plēnus, -a, -um

(adjectif)



4.2 . Exposé détaillé

A. Sens premier « plein »

Plēnus signifie « plein », c’est-à-dire « qui contient (s’agissant d’un référent inanimé) ou possède (s’agissant d’un référent animé) en abondance ». Il a ainsi le même contenu sémantique que le suffixe -ōsus (cf. suffixe -//osus//).

Le sème quantitatif est dominant, comme en français, où il s’illustre dans la locution « plein de » employée au sens de « plusieurs » dans la langue familière, notamment par les enfants, sans référence à la notion de ‘remplissage’. Ce passage de l’acception « qui a en abondance » à « un grand nombre de » semble lié au glissement d’un verbe d’état (fr. être) à un verbe de possession (fr. avoir) : de même passe-t-on en français de fr. il est plein de sous à il a plein de sous.

Le même processus s’observe en latin dans un syntagme comme plenus inimicorum, qui équivaut à qui plurimos habet inimicos et peut se traduire par « qui a plein d’ennemis ».

Plēnus peut se construire avec un complément à l’ablatif (plus latin selon Quintilien 9, 3, 1) ou au génitif

indiquant les éléments entassés pour emplir.

Les deux constructions sont parfois en concurrence dans la même œuvre du même auteur, par exemple dans les Verrines de Cicéron :

  • Cic. Verr. 2, 35 : Plena domus caelati argenti multaeque stragulae uestis pretiosorumque mancipiorum.
    « La maison était pleine d’une excellente argenterie bien ciselée, de nombreux tapis, d’esclaves d’un grand prix. » (traduction H. de la Ville de Mirmont, 1936, CUF)
  • Cic.Verr. 4, 126 : Verres ornamentis fanorum atque oppidorum habeat plenam domum, uillas refertas ?
    « Verrès peut-il garder son palais plein, ses maisons de campagne bourrées des ornements des sanctuaires et des villes ? (traduction G. Rabaud, 1927, CUF)

Employé absolument (et plus rarement avec un complément), p lēnus varie selon les degrés de comparaison des adjectifs qualificatifs : comparatif plenior, superlatif plenissimus.

B. Effets de sens selon le nom régent

À partir de son sens de base « qui contient ou possède en abondance », plēnus connaît des acceptions variant, comme tous les adjectifs, selon ses noms régents. Il entretient différents rapports synonymiques ou antonymiques selon ses acceptions.

B.1. « Enceinte »

Lorsqu’il qualifie une femelle, en emploi absolu, il est synonyme de grauidus ou plutôt grauida « grosse », « enceinte » ; le même emploi est attesté aussi en français, où l’on observe alors une synonymie partielle entre fr. plein et l’adjectif gros. Cet emploi est illustré par le vers de Plaute suivant, où grauida est repris par plena dans un souci de uariatio :

  • Pl. Amp. 681 : Et quom (te) grauidam et quom te pulchre plenam aspicio gaudeo
    « Et que j’ai de joie à te voir porter si heureusement ta grossesse. » (traduction A. Ernout, 1932, CUF)

B.2. « Rassasié »

S’agissant encore d’animés, plēnus peut signifier « rassasié » ou « riche », c’est-à-dire « qui a beaucoup », par exemple chez Horace :

  • Hor. Ep. I, 20, 7-8 :
    […] Et scis
    in breue te cogi, cum plenus languet amator.
    « Et tu es, tu le sais, relégué dans un espace étroit quand le dégoût de la satiété prend celui qui était épris de toi ».

L’adjectif a la valeur de « riche » dans le syntagme plenus inimicorum, qui équivaut à qui plurimos habet inimicos « qui a plein d’ennemis » en français familier :

  • Cic. Prou. 19 : quis plenior inimicorum fuit ?
    « Qui eut plus d’ennemis? »

B.3. « Entier », « parfait »

Une autre acception particulière est « entier, à qui rien ne manque » ou « parfait ». Cela se dit par exemple de la lune :

  • Caes. B.G. 4, 29 : Eadem nocte accidit ut esset luna plena .
    « Le sort voulut que cette même nuit, ce fût pleine lune. » (traduction L.-A. Constans, 1926, CUF)

B.4. « Gros »

S’agissant d’animés ou d’inanimés, plenus peut se traduire en français par « gros ». Il équivaut alors à crassus « corpulent » ou à pinguis et est l’antonyme de tenuis « mince » ou de macer « maigre », comme on le voit dans ces vers d’Horace, où le poète évoque la fable du renardeau (uolpecula), que la belette incite à perdre son embonpoint (pleno corpore) pour sortir du panier à blé où il s’était glissé lorsqu’il était maigre (tenuis, macra) :

  • Hor. Ep. I, 7, 29-34 :
    Forte per angustam tenuis uolpecula rimam
    repserat in cumeram frumenti, pastaque rursus
    ire foras pleno tendebat corpore frustra .
    « Un renardeau effilé s’était glissé d’aventure, par une fente étroite, dans une corbeille de grain, et, bien repu, il faisait, la panse pleine, de vains efforts pour s’en retirer. » (traduction F. Villeneuve, 1934, CUF)

L’embonpoint n’est pas nécessairement connoté négativement. Ainsi, dans l’Art d’aimer, Ovide, illustrant la manière dont on doit déguiser les défauts de la femme aimée sous la qualité qui en est la plus voisine, oppose turgida, « l’obèse », à plena, la femme « bien en chair » :

  • Ov. A.A. II, 661 :
    Dic habilem, quaecumque breuis, quae turgida, plenam,
    Et lateat uitium proximitate boni .
    « Appelons agiles les petites, et bien en chair les énormes. Bref, déguisons le défaut sous la qualité qui en est le plus voisine. » (traduction H. Bornecque, 1924, CUF : modifiée)

B.5. « Epais »

Appliqué à des noms d’aliments liquides comme uīnum « vin », plēnus évoque l’épaisseur par opposition à tenuis, par exemple chez Celse :

  • Cels. 1, 6 : Numquam uinum salsum bibere expedit, ne tenue quidem aut dulce, sed austerum et plenius, neque id ipsum peruetus.
    « Il lui est indiqué de ne jamais boire de vin salé ni même de vin léger ou doux, mais un vin âpre et qui ait plus de corps, et encore pas trop vieux. » (trad. G. Serbat, 1995, CUF)

B.6. « (lourdement) chargé de »

S’agissant d’animés ou d’inanimés, et avec un complément à l’ablatif, plēnus signifie « (lourdement) chargé de ». On a ainsi chez Virgile à propos d’abeilles :

  • Virg. Georg. IV, 181 :
    At fessae multa referunt se nocte minores,
    crura thymo plenae […].
    « Quant aux jeunes, elles rentrent fatiguées, en pleine nuit, les pattes chargées de thym ». (traduction E. de Saint-Denis, 1957, CUF)

Par extension, on trouve aussi plenus honoribus, « chargé d’honneurs ».

B.7. Au sens abstrait

Plēnus qualifie donc essentiellement des substantifs à référent concret. On rencontre cependant – rarement – des abstraits : plēnus consilii, plēnus uitii ou encore plēnus officii « plein de serviabilité », par exemple chez Cicéron :

  • Cic. Att. 7, 4, 1 : Quem quidem cognoui quom doctum, quod mihi iam ante erat notum, tum sanctum, plenum officii, studiosum etiam meae laudis, frugi hominem ac, ne libertinum laudare uidear, plane uirum bonum.
    « Sans parler de sa science, qui m’était connue, j’ai trouvé en lui pure vertu, pleine obligeance, zèle même pour ma gloire, discrétion, et, pour ne pas avoir l’air de louer en lui un affranchi, les mérites d’un honnête homme. » (traduction J. Bayet, 1964, CUF)

B.8. Un emploi technique dans la langue de la rhétorique

On signalera enfin un emploi technique dans la langue de la rhétorique auprès de termes comme uox (etplēnus est alors l’antonyme deexilis ou detenuis), oratio ou, par métonymie, orator (et dans ces deux cas, plēnus est synonyme de copiōsus). On peut illustrer ces emplois par l’exemple suivant, extrait des Géorgiques de Virgile :

  • Virg. Georg. I, 388 : Tum cornix plena pluuiam uocat improba uoce
    « Alors la corneille importune appelle la pluie à plein gosier. »

De même, dans le Brutus, Cicéron oppose-t-il les orateurs attiques, sobres, aux orateurs plus éloquents, qui enflamment l’auditoire et réalisent mieux le triple devoir de l’orateur idéal (convaincre, plaire, toucher) :

  • Cic. Brut. 289 : Quare si anguste et exiliter dicere est Atticorum, sint sane Attici ; […]subsellia grandiorem et pleniorem uocem desiderant.
    « S’il est vrai que parler un langage pauvre et sec est le propre des Attiques, j’y consens ; […] devant les bancs des tribunaux, c’est une éloquence plus montée de ton et plus pleine qu’il faut. ».

On remarque que plēnus est ici encore, comme en B.4, connoté positivement.

Le référent du complément de plenus peut aussi induire des effets de sens particuliers. Ainsi plenus aetatis (leçon de certains manuscrits pour Plaute, Merc. 574) signifie « vieux » (litt. « plein d’âge »). D’autres exemples attestent cette référence à l’âge, comme Pline le Jeune, Ep. II, 1 : plenus annis (litt. « plein d’années ») ou Valerius Flaccus, I, 376plenior annis.

Voir les exemples uniquement



Revenir au § 3 ou Retour au plan ou Aller au § 5