pāx, pācis f.

(substantif)


4. Description des emplois et de leur évolution

4.2. Exposé détaillé

La traduction très habituelle de pax par paix ne doit pas masquer la polysémie assez importante du mot et la grande diversité de ses applications référentielles, qui le font entrer dans un réseau de parasynonymes.

A. « Accord »

Pax ne désigne pas seulement l’état de paix, mais la condition nécessaire que constitue l’accord entre les personnes :

  • Ter. Haut. 998 : […] facillume patris pacem in leges conficiet suas.
    « […] très facilement il fera la paix avec son père selon ses propres conditions. »

et entre les Etats :

  • Cic. Mur. 32 : […] quem (= Mithridatem) L. Sulla cum pace dimisit […].
    « […] Mithridate, que L. Sulla renvoya avec un accord […] ».

Le pluriel, très rarement employé, souligne la pluralité des composantes de l’accord :

  • Pl. Pers. 753 et 756 :
    Hostibus uictis, ciuibus saluis, re placida, pacibus perfectis […],
    eas uobis habeo gratis […].
    « L’ennemi étant vaincu, les citoyens sauvés, la paix rétablie, le traité dûment signé […], je vous exprime ma reconnaissance […] » (traduction P. Grimal, 1991, Gallimard).

B. « Permission »

Comme à l’origine de l’accord se trouve un instigateur qui le rend possible, cette prééminence implicite est à la base de la valeur de « permission » ; le substantif s’emploie alors dans des contextes d’une certaine solennité. Parménon a une emphase insistante afin de vaincre la résistance de Thrason pour apporter ses cadeaux :

  • Ter. Eun. 466-467 :
    Quaeso hercle ut liceat, pace quod fiat tua,
    dare huic quae uolumus, conuenire et conloqui.
    « Je demande, par Hercule, avec ta permission, la faveur de remettre à celle-ci ce que nous désirons, de l’aborder et de l’entretenir » (traduction J. Marouzeau, 1967, CUF).

Lorsque l’orateur conjure la perspective de voir condamnés les artisans de son retour d’exil, il va jusqu’à préférer que Clodius fût demeuré en vie, mais il ne peut en arriver là qu’en acceptant l’idée du déclin de la patrie et en parlant « avec la permission » de celle-ci, pour excuser sa démarche, lui qui a tant défendu Rome :

  • Cic. Mil. 103 : Vtinam di immortales fecissent – pace tua, patria, dixerim ; metuo enim ne scelerate dicam in te quod pro Milone dicam pie –, utinam P. Clodius non modo uiueret, sed etiam praetor, consul, dictator esset potius quam hoc spectaculum uiderem !
    « Plût aux dieux immortels, ô ma patrie, – je le dirais avec ta permission car je crains d’avoir des paroles criminelles envers toi en parlant par devoir d’amitié pour Milon –, plût aux dieux que Clodius fût encore vivant, bien plus qu’il fût préteur, consul, dictateur, plutôt que je voie un tel spectacle ! »

C. La pax deorum

Si la notion est familière, il reste à expliquer l’emploi du seul terme pax, à l’exclusion de concordia et d’autres.

Dans le passage suivant du Rudens, Ampélisque se tourne vers l’autel de Vénus et déclare :

  • Pl. Ru. 697-699 :
    Illos scelestos, qui tuum fecerunt fanum parui,
    fac ut ulciscare, nosque ut hanc tua pace aram obsidere
    patiare. Lautae ambae sumus opera Neptuni noctu.
    « Poursuis de ta vengeance les criminels qui n’ont pas respecté ton temple ; souffre que nous prenions place sur cet autel, sans t’en offenser (tua pace). Neptune a pris soin de nous laver toutes deux cette nuit » (traduction A. Ernout, 1962, CUF).

La souillure du temple par les criminels instaure un grave déséquilibre dans les relations entre les hommes et les dieux. Or, du fait de la prééminence de ces derniers, ce déséquilibre peut être compensé par les actions humaines seulement si les dieux y consentent. D’où la fréquence du syntagme exposcere pacem pour signifier que les hommes implorent les dieux :

  • Liv. 3, 5, 14 : […] portentaque alia aut obseruata oculis aut uanas exterritis […] species. His auertendis terroribus in triduum feriae indictae, per quas omnia delubra pacem deum exposcentium uirorum mulierumque turba implebantur.
    « […] Il y eut d’autres prodiges, les uns réellement observés, les autres, pures illusions, créées par la terreur. Pour détourner ces présages effrayants, on fit un triduum, pendant lequel, remplissant en foule tous les temples, hommes et femmes imploraient la bienveillance des dieux » (traduction G. Baillet, 1962, CUF).

L’ampleur des prodiges en même temps que l’intensité de la prière exprimée par exposcere plutôt que par le simple poscere donnent la mesure de la bienveillance que ces dieux doivent montrer afin de rétablir l’ordre des choses.

C’est cette signification ‘active’ d’« accord » qui expliquerait l’emploi de pax pour désigner la « paix des dieux » ; cette valeur dynamique est fort bien explicitée par J. Champeaux : « La ‘bienveillance des dieux’ est plus et mieux que la simple ‘paix’ qui suit un conflit avec les hommes, quand les armes se sont tues. Elle est restauration pleine et positive de leur faveur, rétablissement de la protection qu’ils étendent au-dessus des humains »1).

Le syntagme s’emploie aussi pour la conséquence, c’est-à-dire l’état d’équilibre entre les hommes et les dieux qu’il faut entretenir dans la durée :

  • Liv. 6, 41, 9 : Nunc nos, tamquam iam nihil pace deorum opus sit, omnes caerimonias polluimus.
    « Aujourd’hui, comme si nous n’avions plus besoin d’être en paix avec les dieux, nous portons atteinte à la pureté de toutes les pratiques religieuses » (traduction J. Bayet, 1966, CUF)2).

D. « L’état de paix entre belligérants »

L’état de paix désigné par pax est d’abord celui qui s’établit entre des peuples. Par rapport à la reddition et à la trêve, la pax s’inscrit dans une nécessaire durée :

  • Curt. 4, 4, 21 : Tyrus […] nunc tandem longa pace cuncta refouente sub tutela romanae mansuetudinis adquiescit.
    « Tyr […], maintenant qu’une longue paix ranime le monde, connaît le repos sous la tutelle bienveillante de Rome »3).

Elle repose sur des valeurs qui sont évidemment celles des vainqueurs, mais l’analyse lexicologique met en évidence un élément non négligeable. Si le français parle d’une paix équitable, d’une paix juste, le latin ne connaît pratiquement pas les syntagmes pax aequa, pax iusta. Dans la formulation des traités, l’adjectif qui détermine pax est pia :

  • Cic. Balb. 35 : Nihil est enim aliud in foedere, nisi ut PIA ET AETERNA PAX sit.
    « Le texte du traité porte seulement que ‘la paix sera juste et éternelle’. » (traduction J. Cousin, 1997, CUF),

et le terme pia, bien loin de référer à la valeur morale du traité, s’applique au respect des rites religieux, tout comme le bellum pium est déclaré selon l’usage de fétiaux4)). La pax est en somme la paix en tant qu’elle est un cadre juridique formalisé des relations entre peuples ; cela est cohérent avec l’emploi premier du mot pour désigner le fait d’établir l’accord.

Quand il s’agit de donner une appréciation sur le contenu de la paix, l’adjectif axiologique porte d’ordinaire non sur pax, mais sur les termes désignant les traités ou les conditions de la paix, comme dans le passage suivant :

  • Liv. 9, 4, 3 : […] alias condiciones pacis aequas uictis ac uictoribus fore […].
    « […] les autres conditions de la paix seraient égales pour les vaincus et les vainqueurs […] ».

La pax entre les peuples vient conclure une guerre et cette prégnance de l’emploi fait que, appliqué aux relations entre les personnes, le mot se dit d’une paix établie dans le tumulte. C’est le cas dans le passage suivant :

  • Pl. Per. 188-189 :
    TO. Egon dem pignus tecum ?
    PAE. Audacter, si lubido est perdere.
    TO. Bona pax sit potius.
    « TO. Que je parie avec toi ? PAE. Vas-y carrément, si tu as envie de perdre. TO. Qu’il y ait plutôt une bonne entente. » (trad. J.-F. Thomas)

La militia amoris fait du poète élégiaque un être qui souffre dans son amour sans pouvoir compter sur des périodes de paix, pax :

  • Prop. 3, 8, 33-34 :
    Aut tecum aut pro te mihi cum riualibus arma
    semper erunt : in te pax mihi nulla placet
    « Ou contre toi, ou pour toi, contre mes rivaux, je serai toujours en armes ; avec toi, la paix ne me plaît pas » (traduction S. Viarre, 2005, CUF)5).

Il a été observé depuis longtemps que pax a peu d’occurrences pour désigner la paix venant après les conflits de la guerre civile6)), mais il est à noter que son usage dans ce domaine est marqué, en raison justement de sa moindre fréquence. Utilisé pour les affaires intérieures, le terme pax, appliqué d’ordinaire à la paix avec l’étranger, revient à rapprocher la guerre civile de la guerre entre peuples afin d’en souligner la dureté :

  • Luc. 6, 299-300 (à propos de César) :
    […] Totus mitti ciuilibus armis
    usque uel in pacem potuit cruor […].
    « […] Dans les combats des guerres civiles, tout son sang aurait pu couler jusqu’à la paix […] »7).

En proportion, pax est plus représenté dans les Philippiques de Cicéron avec près de 120 occurrences. Cette référence implicite récurrente aux guerres extérieures à travers pax donne une amplification qui est en fait à la mesure de l’enjeu, la liberté, alors que menace la servitude. Si la guerre civile contre Antoine doit se conclure sur la victoire et sur la pax, c’est qu’à l’image de la guerre entre tats pouvant conduire les vaincus à devenir esclaves, la défaite qui en résulterait déboucherait sur la servitude et la soumission à un tyran. L’orateur oppose d’ailleurs les deux :

  • Cic. Phil. 2, 113 : Et nomen pacis dulce est et ipsa res salutaris, sed inter pacem et seruitutem plurimum interest : pax est tranquilla libertas, seruitus postremum malorum omnium, non modo bello, sed morte etiam repellendum.
    « Le nom de paix est plein de charme, et la chose elle-même est essentielle à la vie ; mais entre la paix et la servitude, grande est la différence : la paix est la liberté dans la tranquillité, la servitude le pire de tous les maux ; il faut, pour s’en délivrer, avoir recours non seulement à la guerre, mais même à la mort » (traduction P. Wuilleumier, 1972, CUF)8)).

Quant à la paix d’Auguste, la paix romaine elle est exprimée avec pax augusta, pax romana. Comment comprendre la généralisation de pax ? Elle tient d’abord, à un niveau politique, à ce que le rétablissement de la paix civile ne peut être séparé de la paix entre tous les peuples de l’empire (cf. RGDA 13), selon une corrélation étroite observée sur l’Ara pacis d’Auguste9))et bien mise en évidence par un historien légèrement postérieur :

  • Vell. 2, 89, 2-3 : […] nihil felicitate potest consummari quod non Augustus post reditum in Vrbem rei publicae populoque Romano terrarumque orbi repraesentauerit. Finita uicesimo anno bella ciuilia, sepulta externa, reuocata pax, sopitus ubique armorum furor […].
    « […] rien ne peut être accompli avec un plein succès qu’Auguste, après son retour à Rome, n’ait réalisé pour l’tat, le peuple romain et le monde entier. Les guerres civiles furent terminées au bout de vingt ans, les guerres extérieures s’éteignirent, la paix fut rétablie, la fureur des armes partout s’apaisa […]. » (traduction J. Hellegouarc’h, modifiée, 1982, CUF).

À un niveau symbolique, le mot pax place Auguste dans la lignée de ceux qui ont fermé les portes du temple de Janus, et le relie à Numa, selon une filiation bien établie par Tite-Live (1, 19, 3).

E. « La paix de l’âme »

Aux époques classique et post-classique, le syntagme pax animi a fort peu d’occurrences. Son usage faible leur confère parfois un emploi stylistiquement marqué, par exemple, au terme d’un développement sur la maîtrise des passions, pour définir l’état d’apaisement procuré par la sagesse :

  • Cic. Tusc. 5, 48 : […] parumne cognitum est superioribus nostris disputationibus […] sapientem ab omni concitatione animi, quam perturbationem uoco semper uacare, semper in animo eius esse placidissimam pacem ?
    « […] n’est-il pas assez établi, d’après nos précédents entretiens, […] que le sage est toujours exempt de toutes les agitations de l’âme que j’appelle passions et qu’il y a dans son âme la paix la plus paisible ? »
  • Sen. Ir. 3, 41, 1 : Pacem demus animo, quam dabit praeceptorum salutarium adsidua meditatio […].
    « Procurons à notre âme la paix que donnera la méditation continue de préceptes salutaires […]. »

Pax est lié à la description de la tranquillité de l’âme comme combat contre les passions et les coups du sort. Le mot retrouve donc sa valeur première de « paix » après une guerre :

  • Sen. Ep. 78, 16 : Nos quoque euincamus omnia, quorum praemium non corona nec palma est […] sed uirtus et firmitas animi et pax in ceterum parta, si semel in aliquo certamine debellata fortuna est.
    « Nous aussi, ayons une victoire totale, dont la récompense n’est pas une couronne ni une palme […], mais la vertu, la fermeté d’âme, la paix pour toujours assurée, si une fois, en quelque rencontre, nous avons mis la fortune hors de combat »10).

Cette ampleur de l’expression se retrouve ailleurs, chez les poètes, quand la pax animi est rapportée à un ordre supra humain, par exemple à la tranquillité des dieux qui ne se soucient pas des hommes :

  • Lucr. 3, 23-24 :
    Omnia subpeditat porro natura neque ulla
    res animi pacem delibat tempore in ullo
    « À tous leurs besoins pourvoit la nature, et rien ne vient jamais effleurer la paix de leurs âmes »11).

Pax connaît une très grande fréquence lorsqu’il désigne la paix telle qu’elle est conçue par la religion chrétienne, et dont témoigne la pratique du baiser de paix. Qu’elle soit entre les hommes et Dieu ou entre les hommes, qu’elle se fasse dans le Christ ou dans l’Eglise, la paix est une force qui transcende les conflits et donc le mal. La polysémie de pax a été bien mise en évidence par Cl. Moussy12)). Elle est le monde où Dieu reçoit l’homme par la purification du baptême :

  • Tert. Bapt. 8, 4 : Quemadmodum post aquas diluuii quibus iniquitas antiqua purgata est, post baptismum ut ita dixerim mundi, pacem caelestis irae praeco columba terris adnuntiauit dimissa ex arca et cum olea reuersa – quod signum etiam ad nationes pacis praetenditur –, eadem dispositione spiritalis effectus terrae, id est carni nostrae, […] columba sancti spiritus aduolat pacem dei adferens […].
    « Après que les eaux du déluge eurent purifié l’antique souillure, après le baptême du monde, si j’ose dire, c’est la colombe lâchée de l’arche et revenant avec un rameau d’olivier – symbole de paix même pour les païens – qui vint en messagère annoncer à la terre l’apaisement de la colère du ciel. Ainsi selon une disposition semblable, mais dont l’effet est tout spirituel, la colombe qui est l’Esprit – Saint vole vers la terre, c’est-à-dire notre chair […] : elle apporte la paix de Dieu […] » (traduction M. Drouzy, 1952, Du Cerf, 1952).

elle est le dépassement des luttes terrestres dans une réconciliation avec le créateur :

  • Aug. Contin. 7, 17 : Pax enim perfecta tunc erit nobis, quando natura nostra Creatori suo inseparabiliter cohaerente nihil nobis repugnabit ex nobis.
    « Nous aurons alors en effet la paix parfaite quand, notre nature étant en pleine adhésion inébranlable avec son créateur, nous ne trouverons plus en nous-mêmes aucun sujet de lutte. »

et c’est avec elle que le Christ vainc l’hostilité humaine à travers un dépassement qui se fait amour et action pour le prochain dans la caritas :

  • Vet. Lat. Eph. 2, 14 – 16 : Ipse Christus […] est pax nostra […] ; ut duos condat in semet ipsum in unum nouum hominem faciens pacem et reconciliet ambos in uno corpore Deo per crucem interficiens inimicitiam in semet ipso […].
    « C’est le Christ en effet qui est notre paix : […] il a voulu ainsi, à partir des deux (le Juif et le païen), créer en lui un seul homme nouveau, en établissant la paix, et les réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps, au moyen de la croix : là il a tué la haine. »

Les trois exemples, parmi tant d’autres, montrent que cette paix est un accord retrouvé dépassant les conflits : se retrouve ici l’emploi fondamental de pax.

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1) 1
2) De même Pl. Poen. 253 ; Liv. 24, 11, 1.
3) D’où la fréquence des syntagmes diuturna pax et équivalents : de même Caes. G. 7, 66, 4 ; Liv. 4, 45, 4 ; 42, 11, 6 ; Virg., En. 12, 504 ; Vell. 2, 110, 2 ; Tac. An. 13, 35, 1, etc.
4) 4
5) De même Prop. 2, 13, 15 ; 4, 5, 32 ; Ov. A. A. 2, 413 ; 460 ; Am. 1, 2, 21.
6) 6
7) De même Cic. Att. 8, 11 D, 7 ; Fam. 2, 16, 3 ; Sall. C. 58, 15 ; Tac. An. 1, 19, 3.
8) 8
9) 9
10) De même Sen. Ep. 66, 46 ; 73, 6.
11) De même Lucr. 6, 73 et 78.
12) 12