pāx, pācis f.

(substantif)


5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

Pāx est formé sur le radical synchronique păc- / pāc- que l’on trouve dans le verbe păc-iscor. Ce radical est suivi immédiatement des désinences, en l’absence de suffixe. A ce titre, le terme peut être qualifié de « nom-racine », dans l’un des sens de ce dernier terme.

La longue du nominatif pourrait être due à l’allongement des monosyllabes en latin et se serait ensuite étendue à toute la flexion ou bien être pourrait être liée au statut de « nom-racine » de ce terme latin.

5.2. Les interprétations et ré-analyses synchroniques des auteurs latins

On rencontre chez les auteurs latins des rapprochements de pāx avec pactiō, pactum, păcere (base de dérivation de păciscor), pepigī (pangō) :

  • Fest. 230 (P.-Fest. 231) : pacem a pactione condicionum putat dictam Sinnius Capito (GRF 461, 10), quae utrique inter se populo sit obseruanda.
  • Ulp. dig. 2, 14, 1, 1 : pactum […] a pactione dicitur (inde etiam pacis nomen appellatum est) et est pactio duorum pluriumue in idem placitum et consensus.
  • Cassiod. in psalm. 121, 71. 217 A. : pax […] a parcendo, siue a pascendo dicta est ; 118, 158 1.2902 A : pactum […] a pace dictum, quasi pacis actum.
  • Mar. Vict. Rhet. 1, 1, p. 158, 14 : pax enim a pacto dicta.
  • Isid. Orig. 18, 1, 11 : pacis uocabulum uidetur a pacto sumptum ; 5, 24, 18 : pactum dicitur inter partes ex pace conueniens scriptura, legibus et moribus comprobata ; et dictum pactum quasi ex pace factum, ab eo quod est paco, unde et pepigit.

5.3. « Famille » synchronique du terme

Les réflexions des auteurs latins montrent qu’ils associaient pāx avec les termes formés sur le radical păc- (păc-tum, păc-tio ou encore le verbe păcīscor) : păc- et pāc- fonctionnent comme des allomorphes du même radical et du même morphème lexical.

Sur ce radical păc- sont bâtis :

  • les formes anciennes păcit et păcunt d’un verbe păcere attestées dans la loi des XII Tables (8, 2 : ni cum eo pacit, talio esto), avec le sens de « conclure un accord » ;
  • le nom ancien păc-iō, ōnis (f.) attesté chez Festus (296, 35 : pacionem antiqui dicebant quam nunc pactionem dicimus) et remplacé par păc-tiō, -ōnis (f.), avec le sens de « accord, pacte, traité » ;
  • l’inchoatif păcīscor, eris, păctus sum, păcīscī (et son doublet de forme active pacīscō, attesté chez Naevius et Plaute) « faire un traité, un pacte ; stipuler une chose ; engager » ; sur păcīscor ont été fait les composés compecīscor (ou compăcīscor) « faire un pacte, convenir de », dēpecīscor (ou dēpacīscor) « stipuler, faire un accord », d’où sont dérivés dēpectiō, ōnis (f.) « accord, pacte, marché » (cod. Theod.) et dēpector, ōris (m.) « celui qui fait marché pour » (cf. EM, pax, s.u. );
  • le nom neutre păc-tum, -i « pacte, convention » et le nom d’agent păc-tor, ōris (m.) « celui qui établit les termes d’une convention, négociateur ».

Sur le substantif pāx est bâti le verbe dénominatif pācō, -ās, āre « pacifier », dont sont à leur tour dérivés, à l’époque impériale, le nom d’action pācātiō, -tiōnis (f.) « pacification, apaisement », le nom d’agent pācātor, -ōris « pacificateur » (et l’adjectif qui en est dérivé pācātōrius « qui apaise »). Le verbe dénominatif pacare a un préverbé : perpācō « pacifier entièrement » et son participe parfait passif (adjectivisé) a connu une forme négative à l’aide du préfixe négatif in- : impācātus « non pacifié, agité ».

Le substantif pāx a également servi de base de dérivation à l’adjectif pāc-ālis, -e « de paix, relatif à la paix ».

Pāx a aussi servi de premier élément de composé avec, pour second élément, le radical făc- / -fĭc- fonctionnant comme morphème de causatif :

  • dans le verbe de sens causatif pāci-ficō, -āre « traiter de la paix, apaiser, produire la paix », et le déponent pāci-ficor, -ārī « faire la paix, traiter de la paix »
  • et dans l’adjectif parallèle de sens causatif pāci-ficus, -a, -um « qui établit la paix » (substantivé au neutre pluriel, « victimes offertes pour la paix »).

On rencontre aussi, sur la base de cet adjectif, l’adverbe pācificē « en paix ».

Du verbe pācificā-re sont dérivés :

  • le nom d’agent en -tor pācificā-tor, -ōris (m.) « pacificateur »
  • et l’adjectif pācificā-tōrius, -a, -um « destiné à traiter de la paix » (avec un suffixe –tōrius),
  • ainsi que le nom de procès en -tiō pācificā-tiō, -tiōnis (f.) « retour à la paix, accommodement, réconciliation ».

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

La question des relations synonymiques se pose plus particulièrement pour trois domaines de la notion générale de paix.

5.4.1. La paix des dieux

Concernant la paix des dieux, pax est le terme habituel et s’il n’a pas d’équivalent, cela tient à ce qu’elle est fondamentalement un accord1)et que la conclusion de l’accord est le sens premier du mot.

5.4.2. La paix extérieure

L’état de paix entre belligérants extérieurs est une application référentielle très courante de pax, mais le substantif a des parasynonymes.

Quies-quietus signifie qu’après une période de combats, il ne se passe rien, sans que pour autant un accord ait été conclu. Le conquérant des Gaules écrit ainsi :

  • Caes. G. 7, 1, 1 : Quieta Gallia Caesar, ut constituerat, in Italiam ad conuentus agendos proficiscitur.
    « La Gaule étant tranquille, César, comme il l’avait décidé, part pour l’Italie afin d’y tenir ses assises »2).

Est en somme désigné par quies un état intermédiaire entre guerre et paix :

  • Liv. 2, 48, 5-6 : […] neque pax neque bellum cum Veientibus fuit […] ; ubi abductas senserant legiones, agros incursabant, bellum quiete, quietem bello in uicem eludentes.
    « […] on ne fut avec les Véiens ni en paix ni en guerre […] ; dès qu’ils se rendaient compte du départ des légions, ils se répandaient dans les campagnes, esquivant tour à tour la guerre par l’inaction, l’inaction par la guerre3)».

Tranquillitas et tranquillus sont assez proches des termes précédents4), mais ils se chargent d’une nuance particulière car la paix qu’ils expriment est en fait une résistance aux passions qui génèrent les guerres. Si la rupture de liens familiaux entre César et Pompée a contribué à déclencher le conflit, le bellum ciuile dépend d’un phénomène plus profond car la paix ainsi rompue est une tranquillitas qui ne peut que finir par céder face au furor et à la dynamique de la déraison :

  • Val.-Max. 4, 6, 4 […] magno quidem cum totius terrarum orbis detrimento, cuius tranquillitas tot ciuilium bellorum truculentissimo furore perturbata non esset, si Caesaris et Pompei concordia communis sanguinis uinculo constricta mansisset.
    « […] ce qui entraîna véritablement pour le monde entier une terrible catastrophe, car la paix dont il profitait n’aurait pas vu tant de guerres civiles, avec une telle sauvagerie dans leur déchaînement, la bouleverser, si l’accord qui unissait César et Pompée et que l’union de leur sang avait resserré, était resté intact » (traduction R. Combès, 1997, CUF)5).

Cette représentation de la paix menacée par les tourments psychologiques s’observe à partir de Valère Maxime et de Lucain, si bien qu’elle paraît liée à la pensée stoïcienne et sa réflexion sur la paix de l’âme, où tranquillitas a un emploi non négligeable.

En revanche, concordia et consensus n’ont pas d’emploi pour la paix entre les Etats.

5.4.3. La paix civile

À l’inverse, pax est rare pour la paix civile, tandis que concordia et consensus sont usuels. Ils ont des traductions identiques : accord, unanimité, assentiment général, concorde, et ils ont une formation analogue : ce sont des dérivés de préverbés qui comportent un premier élément exprimant la cohésion et un second dénotant la vie de la pensée dans sa conception la plus large (cor, sensus – sentire), pour exprimer l’accord sur une même vision des choses. Cependant, des différences existent, dont l’essentiel a été bien mis en évidence par J.Hellegouarc’h6)Consensus met l’accent sur l’accord dans la conduite d’une action. Il s’agit le plus souvent d’une prise de décision très large de portée politique :

  • Cic.Mil. 25 (à propos de Clodius) : […] eum (= Milonem) porro summo consensu populi Romani consulem fieri uidebat.
    « […] Clodius voyait que Milon était en train de devenir consul par l’accord unanime du peuple romain »7).

En revanche, concordia fait davantage porter l’information sur la compatibilité des attentes et des états d’esprit non seulement dans la famille (Pl. Amph. 841), mais aussi chez les citoyens :

  • Cic. Rep. 1, 49 : […] facillimam autem in ea re publica esse concordiam, in qua idem conducat omnibus.
    « […] cette bonne entente est le plus aisément réalisée dans un tat où les intérêts de tous sont les mêmes. »

En somme, le consensus est l’accord positif qui prend souvent la forme de l’unanimité ou de la quasi-unanimité, la concordia est une harmonie reposant sur la volonté d’entente. Cela est lié à la valeur de cor (« cœur, esprit, intelligence ») et à l’influence du grec homonoia, comme l’ont bien montré J. Hellegouarc’h et P. Jal, alors que la pax-accord correspond pour l’essentiel au grec eirènè8).

Une certaine évolution des emplois se fait jour dès les débuts de l’époque impériale. Si consensus désigne toujours l’accord positif aboutissant à une prise de décision commune (Tac. H. 1, 90, 2), deux innovations apparaissent. Le consensus est l’unanimité dans la vie politique locale, et surtout il marque l’attachement commun au pouvoir impérial, comme l’a bien montré Fr. Hurlet9)La concordia reste la valeur de l’harmonie civique, mais alors que le consensus est l’adhésion globale à l’empire, la concordia unit les parties constitutives de l’empire entre elles, c’est-à-dire qu’elle s’établit entre les membres de la famille impériale, entre les ordres institutionnels (armée et sénat), entre Rome et les provinces (Tac. H. 2, 6, 1), entre les cités, comme en témoignent les dédicaces à la déesse Concordia en Occident10).

Au-delà de cette évolution, le consensus est l’unanimité visée dans le processus de décision politique, tandis que la concordia est la valeur du vouloir vivre ensemble présupposant une représentation des facteurs d’unité qu’il faut savoir préserver ou retrouver. Cela ne peut pas exister entre des peuples qui affirment leurs différences jusqu’à l’affrontement. Le processus psycho-politique animant la volonté de concordia doit alors être remplacé par l’accord proprement construit, sans base préexistante, la pax. Voilà pourquoi concordia et consensus n’ont pas d’emploi pour la paix entre Etats.

5.4.4. La paix de l’âme

Pax a un emploi assez rare et de ce fait plus marqué. Pax est lié à la description de la tranquillité de l’âme comme combat contre les passions et les coups du sort. Il retrouve donc sa valeur première pour la paix après une guerre11):

  • Sen. Ep. 78, 16 : Nos quoque euincamus omnia, quorum praemium non corona nec palma est … sed uirtus et firmitas animi et pax in ceterum parta, si semel in aliquo certamine debellata fortuna est.
    « Nous aussi, ayons une victoire totale, dont la récompense n’est pas une couronne ni une palme …, mais la vertu, la fermeté d’âme, la paix pour toujours assurée, si une fois, en quelque rencontre, nous avons mis la fortune hors de combat »12).

En revanche, quies-quietus et tranquillitas-tranquillus ont un usage plus habituel et sont même très proches :

  • Cic. Fin. 1, 46 : […] sapientiam esse solam, quae nos a libidinum impetu et a formidinum terrore uindicet et ipsius fortunae modice ferre doceat iniurias et omnis monstret uias, quae ad quietem et ad tranquillitatem ferant […].
    « […] la sagesse est la seule chose qui nous défende contre l’élan de nos désirs et l’effroi des craintes, et nous apprenne à supporter avec calme des injustices du sort, qui nous fasse connaître toutes les routes conduisant au repos et à la tranquillité […] ».

Mais ils en viennent à désigner des aspects très particuliers de l’apaisement de l’âme.

Sénèque met tranquillitas en rapport avec le grec euthumia qu’il emprunte à Démocrite (Tranq. 2, 3) ; ce que le mot dénote alors, c’est un équilibre intérieur :

  • Sen. Tranq. 2, 4 : Ergo quaerimus quomodo animus semper aequali secundoque cursu eat propitiusque sibi sit et sua laetus aspiciat et hoc gaudium non interrumpat, sed placido statu maneat, nec attollens se umquam nec deprimens. Id tranquillitas erit.
    « Nous allons chercher comment il est possible à l’âme de se mouvoir d’une allure toujours égale et aisée, en se souriant à elle-même, en se plaisant à son propre spectacle et en prolongeant indéfiniment cette agréable sensation, sans se départir jamais de son calme, s’exalter ni se déprimer. Cet état sera la tranquillité » (traduction R. Waltz, 1970, CUF).

Les syntagmes propitius sibi sit et nec attollens se umquam nec deprimens mettent en évidence la spécificité de cet équilibre : il n’est pas seulement absence de douleur, mais il repose sur une action, sur une reconquête de soi-même par des objectifs raisonnables, bien analysée par J. Pigeaud13).

Quies connaît lui aussi une spécialisation :

  • Sen, Ep. 92, 6 : Si non es sola honestate contentus, necesse est aut quietem adici uelis, quam Graeci aochlèsian uocant, aut uoluptatem. Horum alterum utcumque recipi potest : uacat enim animus molestia liber ad inspectum uniuersi nihilque illum auocat a contemplatione naturae. Alterum illud, uoluptas, bonum pecoris est […].
    « Si tu ne te contentes pas des seuls principes moraux, tu voudras inévitablement que s’y joignent ou le repos que les Grecs appellent aochlèsia, ou le plaisir. À la rigueur le premier peut s’admettre : en effet l’âme, exempte de tracas, a librement tout loisir pour étudier l’univers et rien ne l’enlève à la contemplation de la nature. Quant à l’autre, le plaisir, c’est le bonheur de l’animal. »

Ce que recouvre l’aochlèsia-quies, c’est l’absence de peine durable, par opposition à la uoluptas qui débouche sur un tourment plus long car, mettant fin à la souffrance par manque, elle ne dure que le temps de la satisfaction.

Quant à concordia, il est appliqué par Sénèque à l’animus encore plus rarement que pax, avec semble-t-il deux seules occurrences (Vit. 3, 4 ; 8, 6).



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1) J. CHAMPEAUX (1998, 16) : « La ‘bienveillance des dieux’ est plus et mieux que la simple ‘paix’ qui suit un conflit avec les hommes, quand les armes se sont tues. Elle est restauration pleine et positive de leur faveur, rétablissement de la protection qu’ils étendent au-dessus des humains. »
2) De même Sall. B. 52, 5 ; Caes. C. 3, 57, 4 ; Liv. 1, 38, 5 ; 2, 15, 5 ; 2, 18, 11 ; 6, 42, 4 ; 21, 11, 5 ; Tac. H. 4, 1, 3.
3) De même Vell. 2, 25, 1 : Putares Sullam uenisse in Italiam non belli uindicem, sed pacis auctorem : tanta cum quiete exercitum per Calabriam … perduxit … « On aurait pu croire que Sylla était venu en Italie, non pour provoquer la guerre, mais pour susciter la paix, si paisible fut la marche de son armée à travers la Calabre … » (traduction J. Hellegouarc’h, 1982, CUF).
4) Liv. 28, 8, 14 (à propos de Philippe) : […] quia res in Graecia tranquillas et profectio Attali fecerat et in tempore laborantibus sociis latum ab se auxilium […] « […] parce que la situation avait été rendue calme en Grèce et par le départ d’Attale et par le secours qu’il avait apporté lui-même à temps à ses alliés en difficulté […] » ; de même Liv. 2, 49, 2 ; 27, 25, 1 ; 35, 30, 4 ; Val.-Max. 2, 7 pr.
5) De même Val.-Max. 1, 7, 6 ext. ; 7, 3, 9 ext. ; Luc. 1, 250 ; 2, 266 ; Sen. Clem. 1, 13, 1 ; Stat. Th. 3, 447.
6) J. HELLEGOUARC’H (1972, 124-127).
7) De même Pis. 7 ; Tusc. 1, 35 ; Phil. 5, 30 ; 8, 4.
8) J. HELLEGOUARC’H (1972, 126) ; P. JAL (1961, 221-222
9) Fr. HURLET (2002, 168-171).
10) Voir Fr. HURLET (2002, 173-175).
11) C’est la présence virtuelle du champ sémasiologique : voir Cl. MOUSSY (2010-a, 50).
12) De même Sen. Ep. 66, 46 ; 73, 6.
13) J. PIGEAUD (1989, 505 et 511).