, la pensée de Marius Victorinus est imprégnée de celle du philosophe grec néo-platonicien Plotin, dont Porphyre est le disciple.