pāx, pācis f.

(substantif)


6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

Pāx désigne d’abord l’état de paix entre états et l’établissement de l’accord conclu en respectant le nécessaire formalisme, si bien que le mot est dépourvu des adjectifs qualifiant la portée morale de la paix. Ce respect des procédures fait que concordia, qui exprime quant à lui la volonté du vivre ensemble à la base de la paix civile, n’est pas utilisé. La valeur active d’accord formalisé rend compte aussi de l’usage de pax pour l’accord et la bienveillance des dieux.

Le nom s’étend à la paix de l’âme. L’élément essentiel de l’histoire du mot est son emploi dans le vocabulaire de l’Eglise. Que la paix soit entre les hommes et Dieu ou entre les hommes, qu’elle se fasse dans le Christ ou dans l’glise, elle est une force qui transcende les conflits et donc le mal.

La polysémie de pax a été bien mise en évidence par Cl. Moussy1). Elle est entre autres le monde où Dieu reçoit l’homme par la purification du baptême (Tert. Bapt. 8, 4), le dépassement des luttes terrestres dans une réconciliation avec le créateur (Aug. Contin. 7, 17) et c’est avec elle que le Christ vainc l’hostilité humaine à travers un dépassement qui se fait amour et action pour le prochain dans la caritas (Vet. Lat. Eph. 2, 14 – 16).

6.2. Etymologie et origine

6.2.1. Pāx et sa « famille »

Le latin compte de nombreux mots (qui ne se rattachent plus les uns aux autres en synchronie) issus des bases *pāk-/*păk- et *pāg-/*păg-. Il y a par derrière une grande racine indo-européenne, très productive, reconnue depuis le XIXe s.

La première question qui se pose est celle de savoir si l’on doit poser une ou deux racines indo-européennes. Le LIV pose une racine intransitive *peh2ǵ- « fest werden » (« se stabiliser, s’immobiliser ») et une racine transitive *peh2ḱ- « festmachen » (« immobiliser, stabiliser »). Cette distinction tranchée est sans doute excessive, car il paraît certain qu’il faut partir d’une unique racine *peh2ḱ-, dépourvue d’orientation de diathèse, comme le sont normalement les racines ; *peh2ǵ- doit être au départ une variante contextuelle qui a fini par acquérir son indépendance. « L’existence d’une double forme *pāk-, *pək- et *pāg-, *pəg- dans une racine qui fournit des formes radicales athématiques comme lat. pāx et comme le présent à infixe sur lequel reposent lat. pangō et got. fāhan (de *fanhan) n’a rien que de naturel. » (EM s.v. *pacō)

L’idée portée par la racine est celle d’immobilité, de fixité, de stabilité. Elle se retrouve dans les nombreuses formes grecques, tant verbales que nominales : πήγνυμι « fixer, attacher ; congeler, coaguler », πηγός adj. « solide, fort, dense », πάγος, -ου m. (désigne divers objets plantés, fichés – pointe de rocher, colline, tertre – ou figés – glaçon, bloc de glace –2) etc.).

En latin, toutes les formes nominales contiennent un ā :

  • pālus < *pāg-s-lo- « pieu », ce qu’on enfonce ;
  • pāla < *pāg-s-lā « pelle, bêche », instrument qu’on enfonce dans le sol ;
  • pāgus « borne fichée en terre », d’où « territoire délimité par les bornes », « district », « village » ;
  • pāgĭna « rangée », notamment rangée de vigne, puis spécialisation pour désigner une colonne de parchemin.

Le verbe pangere signifie « planter, ficher »3), d’où « établir solidement, conclure ». Une formation parallèle, à infixe nasal, est représentée en germanique, mais elle suppose une vélaire sourde en fin de racine4): got. fāhan, vha. fāhan, visl. (/fā/), v.angl. fōn < germ. *fāhana- < *faŋxanam < *pankanam5).

En vertu du « grammatischer Wechsel » lié au balancement de l’accent, alternaient des formes en *fāh- et des formes en *fang-. Le présent all. mod. fangen résulte d’un nivellement secondaire sur le modèle du prétérit et du participe, avec réintroduction de la nasale (vha. fiang, fiangum, gefangan ; mod. fing, gefangen), dans lequel la vélaire se sonorisait car l’accent ne portait pas sur la syllabe précédant ladite vélaire.

Pour le sens, on passe facilement de « immobiliser » (transitif) à « capturer, saisir »6).

En regard de fāhan, qui suppose une vélaire sourde, plusieurs langues germaniques ont un substantif neutre, all. Fach (vha. fah), v.sax. fac, v.angl. fæc, v.fr. fek « partie, domaine, section », qui remonte à *fakam < *pagam, et suppose en l’espèce une vélaire sonore. On voit que les deux variantes s’échangent sans valeur particulière.

L’indo-iranien a gardé des substantifs isolés : sk. pā́śa- masc. plurale tantum « liens, rets, filets » ; une forme non thématisée apparaît, au degré , dans av. fsǝ-bīš, instr. pluriel figé. On relève cette vieille forme d’instrumental pluriel fossile dans un passage du Vīdēvdāt 4. 51, aiiaŋhaēnāiš fsǝ-bīš auua.pašāṯ « qu’il attache avec des liens de métal ».

En face de pangō, -ere, on a, sur la variante à sourde, pacīscor, -ī, déponent primitivement intransitif qui n’a que le sens abstrait de « faire un pacte, conclure une transaction, traiter ». Ce pacīscor a relayé le vieux verbe pacō, -ere attesté dans les XII Tables7).

En latin également, l’unicité du radical synchronique latin et de la « racine » i.-e. à l’origine de păc-, pāc- et păng- est indirectement indiquée par l’équivalence entre pacem pangere et pacem pacisci chez Tite-Live8) :

  • Liv. 9, 11, 9 : ut quidem tu, quod petisti per pactionem, habeas, tot ciues incolumes, ego pacem, quam hos tibi remittendo pactus sum, non habeam, hoc tu, A. Corneli, hoc uos, fetiales, iuris gentibus dicitis ?
  • Liv. 38, 48, 9 : Antiochum, cum quo pacem pepigerat Scipio.

Ces deux locutions contiennent un accusatif de l’objet interne et forment une figura etymologica.

Sandoz (1986, 572) a remarqué une répartition entre pangere et pacīscī : « seules les formes du perfectum [de pangere] et de l’adjectif verbal en *-to- s’emploient dans le sens institutionnel. Pour l’infectum, les auteurs recourent au déponent pacīscor. Dans la même acception, la langue archaïque atteste encore le présent radical thématique pacō (XII Tables 8, 2 : pacit) ou pagō (XII Tables 1, 6 : pagunt mss., pacunt cj.). On a donc affaire à une situation de supplétisme : pacīscor (v. lat. pacō) s’accorde sémantiquement avec pepigī, pāctum, tandis que le présent infixé pangō a été affecté à la signification d’opérations matérielles. Cette combinaison paradigmatique se vérifie dans un passage comme Plaute, Bacch. 865 (pacisci cum illo paulula pecunia ǀ potes “peut-être pourrais-tu transiger avec lui pour un peu d’argent”), 871 (pacisce quiduis “transige au prix que tu veux”) et 879 (ducentis Philippis rem pepigi “j’ai arrangé l’affaire pour deux cents philippes”, trad. Ernout). »

De l’idée de fixation, on est parfois passé à celle d’ajustement, d’adaptation. On la retrouve en germanique, all. fügen (vha. fuogen), v.angl. fēgan, v.fr. fōgia, d’un causatif germanique occidental *fōg-ija-. Le latin en a trace dans le préverbé com-pingere ainsi que dans le substantif compāgēs. Ce dernier substantif prend place dans la série des substantifs à nominatif en -ēs, dont la voyelle radicale est longue, et qui sont souvent préfixés (parce qu’ils sont en rapport avec un verbe préverbé) : sēdēs, ambāges.

Du même type est propāgēs, moins fréquent que son doublet propāgō, -inis « bouture, provin ». Le verbe propāgāre en est sans doute le dénominatif.

Le substantif pāx, pācis est, comme le note EM, un nom-racine nom d’action, « fait de fixer, d’établir (par une convention) ». La voyelle longue peut s’expliquer comme un allongement de monosyllabe tonique développé par le latin, apparu dans la forme de nominatif singulier et étendu ensuite au reste de la flexion ; ou pourrait songer aussi à un trait morphologique caractéristique de certains « noms-racines » dans certaines langues i.-e.9).

Pāx a un correspondant ombrien, connu exclusivement à l’ablatif pase < *pāk-ed, qui n’apparaît que dans la formule pase tua / pase uestra, correspondant à lat. pāce tuā / uestrā « avec ta/votre bienveillance (= « soit dit/fait sans vous/t’offenser ») », qui s’applique, dans les Tables de Gubbio, à la pax deorum10). L’ombrien connaît une postposition paca, avec régime au génitif, qui est l’ablatif d’un nom *pākā11). Le sens est « à cause de, pour le bien de » : VIa 19-20 ocrer pehaner paca « pour le bien de la cité à purifier »12).

Enfin, un adjectif pacer < *pāk-ri- est attesté en ombrien, marrucin, marse, pélignien. Appliqué aux dieux, et étroitement associé à l’adjectif fons < *fau-ni- « bienveillant, favorable » (cf. lat. faueō), cet adjectif semble avoir le sens de « bienveillant, propice, favorable »13) ; pacer fait manifestement allusion à la pax deorum, notion religieuse caractéristique de l’Italie ancienne.

Le cas de pignus, -oris et de sk. pajrá-.

Depuis le XIXe s., les savants ont été tentés de rapprocher de *pāg-/*păg- l’adjectif sk. pajrá- « fort, solide, stable ; sur quoi/qui l’on peut compter, sûr ». Le problème est que, aujourd’hui, la racine se posant sous la forme degré plein *peh2g/k- et degré *ph2g/k-, on ne peut a priori obtenir un a radical en sanskrit. En ce qui concerne lat. pignus, -oris, le rapprochement avec la famille de pangere a été proposé depuis longtemps pour des raisons sémantiques, mais il achoppait sur le vocalisme radical. La première prise en compte du sens et de la formation de pignus remonte à un article fameux de Meillet, « Sur le suffixe indo-européen *-nes- »14). Meillet insérait pignus dans un ensemble de termes d’aspect juridique qui ont tous à voir avec la richesse et la propriété ; citons entre autres sk. rékṇa-, ápna- « biens richesses », dráviṇa- « biens mobiliers », gr. κτήνεα « biens, troupeaux », δάνος « argent prêté à intérêts », lat. fēnus « produit, intérêts », pignus « gage », mūnus (pl. fréquent mūnia) « cadeau, service rendu, fonction ». Pour autant, Meillet ne proposait aucune étymologie satisfaisante pour pignus. Pourtant, d’autres ont soutenu le rapprochement de pignus avec pangere pour des raisons de sens, sans pour autant apporter d’explication formelle convaincante. « Daß das Wort zu păngo gehört, écrivait Niedermann en 1897, wird wohl von niemandem bezweifelt. »15) Et Mahlow, en 1926 : « pignus Pfand gehört offenbar zu pactum, also zur Wurzel pak. Ein pignus sichert die Erfüllung des pactum. » En effet, le pignus est ce qui garantit l’accord (la valeur du substantif est « médiative »). Et l’on trouve la iunctura pignus / pignora pacis chez Virgile et Tite-Live16).

Pignus pourrait certes s’expliquer par *peg- ou *pek-, avec la même fermeture de la voyelle devant -gn- qu’on observe dans dignus, tignum, lignum, signum, mais *peg- ne paraît pas a priori pouvoir être un produit de *peh2g/k- ou *ph2g/k-. Admettre, comme d’aucuns l’ont fait, une « Nebenform » sans laryngale n’est pas une solution satisfaisante.

La question a été reprise par Lamberterie (1996). On peut ramener pignus à la racine *peh2g/k-, au degré plein, si l’on admet une application de la « loi de Lubotsky » : une séquence */eHD+C > eD+C (D = occlusive sonore ; C = toute consonne). Autrement dit, la laryngale tombe lorsqu’elle est la première d’un groupe de trois consonnes dont la seconde est une occlusive sonore. Ainsi peut s’expliquer pignus < *peg/k-nes- < *peh2g/k-nes-, de même que sk. pajrá- < *peg-ro- < *peh2g-ro-.

6.2.2. De l’indo-européen au latin : proposition de R. Garnier

Lat. pāx est un nom-racine hérité qui doit sa longue à l’allongement des monosyllabes.

Il faut sans doute partir d’un étymon it. com. *păk- f. « lien, accord, paix ».

L’archaïque păciō f. « convention, accord entre deux parties » reflète le thème *păk- à brève radicale de la même façon que dĭciō continue l’ancien nom-racine *díḱ-s. Le gotique *fagrs « convenable » et le v.h.a. fagar « beau » reflètent un dérivé germ. com. *faǥraz (< *ph2ḱ-ró- « adapté à, lié avec »).

Il existe un dérivé *ph2ḱ-tó- dans le lat. *păc-tus « en accord avec » qui est à la source du déponent păc-īscor. On relève dis-pec-tus « dont l’accord est rompu » (< *dwis-păk-to-) chez Apulée, (Mét. 4, 26, 8, dispectæ nuptiæ « mariage rompu »).

Il est donc possible que le lat. *păctus « en accord avec » soit à l’origine du v.-lat. păcō « établir une convention ».

Pour le sens de « convention », on peut citer le m.-p. pašt « convention, accord » qui continue i.-ir. *pać-ta- (™*pć-tá- < *p(H)ć-tá- < *ph2ḱ-tó-) « lié, en accord ». On peut admettre un nom-racine i.-ir. *páHć-, *pHć-ás m. « lien » qui se prolongerait dans le véd. pâśa- m. pl. « rêts, filet », lequel reposerait sur la resegmentation d’un ancien accusatif athématique *páHć-am (< *póh2ḱ-ṃ) en *pâśa-m. Le degré zéro du thème est reflété par l’av. fsǝ̄-bīš. On relève cette vieille forme d’instrumental pluriel fossile dans un passage du Vīdēvdāt 4. 51, aiiaŋhaēnāiš fsǝ̄-bīš auua.pašāṯ « qu’il attache avec des liens de métal ». Il faut admettre ici comme forme de fondation l’ancien génitif singulier *fs-ō (< i.-ir. *pHć-ás < *ph2ḱ-és). On peut a priori admettre un ancien paradigme i.-e. *póh2ḱ-ṃ, *pé(h2)ḱ-s « chose fixée, lien » refait en *póh2ḱ-ṃ avec généralisation de la sourde. Le génitif singulier archaïque *pé(h2)ḱ-s, présentant l’effet de la loi de Lubotsky, aurait ainsi été normalisé en *ph2ḱ-és sur degré zéro (GARNIER, 2010 : 328-9).



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1) Cl. MOUSSY (2010-b, 274-276).
2) Un aspect sémantique a été abondamment développé par le grec : le figement sous l’effet du gel. On ne le retrouve pas en latin.
3) Au sens matériel : Liu. 7, 3, 5 ut, qui praetor maximus sit, idibus Septembribus clauum pangat.
4) On se reportera aux dictionnaires habituels : Seebold 1970 s.v. FANH-A-, Feist 1939 s.v. fāhan, Lehmann 1986 s.v., fāhan, Kluge-Seebold s.v. fangen.
5) En germanique, une séquence /aŋx/ passait d’abord à /ãx/ puis à /āx/.
6) On a peut-être eu comme intermédiaire « saisir une proie », ou capturer un gibier.
7) Cf. Flobert 1975 p. 62. « La transitivation [de pacīscor], note-t-il, a commencé avec des pronoms neutres ou des objets “internes” : pācem, pactum. »
8) Pacem pangere chez Tite-Live : 9, 11, 6 ; 24, 29, 6 ; 38, 48, 9 ; 38, 48, 11.
9) Le problème de l’origine de la voyelle longue se pose aussi pour d’autres substantifs qu’on peut considérer comme des « noms-racines » et qui s’opposent à la voyelle brève du verbe correspondant : uōx, uōcis f. « parole, voix » en face de uŏcāre « appeler », tous deux étant issus d’une « racine » i.-e. *wekw- « parler » ; une voyelle longue est également attestée dans le substantif védique vāc- « parole » (cf. sk. vācam n., vācā f. « parole ») ; rēx, rēg-is m. « roi » en face de rĕgĕrĕ « diriger » (cf. sk. rāj-an- m. « roi », rāj-« diriger »). A l’inverse, le « nom-racine » nom d’agent dŭx, dŭcis « chef, général » a une voyelle brève face à la voyelle longue du verbe dūcĕrĕ « conduire ». D’autres « noms-racines » monosyllabiques au nominatif singulier ont une voyelle brève et ont servi de base de dérivation à un verbe dénominatif qui a conservé la voyelle brève : nĕx, nĕcis f. « meurtre » (d’où est tiré le verbe dénominatif nĕc-ā-re « tuer ») ; *prĕx, prĕcis f. « prière » (attesté seulement au pluriel prĕcēs ; et d’où est tiré le verbe prĕc-ā-rī « prier »).
10) Cf. WOU (s.u. pase) et Ancillotti-Cerri (1996, 389).
11) De structure comparable à lat. grātiā, causā.
12) Cf. WOU (2000 s.u. paca) et Ancillotti-Cerri (1996, 388).
13) Cf. Untermann (2000 s.v. pacer) et Ancillotti-Cerri (1996, 388).
14) MSL 15, 1908-1909, p. 254-264.
15) Cité par Sandoz 1986 p. 567.
16) Voir Sandoz 1986 p. 572.