plēnus, -a, -um

(adjectif)



5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

On range habituellement plēnus dans un groupe d’adjectifs que l’on peut mettre en relation avec des racines ayant fourni des verbes. Ces adjectifs ayant des correspondants dans d’autres langues indo-européennes, ils sont normalement considérés comme des termes hérités.

Le même type d’adjectifs anciens tirés de racines indo-européennes qui ont fourni des verbes 1)

est illustré par pl ā nus (-a,- um) « plat »,s ā nus (-a, -um) « sain » et bonus (-a, -um) « bon ». Mais ces adjectifs usuels n’entretenaient plus en latin de relation synchronique avec un verbe identifiable par le sujet parlant de l’époque républicaine. Ils n’étaient pas plus motivés que des adjectifs anciens comme c ā nus « qui a les cheveux gris », u ā nus « vain, vide », ū nus « un (numéral) » (que la comparaison permet d’analyser comme des dérivés à suffixe *-no- bâtis sur des bases nominales indo-européennes), ou magnus « grand » (thématisation d’une base à alternance *- r-/*-l-/*-n-)

ou que des adjectifs d’origine incertaine comme amoenus « agréable » ou obscēnus « sinistre, indécent, immonde », dont le rattachement à scaena (scēna) constitue une réinterprétation synchronique ou « étymologie populaire ».

5.2. Les interprétations et ré-analyses des auteurs latins (cf. TLL, Maltby)

Le grammairien Priscien (+VIème s.) analyse la formation de pl ē nus de la manière suivante :

  • Prisc. Gramm. II, 178, 13 : plenus quasi a ‘pleo’ uerbo.
    « plenus vient pour ainsi dire du verbe pleo. »

Une indication intéressante quant au rapprochement synchronique entre plenus et l’adjectif locupl ē s « riche » (cf. § 5.3) nous est fournie par Isidore de Séville. Cet auteur analyse ce terme comme un composé dont le premier terme serait locu-, qu’il associe au substantif locus « lieu, endroit », et dont le second terme serait le radical synchronique -pl ē « plein de, abondant en » attesté dans pl ē -nus, pl ē -re . Ainsi Isidore propose-t-il pour l’adjectif locupl ē s « riche » une explication par « abondant en terres, riche en propriétés foncières » à partir d’un sens littéral « plein de lieux » :

  • Isid. Diff. 1, 137 : locuples […] quasi locorum diuitiis plenus; 1, 166 : quasi locis plenus [= Isid. Orig. 10, 155].
    « locuples […] pour ainsi dire ‘plein de richesses (diuitiis) qui consistent en des lieux (locorum)’ » ; « pour ainsi dire ‘plein de lieux’. »

5.3. « Famille » latine du terme

5.3.1. Lexèmes à radical commençant par le groupe consonantique //pl//…

L’adjectif plē nus entre dans un ensemble lexical riche de nombreux termes, tous fréquents, évoquant la notion d’abondance, de grande quantité, et comportant un radical commençant par le groupe consonantique pl … :

- l’adjectif plērus (issu d’un suffixe adjectival *-ro-), doublet deplē nus (issu de *-no-), cité par Festus (258, 37), conservé dans plērusque , rare et archaïque, dont le latin classique utilise cependant le neutre adverbial plērumque « la plupart du temps » et le pluriel plērique (m.pl.) « la plupart des gens », plēraque (nt. pl.) « la plupart des choses » ;

- l’adverbe plūs « plus, davantage », avec la graphie plous dans le Sénatusconsulte des Bacchanales ;

- le substantif féminin de la 3èmedéclinaison pl ē bs (génitif sg. pl ē bis ), avec un allomorphe de la 5èmedéclinaison pl ē b ē s (gén. sg. pl ē bĕī ), qui serait, selon Cicéron, l’ancienne forme de pl ē bs . Si l’origine du terme est à chercher du côté de pl ē - dénotant la notion de plénitude, d’abondance et d’emplissage, on peut supposer initialement la valeur sémantique « ensemble des citoyens », puis, par spécialisation sémantique, « ensemble des plébéiens, plèbe » par opposition aux patriciens. Seul ce dernier sens « plèbe, plébéiens » est bien attesté à l’époque classique, avec quelques emplois connotés de manière dépréciative (« la populace » chez Cicéron et Horace). L’idée de ‘globalité d’un groupe d’êtres animés’ a permis, par extension, d’appliquer pl ē bs à l’ensemble des demi-dieux (le substantif est alors déterminé par superum, gén.pl. chez Ovide) et à un essaim d’abeilles chez Columelle.

- le verbe simple plĕō , plēre ne subsiste que chez Festus (258, 35 : avec une forme passive de l’époque archaïque plentur). Probablement en raison de son caractère trop court (monosyllabique à certaines formes), le simple laissa la place à la pluralité de ses préverbés : com-plēre « remplir » (Naev.+), dē-plēre « vider, transvaser » (Caton+), ex-plēre « remplir, combler, satisfaire » (Pl.+), im-plēre « remplir, rassasier, accomplir » (Pl.+). Citons également explēnunt 2)

(Paul. ex F.), formé comme danunt .

Ces préverbés sont usuels et ont servi de base de dérivation à des dérivés en -mentum comme explē-mentum (dès Plaute : sur ex-plēre ) « remplissage », supplē-mentum (sur sup-plēre ), et à des composés comme locuplēs (gén. -ēt-is) « riche, fortuné » (Pl. +), adjectif qui eut lui-même un dérivé verbal locuplēt-āre « enrichir, rendre riche ». Ce dernier verbe a servi de base à un préverbé col-locuplētāre « enrichir » (Tér.).

5.3.2.

Il faut peut-être aussi rattacher à cette famille le verbe polleō « être puissant » attesté dès Naevius (cf. § 6.2). Mais rien n’indique que les sujets parlants établissaient un lien entre ce verbe et les autres lexèmes de la famille de plēnus.

5.3.3. Les dérivés de plēnus

Par ailleurs, sur plēnus ont été créés des dérivés suffixés comme plēnitās « abondance, plénitude, saturation » (attesté à partir de Vitruve) et plēnitūdō « grosseur, developpement complet » (Columelle ; attesté depuis la Rhétorique à Herennius), qui sont des substantifs abstraits de qualité et qui montrent bien que les locuteurs latins identifiaient plēnus comme un adjectif qualificatif (et non comme un « adjectif verbal »).

5.4. Associations avec d’autres lexèmes latins

L’examen des emplois de plēnus et de ses principaux effets de sens en § 4.2. a fourni l’occasion de signaler quelques parasynonymes (crassus , grauidus , pinguis ) et antonymes (tenuis , exilis ). Chacun n’est synonyme ou antonyme deplēnus que dans certains contextes, avec certains noms régents. Plusieurs jouent ce rôle dans deux ou plusieurs acceptions particulières. Une analyse plus précise de ces cas de synonymie ou d’antonymie partielles montrerait l’influence de ces relations sur la signification du lexème et sa perception par les sujets parlants. Une telle étude mettrait en évidence l’organisation de la polysémie de plēnus, ou, du moins, la diversité de ses effets de sens, selon que la plénitude est envisagée du point de vue de l’un ou l’autre de trois des cinq sens (vue, toucher, ouïe) ou d’un point de vue sociologique, économique ou moral quand il s’agit de la possession (en abondance) de richesses, de distinctions honorifiques ou de qualités morales.

Le meilleur antonyme de plēnus dans son sens premier est sans doute uānus « vide », dont le susbtantif nom abstrait de qualité dérivé uānitās ne retient qu’une partie du contenu sémantique. Il faut aussi citer uastus « dépeuplé, ravagé » ou, lorsqu’il est accompagné d’un complément, egēns « qui manque de » .



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1) Sur la formation de ces dérivés déverbatifs, adjectifs en -nus comme plēnus et substantifs en -num comme dōnum, on consultera la troisième partie du DHELL consacrée à la formation des mots.
2) Vine (1993, 203, note 36).