plēnus, -a, -um

(adjectif)



6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

E. Benveniste1) utilisa l’opposition entre plēnus « plein » et °-plētus « empli » – que l’on trouve dans les préverbés comme re-plētus ou com-plētus – pour préciser la valeur propre des « adjectifs verbaux » en *-no- et en *-to- en latin. Il montre ainsi que l’adjectif en *-no- renvoie plutôt à un état de nature, et l’adjectif en *-to- à un état dans lequel quelque chose ou quelqu’un a été transféré. Le premier s’applique aux êtres ou objets en qui la notion exprimée par la racine s’illustre sans que soit impliqué un procès localisable dans l’espace et, surtout, dans le temps. Inversement, l’adjectif en *-to- qualifie des êtres ou objets en qui un acte s’est produit à un moment déterminé. Les adjectifs en *-no- relèvent donc plus spécialement de la sphère du nom, qui s’oppose au verbe essentiellement par son indifférence à l’expression du temps.

Mais faut-il réellement considérer un adjectif comme plēnus (ou comme plānus) comme un adjectif déverbatif ? En effet, la catégorie des « adjectifs verbaux » en *-no- est vivante et productive en sanskrit, mais ne l’est pas en latin. Par ailleurs, plēnus a des correspondants exacts dans plusieurs langues indo-européennes anciennes (cf. § 6.2 ) et ces formations nominales (adjectifs) ne sont pas forcément tirées des verbes formés sur la même racine. Sémantiquement, la notion de « pourvu d’une grande quantité » a vocation à fournir d’abord des formes nominales. Il semble, en effet, logique que ce soit à partir d’un adjectif signifiant « plein » que l’on tire un verbe signifiant « être plein », puis un verbe offrant le sens de : « rendre plein, emplir ».

Dans cette hypothèse, l’adjectif plēnus aurait pu être secondairement rapproché du verbe plēre et de ses préverbés et opposé à °-plētus dans les termes formulés par E. Benveniste, °-plētus exprimant un état dans lequel a été transféré, par un acte qui s’est produit à un certain moment, l’objet dénoté par le substantif que détermine cet adjectif.

Cette caractéristique s’accorde bien avec le fait que les racines verbales pour lesquelles on est amené à postuler d’anciens dérivés nominaux en *-r/n- à valeur instrumentale ont formé à date ancienne des thèmes d’aoriste et, secondairement seulement, des présents.

Plēnus est un lexème du vocabulaire fondamental dénotant une notion physique comparable à « petit », « grand », « gros », etc. Adjectif, il s’est associé à de multiples noms régents, à référent normalement concret et, de ces diverses associations, sont issus des effets de sens qui se sont maintenus dans les héritiers romans de ce terme (cf. § 7.1 ).

6.2. Etymologie et origine

L’ensemble des formes à mettre en relation avec plēnus à l’intérieur du latin (les composés en -pleō, l’adjectif plērus renouvelé en plērusque, la famille de locuplēs, -ētis : cf. § 5.3 )2)montre que, dans sa préhistoire immédiate, le latin possédait notamment : *plē(-ye/o)-, *plēno-, *plēro-, *-plē-t-3).

On reconstruit généralement une racine indo-européenne *pleh1- « emplir », « être plein », qui a fourni un aoriste radical athématique et différents présents, à redoublement, à infixe nasal, ou suffixé, attestés dans plusieurs langues, à côté de formations nouvelles limitées à une langue particulière4). Le thème d’aoriste *pleh1-/*pl̥h1- est attesté par gr. πλῆτο, véd. áprāt et indirectement dans le lat. plēuī. Un thème de présent à redoublement *pi-pleh1- *pi-pl̥h1- est attesté par l’imparfait védique ápiprata et par le grec πίμπλησι. Le présent à infixe nasal *pl̥n(e)h1- est attesté par véd. pr̥ṇā́ti et indirectement, par exemple, dans arm. lnowm et, peut-être, dans lat. polleō. Le présent suffixé en *-dhe-, *pleh1-dhe-, s’observe dans le grec πλήθω et l’avestique frādat̰.

Les langues sabelliques conservent des reflets de la même racine : l’ombrien a pleno (Pocc 6, Um 12-15), plener (TIg VIIa 21, 34), plenasier (TIg Va 2, 14). Ces formes permettent de conclure que plēnus possédait un correspondant exact en sabellique.

La préhistoire de plēnus lui-même est ambiguë. Dans la mesure où plēnus avait un correspondant exact en sabellique, présentant, d’un point de vue descriptif, un vocalisme *-ē- radical, on pourrait être tenté de croire, dans un premier mouvement, que l’adjectif italique repose sur un degré /e/ radical indo-européen, le vocalisme /ē/ s’expliquant alors par l’allongement dû à une laryngale (*eh1 > ). Néanmoins, la prise en compte des données de la comparaison paraît déconseiller cette analyse. En effet, plēnus a des correspondants dans d’autres langues indo-européennes anciennes qui ont permis, eux, la reconstruction d’un adjectif indo-européen *pl̥h1-no-. On peut citer5):

  • * skr. pūrṇá- ;
  • * v. irl. lán ;
  • * lit. pìlnas ;
  • * v. sl. plŭnŭ (plъnъ) ; « serbo-croate » pȕn ; russe pólnyj6);
  • * got. fulls.

On enseigne généralement7)que, dans les adjectifs verbaux en *-no- de l’indo-européen, parallèles aux adjectifs en *-to-, le suffixe porte l’accent et que le radical se trouve au degré réduit comme c’est la règle dans les adjectifs en *-to-.

Comme toutes ces formes supposent un degré zéro radical, il est très peu probable que le latin plēnus et ses cousins sabelliques remontent à un prototype **pleh1no-8), cette forme transposée apparaissant donc comme une fiction de la reconstruction. Seul le degré zéro *pl̥h1no- peut être reconstruit en toute certitude pour l’indo-européen.

On est donc confronté au paradoxe9)suivant : d’un côté, un prototype **pleh1no- évoluerait certes directement en plēnus, sans difficulté phonétique, mais l’existence même de ce **pleh1no-, mal étayée par les données comparatives, est bien peu vraisemblable. D’un autre côté, il semble légitime de postuler l’existence d’une forme à degré réduit *pl̥h1no- pour l’indo-européen, mais cette forme aboutirait inéluctablement à *plāno- dans la préhistoire de l’italique, vu que les traitements de *CR̥h1C10)et de *CR̥h3C étaient *CRāC en italique. Ainsi, (g)nātus procède de *ĝn̥h1-to-. Précisons qu’il n’est pas légitime d’expliquer (g)nōtus comme reflet direct de *ĝn̥h3-to-, ni nōscō comme aboutissement phonétique régulier de *ĝn̥h3-sḱe/o- (où le degré zéro est justifié par les exigences de la morphologie). En effet, le reflet de la séquence *-n̥h3- était sans aucun doute *-nā-, comme le suggère le traitement de *-r̥h3- en *-rā- illustré par strātus, issu de *str̥h3to-, la qualité de la laryngale étant assurée par le grec στρωτός11)« étendu, recouvert ».12)Dans nōscō et (g)nōtus, le vocalisme doit être analogique du thème fort de l’aoriste radical.

Par conséquent, on est conduit à supposer que le pré-italique a hérité de *plāno- (reflet régulier de *pl̥h1no-), et que, dans la préhistoire propre de l’italique, ce *plāno- a été refait en *plēno- sous la pression de l’assise verbale dont le radical était *plē- (< *pleh1-).

Ainsi, R.S.P. Beekes (1969, 219) avait supposé que plēnus reposait sur un ancien *plānus refait en plēnus pour éviter l’homonymie avec plānus.

Certes, on pourrait objecter que l’on a aussi implētus, qui ne risquait pas d’être ambigu sous la forme *implātus. Mais cette objection se laisse elle-même aisément écarter, puisqu’il suffit de supposer que *plē- a été tôt généralisé dans tout le paradigme verbal. Par ailleurs la forme en *-to- avec degré /e/ se rencontre (apparemment) dans d’autre langues : outre la véd. prātá-, l’albanais possède un adjectif i plótë, qui se laisse transposer en *plēto-. Innovations parallèles ? On consultera la présentation de Demiraj (1997, 327), avec bibliographie. L’adjectif en *-plē-t- pourrait quant à lui avoir un degré /e/ hérité.

On a parfois supposé que plēnus et ses correspondants issus d’un adjectif indo-européen *pl̥h1no- étaient dérivés d’un neutre hétéroclitique *pl(e)h1-r/n- dont le thème en *-r- (présumé) serait à la source du grec πλήρης « plein » ; ce substantif neutre pourrait être un dérivé à valeur instrumentale13)désignant le siège du procès d’emplir, c’est-à-dire ce qui est utilisé (contenant ou substance versée) pour emplir. Toutefois, cette reconstruction ne s’impose pas nécessairement, et rien n’empêche d’avoir des dérivés en *-no- et en *-ro- indépendants de substantifs hétéroclitiques.

J.-P. Brachet (2000) a expliqué l’incongruité de explēre « emplir » en soutenant l’hypothèse selon laquelle la racine indo-européenne *pl(e)h1- signifiait « verser » mais avait souvent pris le sens d’« emplir » à la faveur d’un changement de construction syntaxique conforme à la théorie des deux modèles successifs de J. Haudry (1977). Les emplois latins des verbes préverbés construits sur cette racine confortent cette évolution sémantique.



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1) E. BENVENISTE 1969 (Vocabulaire II, 225)
2) Ce paragraphe constitue une synthèse des données assurées fournies par les dictionnaires étymologiques usuels de l’indo-européen (IEW), du latin (EM, 515 et WH, II, 322 sq., De Vaan 2008, 472-473), des langues italiques (WOU, 563-565) et du grec ancien (DELG).
3) Sur le suffixe -t-, voir la synthèse de VIJŪNAS (2009).
4) Pour plus de détails, on se reportera au LIV2 (482-483).
5) Voir aussi LAMBERTERIE (1990, t. 2, 621).
6) Accent dû à la loi de Hirt.
7) Cf. entre autres K. BRUGMANN, Grundriss II, I § 178 p. 255 et SIHLER 1995, § 569.1.
8) Par convention, les deux astérisques signalent que la forme reconstruite est à rejeter.
9) Voir, par exemple, la discussion de P. Monteil (Eléments 68).
10) Précisons que C note toute consonne ; R est un élément de l’ensemble {r, l, m, n}.
11) En grec, à la différence de ce que l’on observe pour l’italique, une séquence *CR̥h3C est normalement représentée par CRōC.
12) Sur l’ensemble de ces traitements phonétiques, cf. aussi P. SCHRIJVER (1991, 139 sq.), A. - L. SIHLER (1995, § 106.2) et G. MEISER (1998, 57).
13) 16 Cf. J. HAUDRY (1970 et 1971, 130).