porcus, -ī (m.) « cochon, porc »

(substantif)



5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

Le terme porcus n’est pas analysable en latin en synchronie. En revanche, il a produit une série très riche de dérivés (voir § 5.3).

5.2. Les interprétations et ré-analyses synchroniques

Les réflexions métalinguistiques des auteurs latins consistent essentiellement en deux points : l’origine du mot et ses liens avec ses dérivés.

Les interprétations étymologiques sont tirées de rapprochements avec d’autres termes (latins ou étrangers). Ainsi Varron consacre-t-il deux passages à l’origine de porcus, admettant une origine tantôt sabine, tantôt grecque :

  • Varr., L. V, 97 :
    Porcus quod Sabini, dicto aprino porco, porcum, inde porcus, nisi si a Graecis, quod Athenis in libris sacrorum scripta est πόρκη et πόρκος.
    « Porcus (porc) vient de ce que les Sabins, après avoir dit porcus aprinus, ont dit porcus <tout court> ; donc porcus vient de là, à moins qu’il ne soit emprunté au grec, car à Athènes, dans le Rituel, on trouve écrit πόρκη (truie) et πόρκος (porc). » (texte et traduction de J. Collart, 1954, Paris, Belles Lettres)
  • Varr. R. II, 4, 17 :
    Porcus graecum est nomen antiquum, sed obscuratum, quod nunc eum uocant choeron.
    « Porcus est un ancien nom grec, mais son origine a été obscurcie, parce qu’à présent les Grecs appellent cet animal choeros. »

Varron semble pencher plutôt en faveur d’une origine grecque, sans exclure toutefois une provenance sabine. Mais il est conscient de ce que les formes πόρκη et πόρκος – qui sont par ailleurs problématiques en grec – n’appartiennent pas au vocabulaire courant de la langue grecque pour désigner le porc ou le cochon et il reconnaît que le terme de la langue commune est χοῖρος. Le problème qui se pose aux hellénistes d’après ce passage de Varron est l’emploi concret des formes πόρκη et πόρκος en grec. En fait, elles ne sont attestées qu’à l’époque tardive, avec une première attestation en grec chez Plutarque, où elles sont mentionnées dans un contexte romain. Il est vraisemblable que son emploi fut influencé par le latin. De ce fait, on peut se demander si Varron a créé des mots qui n’existaient pas en grec ou bien s’il connaissait l’emploi de πόρκη et πόρκος dans certains niveaux socio-linguistiques du grec, sans appartenance à la langue littéraire. Les mots grecs mentionnés par Varron ont pu exister de bonne heure dans le grec du sud de l’Italie, influencé par les contacts avec les langues indigènes et le latin.

L’étymologie proposée par Isidore de Séville relève de l’« étymologie populaire » : elle met en relation porcus et l’adjectif spurcus « sale »:

  • Isid. Etym. XII, 1, 25 :
    Porcus, quasi spurcus, ingurgitat se caeno.
    « Le porcus (« porc »), pour ainsi dire spurcus (« sale »), se plonge dans la boue. »

Les réflexions synchroniques des auteurs latins concernent aussi les relations de porcus avec ses dérivés. Priscien cite l’adjectif porcinus comme un dérivé de porcus:

  • Prisc. GLK II 78, 5 :
    porcus, porcinus.

5.3. « Famille » synchronique du terme

Le terme porcus a donné naissance à une famille lexicale extrêmement riche en latin à travers une série de dérivés.

5.3.1. Les diminutifs bâtis sur porcus

Porcus suivi des suffixes diminutifs -ulus et -ellus a donné : porculus et porcellus, qui signifient « petit (du) cochon, goret », « cochon adulte », mais prennent aussi deux significations métaphoriques (« qui ressemble à un cochon ») : « animal marin, marsouin » et « crochet pour arrêter le câble du pressoir ».

Porculus et porcellus sont des variantes synchroniques de diminutifs de porcus, comme l’atteste la glose de Paul Diacre :

  • P.-F. 23, 15 L. :
    ut a porco porculum et porcellum, a mamma mammulam et mamillam.

Mais leur distribution est frappante : porculus n’est attesté que chez Plaute et Caton, alors que porcellus appartient plutôt au latin tardif, même si sa première attestation se trouve chez Varron (Res Rusticae). Porcellus peut donc être considéré au plan morphologique comme constitué avec un second suffixe de diminutif (en -lus < *-lo-) sur porculus, conformément au développement des formations diminutives en latin tardif.

Cette distribution dans les textes latins montre que la valeur fondamentale est celle de « petit (du) cochon, goret » (sens 1). Les valeurs (2) et (3) sont limitées à des contextes particuliers dans les langues spécialisées : le vocabulaire des outils agricoles (notamment un élément du pressoir) et la terminologie des poissons. Tout comme la base porcus, les dérivés se sont prêtés à des significations diverses, ce qui arrive fréquemment dans le vocabulaire de ces domaines.

Du point de vue morphologique, les valeurs différentes se sont développées à partir des fonctions complexes liées au morphème -ulus et à son allomorphe -ellus en latin, ce qui donne lieu à des fonctions sémantiques variées et subordonnées à chaque contexte, telles que les relations de métonymie ou de métaphore et les relations hypocoristiques.

De la fonction minorative est issue la valeur de « petit (du) cochon, goret » sous (1). Il reste à préciser à quel niveau se situe la signification de « cochon (adulte) », qui figure aussi sous (1). Cependant, pour la désignation du « goret, petit du cochon », on trouve en latin plusieurs expressions. Par exemple, Plaute utilise catulus pour les gorets (Pl. Truc. 267: ego hic te, mulier, quasi sus catulos pedibus proteram.). Chez l’annaliste Cassius Hemina, porcus renvoie aux petits d’une truie (Cass. Hem. Hist. 11: Sus parit porcos triginta), de même que porcellus chez Varron (R. II, 4, 14 : ne qui porcellus a matre opprimatur) et porculus chez Plaute (Pl. Rud. 1170 : cum sucula et cum porculis).

Les dérivés en -ulus / -ellus relèvent des flottements liés aux règles morpho-phonologiques du latin, mais ils se distribuent dans des niveaux différents sur l’échelle socio-linguistique. En effet, dans l’Appendix Probi les formes en -ellus sont rejetées en faveur de celles en -ulus (par exemple : catulus non catellus pour « petit chien »), ce qui montre que les formes en -ulus correspondaient à la norme littéraire de l’enseignement scolaire, tandis que celles en -ellus correspondaient à un niveau de langue familier.

Du point de vue sémantique, porculus figure chez les auteurs les plus anciens (notamment Plaute, Caton, Varron) au sens de « petit cochon », c’est-à-dire « goret », alors qu’en latin tardif porcellus renvoie à l’animal adulte. Mais, inversement, on peut aussi trouver porcus pour les gorets comme, par exemple, chez Varron (R. II, 4, 2 : se illos, ut scrofa porcos, disecturum).

Dans le texte tardif intitulé Testamentum Porcelli, souvent considéré comme une illustration du latin « vulgaire », seul porcellus est attesté et il dénote l’animal adulte. En effet, on y affirme que l’animal en question est mort à l’âge de mille ans environ (précisément 999 ans : uixit annis DCCCXVIIII) et qu’il est capable de fournir à la cuisine toutes les parties de son corps, ce qui correspond à un animal adulte.

En d’autres termes, dans ce texte, porcellus ne renvoie pas au petit du cochon (le goret) ou à un cochon de petite taille : ce terme est un synonyme de porcus ou de sus. Mais, comme le dérivé en -ellus ne semble pas avoir remplacé le mot simple, on a l’impression que, dans ce texte, porcellus se charge d’une valeur connotative relevant de l’affectivité en fonction de la pragmatique du texte. Ainsi porcellus présente-il aux lecteurs de manière favorable l’animal qui est le véritable protagoniste du récit.

Une confirmation indirecte de ce que porcellus dénote l’animal adulte vient de l’emploi des dérivés en latin tardif, à savoir porcellinus « goret » chez Apicius et porcellulus « goret » chez Lampridius.

5.3.2. Les suffixés de porcellus

De porcellus sont issus les dérivés suivants :

1) porcellinus et porcellulus « goret » respectivement chez Apicius et Lampridius ;
2) porcellio, -iōnis « cloporte » dans le vocabulaire de la zoologie, littéralement « petit cochon de terre », avec le suffixe -iōn-, attesté ailleurs dans les noms d’insectes et de crustacés.

5.3.3. Substantif en -tio pour l’élevage des cochons

Dans la « famille » de porcus, on rencontre aussi le nom de procès suffixé en –tiō : porculātiō, -ōnis f. « le fait d’élever ou de nourrir des gorets, de petits cochons », qui n’est attesté que chez Varron, ce qui semble indiquer l’appartenance du terme à la langue technique de l’élevage :

  • Varr. R. II, 4, 13 :
    In nutricatu, quam porculationem appellant, binis mensibus porcos sinunt cum matribus; secundo, [ea] cum iam pasci possunt, secernunt.
    « Pour le nourrissage, que l’on appelle porculatio, on laisse les gorets deux mois avec leur mère ; le second mois, quand ils peuvent désormais se nourrir, on le sèvre. » (Texte et traduction Ch. Guiraud, 1985, Paris, Belles Lettres, CUF)

Ce mot en -tiō et le nom d’agent en -tor suivant supposent l’existence d’un verbe dénominatif non attesté (sur porculus) qui leur a servi de base de suffixation : *porculāre.

5.3.4. Substantif en -tor pour l’élevage des cochons

Le nom d’agent en –tor sur la base de *porculāre fonctionne ici comme nom de métier : porculātor « porcher, éleveur de cochons » est attesté chez Columelle comme synonyme de subulcus.

Même si porculator et porculatio ont pour point commun d’être dérivés d’un verbe dénominatif non attesté *porculāre dérivé de porculus, ils semblent suivre des parcours différents : porculatio, plus ancien, se réfère aux soins prodigués à la truie et à ses petits nouveau-nés, alors que porculator devient en concurrence avec subulcus « porcher » (probablement avec perte de motivation lexicale à cause de la disparition de sus dans la langue courante) et désigne l’activité professionnelle de quelqu’un qui s’occupe de l’élevage des cochons.

5.3.5. L’adjectif porcinus

L’adjectif porcinus -a, -um (bâti avec un suffixe *-no-) signifie : a) « ce qui appartient au porc en tant que nourriture ou est en relation avec la viande de porc » ; b) « disposition militaire en forme de tête de cochon ».

Cet adjectif est très ancien puisqu’il figure déjà chez les auteurs du début de la littérature (à partir de Naevius). La valeur a) est fondamentale et c’est la plus usuelle. Son emploi substantivé au féminin (porcina, -ae) avec le sens de « viande de porc ou nourriture faite avec de la viande de porc, charcuterie », attesté déjà chez Plaute, est issu de son emploi où il détermine le substantif caro « chair ».

La valeur b), qui n’est attestée que chez Végèce (Mil. 3, 19) dans le syntagme porcinum caput « tête de porc » et fait écho au syntagme caput porci attesté chez Ammien (XVII 13,9), appartient à la langue militaire.

5.3.6. L’adjectif porcinarius

L’adjectif porcinarius (avec un suffixe -ārius sur porcinus) est substantivé dans porcinārius, -i (M.), dérivé ancien attesté chez Plaute comme substantif avec le sens de « charcutier » par opposition à lanius « boucher » (Pl. Capt. 904 : quanta laniis lassitudo, quanta porcinariis). L’adjectif porcinarius est substantivé au neutre dans porcinarium, -i (Nt.) « porcherie », qui n’est attesté qu’à travers les gloses.

5.3.7. Porcus et ses suffixés dans l’onomastique romaine

Le dérivé le mieux connu et en même temps le plus assuré de porcus dans l’onomastique est le gentilice Porcius (avec un suffixe -ius) appartenant à une famille renommée à Rome (celle de Caton).

Porcina est employé en tant que cognomen « surnom », attribué par exemple à l’orateur M. Aemilius Lepidus, personnage mentionné par Cicéron (Brut. 95 et 106 : M. Aemilius Lepidus, qui est Porcina dictus, isdem temporibus fere quibus Galba).

On observe des relations asymétriques. Porcus n’est pas attesté comme cognomen masculin, de même que Porca, mais Scrofa est bien connu : on le trouve notamment dans les Res Rusticae de Varron pour l’un des principaux personnages du dialogue.

Dans le tableau suivant, on trouvera une synthèse sur les dérivés de porcus employés pour des désignations d’outils ou d’animaux en dehors des suidés :

porculus « crochet »
porculatio « fait d’élever les nouveau-nés »
porcellio« cloporte »
(?) porca « sillon, levée de terre séparant deux sillons lors du labour »

Pour les dérivés de sus (moins nombreux), on a seulement :

sucula treuil »
suillus « bolet »

Les dérivés latins faits à partir des noms du cochon ne s’inspirent pas de modèles grecs et semblent caractériser la langue latine. En effet, ces mots désignant des entités du monde animal ou végétal ou encore des instruments de la vie quotidienne, semblent s’insérer parfaitement dans la langue agricole. Ils n’ont pas l’aspect de créations savantes et ils ne ressortissent pas à des registres de langue techniques ou savants. Ce n’est pas par hasard que Caton, lorsque, dans son De agricultura, il décrit minutieusement le pressoir, mentionne à la fois la sucula, qui est « le treuil ou cabestan permettant d’en tirer le câble », et le porculus, terme désignant notamment « le crampon », c’est-à-dire, le crochet d’arrêt du câble (Cat. Agr. XII 1 ; XVIII, 2).

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

Le terme porcus est associé synchroniquement à d’autres mots pour désigner les suidés.

On a déjà mentionné (cf. §4.1.) l’association de porcus, -i avec porca, -ae en ce qui concerne la formation d’un féminin sur un masculin correspondant dans un couple d’être animés.

On note l’emploi de porcus femina pour indiquer la femelle dans des contextes religieux.

En général porcus est associé tantôt à aper, tantôt à sus dans des contextes divers.

Benveniste avait déjà attiré l’attention sur le fait que Caton, à propos du sacrifice des suouetaurilia, se référant à l’offrande concrète, utilisait le mot porcus et non pas sus.

Ainsi, dans le Satiricon de Pétrone, le plat qui devait susciter l’admiration des invités de Trimalcion est constitué par un aper « sanglier » énorme (primae magnitudinis aper). Ce même texte précise qu’il s’agit d’un animal sauvage, en l’appelant porcus siluaticus. Il se présente dans le plat entouré de porcelli, à l’imitation de la truie (scrofa) entourée de ses petits, motif que l’on retrouve dans le mythe de la fondation de Rome :

  • Pétr. Sat. 40 :
    Circa autem minores porcelli ex coptoplacentis facti, quasi uberibus imminerent, scrofam esse positam significabant.
    « Tout autour de la bête se pressaient de petits marcassins faits de pâte dure, qui semblaient suspendus à ses mamelles, indiquant par là que c’était une laie. » (texte et traduction A. Ernout, 1974, Paris, Belles Lettres, CUF)


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