porcus, -ī (m.) « cochon, porc »

(substantif)



4.2. Exposé détaillé

L’histoire de porcus, dans sa signification primordiale pour dénoter l’animal de l’espèce des suidés, ne peut être séparée du réseau des relations entretenues avec les autres mots entrant dans le vocabulaire latin, assez riche, des suidés. Porcus s’insère dans le groupe des mots hérités, comme sus et aper : ces trois termes, qui apparaissent séparément dans d’autres langues, sont partagés par les langues sabelliques, ce qui constitue une particularité au sein des langues indo-européennes.

4.2.1. Proposition d’E. Benveniste

Au cœur de la question se trouve la distinction sémantique entre ces trois termes. Émile Benveniste, dans un article paru en 1949 et reproduit dans son Vocabulaire des institutions indo-européennes, réexamine l’opposition entre porcus et sus en s’efforçant de remettre en cause l’opinion selon laquelle sus désignerait le « porc sauvage » et porcus le « porc domestique ». La signification de porcus « porc domestique » appartenait à la doctrine courante acceptée par le Dictionnaire étymologique d’Ernout-Meillet, qui, en dépit de l’opinion de Benveniste, est demeuré fidèle à l’idée que porcus était la dénomination du porc domestique. Cette opinion a contribué à enraciner l’idée que, à la suite à la domestication du cochon, les peuples les plus anciens de l’Europe occidentale auraient pratiqué l’agriculture, tandis qu’en revanche, les peuples de l’Orient, qui ne connaissaient que le porc sauvage, auraient été des nomades. Émile Benveniste, constatant que la distinction terminologique entre l’animal adulte et l’animal encore jeune était couramment répandue dans les langues (cf. la distinction entre fr. cochon vs goret), parvint à la conclusion que sus représenterait l’animal adulte, alors que porcus serait le nom de l’animal nouveau-né. Cette perspective lui permettait de faire remonter à l’époque indo-européenne une distinction terminologique que seul le latin a gardé jusqu’à l’époque historique. C’est à la lumière de cette idée qu’il a ensuite interprété certains textes et classé les faits lexicaux.

4.2.2. Critique de la proposition d’E. Benveniste

Toutefois, on peut douter de ce que porculator et sūbulcus, deux noms du porcher attestés en latin, signifient l’un (porculator) « celui qui s’occupe des jeunes porcs », l’autre (sūbulcus) « celui qui s’occupe des porcs adultes ». Une telle spécialisation ne semble pas nécessaire, puisque les gorets ne demandent pas de soins particuliers par rapport aux petits des autres animaux d’élevage (agneaux, veaux, etc.), dont le gardien ne porte pas de dénomination spécifique connue. En outre, dans l’Odyssée, le porcher Eumée (Od. XIV 11-25) s’occupe de l’ensemble de l’élevage en distribuant les animaux adultes aux prétendants de Pénélope, en réservant les petits pour lui-même et en gardant soigneusement les cinquante truies destinées à la reproduction.

En fait, É. Benveniste avait raison lorsqu’il refusait pour sens originel de sus la notion d’« animal sauvage », mais il avait tort de ne voir dans porcus que le sens d’« animal jeune ». L’analyse des textes montre que la distribution de sus et de porcus relève d’autres critères et obéit, le plus souvent, à des exigences stylistiques liées au contexte.

Un exemple nous est fourni par le passage du De agricultura de Caton (Cat. Agr. 141) où (comme É. Benveniste l’avait déjà souligné) à côté de l’expression suouetaurilia (dans la prière à Mars Pater, qui reproduit une formule ancienne et figée), on rencontre le terme porcus utilisé dans son emploi de la langue quotidienne. C’est ainsi que l’on trouve porcus dans les préceptes adressés au fermier (ubi porcum immolabis) et lorsque Caton se réfère à l’animal en tant qu’entité concrète (quod tibi illoc porco neque satisfactum est, te hoc porco piaculo).

4.2.3. Sus et porcus

En général, alors que porcus désigne l’animal de façon concrète, sus exprime au contraire l’appartenance zoologique, c’est-à-dire l’espèce porcine ou les suidés. C’est ainsi que l’on trouve sus aussi dans le sens d’« ignorant », « idiot » dans les proverbes qui se chargent d’un sens plus général (par exemple, sus Mineruam docet), ce qui laisse entendre que l’on avait sélectionné dans cet animal le trait saillant « ignorant ».

En revanche, porcus figure chez Horace lorsque cet auteur se présente lui-même comme un adepte de la doctrine épicurienne (Hor. Epist. 1,4,15 : Epicuri de grege porcum « un porc dans le troupeau d’Épicure » ; cf. §3.2.) : porcus y apparaît comme un terme de la langue commune faisant allusion à l’animal d’élevage.

En outre, c’est porcus (et non sus) qui, dans la langue des nourrices, sert à dénoter métaphoriquement l’organe sexuel féminin et en particulier celui des jeunes filles nubiles. Varron (cf. §4.3) met cet usage en relation avec les rites du mariage, du fait que le porc est consacré à la déesse Cérès : Varr. R. 2,4,10 : nostrae mulieres, maxime nutrices naturam qua feminae sunt in uirginibus appellant porcum et Graecae porcum. Ce même procédé métaphorique se retrouve dans le monde hellénique, où le cochon est une victime attitrée de la déesse Déméter. Mais, dans ce sens, le grec recourt au terme ὕσσαξ dérivé de ὗς et même à χοῖρος. Ce dernier terme, d’après le témoignage de Varron, pourrait être issu du grec de l’Italie et résulterait de l’interférence avec le sens correspondant du latin porcus. La même relation sémantique apparaît dans les autres langues de l’Italie ancienne.

4.2.4. Les termes en ombrien : les Tables Eugubines

Dans les textes ombriens concernant le rituel religieux d’Iguvium, le mot correspondant à susse trouve en concurrence avec les autres, notamment omb. apruf < *aprōn désignant le mâle, à rattacher (cf. sus et aper), avec variation morphologique suffixale, au latin aper, et omb. purka- désignant la femelle, à rattacher au latin porcus ; et cela, toujours dans les formules officielles.

En effet, dans les rites sacrificiels exposés dans les tables Ib et VIIa, on distingue l’offrande de trois mâles (apruf) « rouges ou noirs » au dieu Cerfus Martius et l’offrande de trois femelles (purka) « rouges ou noires » à la déesse Prestata Cerfia (T.E. Ib 28-29). Mais les tables Ia et VIa mentionnent aussi le sacrifice de trois femelles gravides (tref sif kumiaf) à Trebus Iouius (T.E. Ia 7), distinct du sacrifice de trois cochons de lait (tref sif feliuf) à Fisius Sancius. Et là, on ne trouve aucune prescription concernant la couleur.

4.2.5. Autres critiques de la proposition d’E. Benveniste

La solution proposée par Benveniste se heurte à plusieurs écueils. En premier lieu, il y a les prescriptions rituelles romaines relatives au sacrifice d’animaux de lait (lactens). L’adjectif lactens accompagne sus chez Caton dans l’expression suouetaurilia lactentia et il accompagne porcus chez Varron (porcus lactens) pour désigner l’offrande sacrificielle. Cela s’explique aisément par la raison évoquée par Benveniste lorsqu’il souligne que, dans le texte de Caton, le composé suouetaurilia (à partir de sus, ouis, taurus) n’est qu’une formule indiquant l’« offrande nominale » à laquelle correspond l’« offrande réelle » concrètement désignée par porcus, agnus, uitulus (Benveniste 1949, 77 ; 1969, I, 30).

En second lieu, dans l’hypothèse où sif feliuf se référerait à la truie, à l’opposition entre deux figures et deux fonctions bien différenciées de l’animal (la truie et le nouveau-né) succéderait une opposition entre deux états de la même figure et de la même fonction de l’animal (la truie gravide ~ la truie allaitant). Finalement, le sacrifice de la truie qui allaite va contre la logique de l’élevage, du fait que l’élimination de la femelle allaitant serait contre nature, occasionnant la mort des nouveau-nés.

4.2.6. Le substantif sus comme terme générique

En revanche, le lexique du rituel ombrien se montre cohérent si l’on admet que sus) est à prendre dans un sens général, sans indication de la fonction précise de l’animal. La situation serait donc tout à fait semblable à celle de lat. sus. C’est la raison pour laquelle ce terme a besoin d’être explicité lorsqu’on veut indiquer les fonctions ou bien les phases particulières de la vie de l’animal.

Ainsi l’ombrien concorde-t-il avec le latin (et avec le grec) quant au sens général de sus se référant à l’espèce zoologique. Mais il s’en éloigne pour la désignation de l’animal mâle dans la langue commune, qui est porcus en latin et apruf < *aprōn en ombrien. Le texte ombrien nous révèle que omb. apruf < *aprōn ne dénote pas le sanglier, comme son correspondant latin aper, mais le porc ou le cochon en tant que mâle de peau rouge ou noire domestiqué ou bien à l’état semi-sauvage.


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