negō, -ās, -āre

(verbe)



4. Description des emplois et de leur évolution

La polysémie de nĕgāre et son groupe morpho-sémantique

À considérer les choses de manière assez extérieure, il existe une filiation évidente entre le radical latin neg-, les lexèmes latins negāre, negātiō1) et les termes français nier et négation, mais ce schéma pose, en fait, deux problèmes. Le verbe negāre présente un caractère polysémique avec les sens de « dire que ne … pas, nier l’existence de » et « refuser », à la fois proches et différents. Il est lui-même à la base d’un groupe morpho-sémantique comprenant des suffixés et des préverbés dont le sémantisme est, bien sûr, lié à son propre sémantisme, mais avec souvent des emplois plus spécifiques en raison de spécialisations2). Dans la mesure où, avec le croisement des approches onomasiologique et sémasiologique, la sémantique apporte sa part à la compréhension des notions, l’examen de negare et des termes morphologiquement liés contribue à l’analyse des différents aspects de l’opération de négation. La présente étude est centrée sur le latin préclassique et classique au sens large, de Plaute à Tacite et Pline le Jeune, mais les états de langue plus tardifs sont pris en compte lorsqu’ils témoignent d’évolutions importantes3).

4.1. La polysémie du verbe negare

La polysémie du verbe negare peut, bien sûr, se résumer par ses traductions les plus fréquentes : “dire que ne … pas, nier quelque chose” (1a), “refuser” (1b), “renier” (2), mais cette présentation ne suffit pas, dans la mesure où elle ne rend pas compte de la diversité des constructions, des évolutions des emplois et du fonctionnement global du sémantisme. Les valeurs 1a et 1b sont attestées dès Plaute, avant que la signification de negare ne s’enrichisse du sens de « renier » chez les auteurs chrétiens, et negare est le seul verbe de son groupe morpho-sémantique à les présenter ensemble avec une forte fréquence.

4.1.1. Negare « dire que ne ... pas, nier »

La valeur « dire que ne … pas, nier » est la plus usuelle et c’est sur elle que se fait la filiation de lat. negare à fr. nier.

4.1.1.1. De « dire non » à « nier »

Negare construit sans complément exprime une prise de position qui rejette la vérité d’une assertion énoncée en contexte. Le verbe a un emploi performatif à la 1ère personne du singulier de l’indicatif présent: « je dis ‘non’ »:

  • Tér., Eun., 251-252: Quidquid dicunt, laudo ; id rursum si negant, laudo id quoque; negat quis: nego; ait: aio …
    « À tout ce qu’ils disent, j’applaudis ; s’ils disent ensuite le contraire, j’applaudis encore. On dit ‘non’; je dis ‘non; on dit ‘oui’, je dis ‘oui’ …»
    (trad. J. Marouzeau),

tandis qu’aux autres personnes le fait même d’opposer un non à ce qui est dit devient l’objet même de l’énoncé. C’est fréquent au théâtre, où l’action rebondit sur des prises de position contradictoires:

  • Pl., Poen., 181-183: Rogato seruos ueneritne ad eum tuos. Ille me censebit quaeri; continuo tibi negabit
    «Demande-lui si ton esclave est venu chez lui. Il pensera que c’est moi que l’on cherche; il te dira non aussitôt … »

et dans les discussions :

  • Cic., Off., 3, 91: Quaerit etiam : ‘… . Diogenes ait, Antipater negat, cui potius assentior. \\  Il pose encore cette question ‘…’. Diogène dit oui, Antipater dit non, avec qui de préférence je suis plutôt d’accord.»

4.1.1.2. «X nie l’existence de ... / dit que ne ... pas»

La relation entre la négation et sa portée n’est pas seulement implicite dans la situation de communication ou dans le contexte, mais elle se concrétise par un marquage syntaxique. C’est d’abord en latin préclassique une proposition infinitive, déjà très fréquente, et plus rarement un pronom anaphorique, deux structures réunies en:

  • Pl., Amph., 758-761:
    AL. … Tun te abisse hodie hinc negas? \\ AM Nego enim uero et me aduenire nunc primum aio ad te domum.
    AL. Obsecro, etiamne hoc negabis, te auream pateram mihi dedisse dono hodie, qua te illi donatum esse dixeras?
    «- Alcmène: Et toi tu dis que tu n’es pas parti d’ici aujourd’hui?
    - Amphitryon: Oui certes, je le nie et j’affirme que je rentre à la maison maintenant pour la première fois.
    - Alcmène: S’il te plait, nieras-tu aussi que tu m’as fait présent aujourd’hui d’une coupe d’or, qu’on t’a donnée là-bas, m’as-tu dit?»4).

La réalité niée peut relever du passé5), mais elle appartient bien plus souvent au présent6) et, de manière plus rare, au probable avec l’infinitif futur7).

C’est seulement à partir du -1er siècle av. J.-C. que le complément est un substantif:

  • Cic., Caecin., 44: Potestis igitur principia negare, cum extrema conceditis?
    «Pouvez-vous donc nier les prémisses quand vous accordez les conséquences? »
    (trad. A. Boulanger)

et encore cette structure est-elle rare.

4.1.1.3. La passivation

Le passif de negare est une innovation de la période classique. Dans la continuité de la construction de l’actif avec une subordonnée infinitive, usuelle dès Plaute, les formes passives s’emploient pour l’essentiel avec une proposition à l’infinitif comme ici:

  • Rhét. Her., 2, 33: Item uitiosa exposito est cum id quod raro fit fieri omnino negatur, hoc modo: ‘Nemo potest uno aspectu neque praeteriens in amorem incidere’.
    «Une proposition est également défectueuse lorsque l’on prétend qu’un fait qui se produit rarement ne se produit jamais. Par exemple : ‘Personne ne peut tomber amoureux en passant ou du premier coup d’œil’.»
    (trad. G. Achard, Paris, CUF) selon un usage qui concerne surtout des textes argumentatifs et qui peut permettre un jeu stylistique avec d’autres verbes de parole comme dans: * Cic.,
    Inu.1, 79: … quod signum essse aduersarii dixerunt id eiusmodi negatur esse …
    «… on nie être tel ce que les adversaires ont présenté comme un indice …»

où la forme personnelle du aduersarii dicunt – dixerunt correspond à la partie adverse, tandis que le passif negatur, effaçant l’agent, fait de la négation de la position opposée, non pas l’avis d’une personne, mais une évidence. En revanche, la rareté observée pour negare + substantif à l’accusatif est aussi celle de la structure passive correspondante:

  • Cic., Caecin., 32: Est haec res posita, quae ab aduersario non negatur
    «Voici ce fait établi, qui n’a pas été nié par Caecina …»
    (trad. A. Boulanger).

Cette double passivation est l’un des critères permettant d’observer une transitivation de negare.

La distinction entre «dire que ne … pas» et «nier quelque chose» ne paraît pas impliquer un écart important, car la négation porte sur la véracité d’une affirmation, ou sur l’existence de quelque chose, ce qui se rejoint dans l’idée plus générale de s’opposer à un jugement de vérité sur quelque chose, si bien que ces deux emplois constituent un même sens. Dans le sémantisme de negare, ce sens a une existence spécifique, puisqu’il a des antonymes propres comme aio et adfirmo8).

4.1.2. Negare «refuser»

Pour negare “refuser”, les emplois sont plus divers que pour la signification précédente.

4.1.2.1. De «dire non» à «refuser»

Lorsque le verbe est utilisé comme performatif et que l’opérateur négatif s’applique à une assertion non plus sur la réalité, mais sur quelque chose qui n’est pas réalisé, nego «je dis non à propos de ce qui est envisagé» voit son interprétation s’orienter vers «je refuse»:

  • Pl., Stich., 182: Nulli negare soleo, siquis me essum uocat.
    «Je n’oppose pas un refus à quiconque m’invite à dîner.»

4.1.2.2. Negare « refuser de »

Lorsqu’il a la valeur de «refuser de», negare est construit avec l’infinitif seul, dont la valeur virtualisante fait que l’opposition, portant sur une potentialité, constitue un refus. Il s’agit d’un refus que la personne exprimée par le sujet grammatical fait pour une action dont elle serait l’agent:

  • Tér., And., 379: sed si tu negaris ducere, ibi culpam in te transferet.
    «mais si tu refuses de l’épouser, alors il rejettera la faute sur toi.»

Le refus s’inscrit dans une logique conflictuelle entre deux instances, mais il peut s’inscrire dans un choix plus intérieur:

  • Cic., Fam., 2, 17, 7: quod autem meum erat proprium, ut alariis Transpadanis uti negarem, id etiam populo se remisisse scribit.
    «Mais de ce qui est une initiative personnelle, refuser l’envoi de cavalerie transpadane, il se donne dans sa lettre le mérite comme d’une nouvelle charge épargnée par lui au peuple.»

4.1.2.3. La forme pronominale se negare

Il est habituel que la construction pronominale soit simplement l’équivalent de la construction transitive, avec, pour particularité, que l’objet à l’accusatif a le même référent que le sujet grammatical (se condere et condere aliquem9)). Mais il n’est pas rare que la structure réfléchie ne puisse pas être mise en parallèle avec la structure active transitive et qu’elle développe un sémantisme particulier (se habere «se comporter»). Se negare ne signifie pas «se refuser» parallèlement à pacem negare «refuser la paix», et il constitue une structure pourvue d’un sens bien spécifique. En effet, par rapport aux autres emplois de negare au sens de «refuser», se negare s’applique à un refus qui paraît être une opposition durable que rien ne peut ébranler:

  • Tér., Phorm., 112-114:
    Postridie ad anum recta pergit; obsecrat
    ut sibi eius faciat copiam; illa enim se negat
    neque eum aequom ait facere …

    «Le lendemain, il se rend tout droit chez la vieille, il la supplie de le mettre à même de la voir; elle refuse net, et lui dit que ce qu’il fait n’est pas correct …»
    (trad. J. Marouzeau),

et le contexte actualise encore bien cette durée:

  • Catul. 55, 14-15:
    Tanto ten fastu negas, amice?
    Dic nobis ubi sis futurus …

    «Pourquoi donc te dérober avec tant de dédain, mon ami?
    Dis-moi où on te trouvera.»
    (trad. G. Lafaye).

Se negare se rattache à cet emploi de la structure pronominale pour un processus qui affecte la personne exprimée par le sujet grammatical, pour un comportement10).

Les valeurs de «refuser de» (negare + inf.) et «refuser net, se dérober» (se negare) montrent que les premières attestations plautiniennes du verbe, dans le domaine du refus, concernent une action que l’être humain désigné par le sujet grammatical pourrait lui-même entreprendre, mais qu’il repousse.

4.1.2.4. Negare «refuser à quelqu’un quelque chose»

Il est aussi possible que l’être humain en fonction de sujet grammatical refuse à un autre la possibilité de réaliser une action, mais alors la structure s’enrichit d’un nouveau complément au datif et elle est postérieure à la précédente puisqu’attestée chez Cicéron. Comme pour le sens de «nier quelque chose»11), l’accusatif est d’abord un pronom comme l’indéfini négatif nihil “ne … rien”:

  • Cic., Att., 4, 1, 7: Nihil Pompeio postulanti negarunt
    «À Pompée qui présenta ses demandes, ils ne refusèrent rien.»12)

C’est seulement au début de l’époque impériale que la chose refusée est exprimée sous la forme d’un substantif:

  • Liv. 26, 21, 3: … ei praesenti negare triumphum …
    «… lui refuser le triomphe en sa présence …»13).

L’objet du refus peut être exprimé avec une proposition en quin:

  • Nep., Dion., 2, 2, à propos de Denys: Qui quidem, cum Platonem Tarentum uenisse fama in Siciliam esset perlata, adulescenti negare non potuerit quin eum accerseret, cum Dion eius audiendi cupiditate flagraret.
    «Aussi quand se fut répandu dans toute la Sicile que Platon était arrivé à Tarente, il ne put refuser au jeune homme de l’appeler à le voir, Dion brûlant du désir de l’entendre.14)»

mais cet emploi reste très rare et il est dû à l’influence de non recusare quin15).

Le sujet est souvent un animé humain, mais ce peut être une chose ayant une valeur symbolique:

  • Sén., Phèdr. 995: Vocem dolori lingua luctificam negat.
    «La langue refuse à la douleur les paroles qui vont produire du chagrin.»

ou une entité inanimée ou un substantif abstrait de qualité:

  • Colum. 4, 23, 2: … ubi ruris uastitas electionem nobis temporis negat
    «… quand l’étendue du champ empêche le choix du moment… ».

Surtout en poésie, le complément au datif n’est pas exprimé quand il a une portée générale:

  • Ov. Tr. 3, 10, 73 : Poma negat regio …
    «Le pays ne permet pas les fruits…»

4.1.2.5. Negare + proposition infinitive : «refuser que»

Si negare + proposition infinitive signifie «dire que ne … pas», au début de l’époque impériale la structure connaît un nouvel emploi où elle ne s’applique pas à une assertion sur la réalité dont la vérité est rejetée, mais à une possibilité qui est repoussée:

  • Ov., Pont 2, 2, 85-86:

His Messalinus quibus omnia cedere debent \\  primum laetitiae non negat esse locum
«À ceux devant qui tout doit céder, Messalinus ne refuse pas le premier rang dans l’allégresse»
(trad. J. André)16).

La passivation existe aussi, mais secondairement:

  • Tac., Hist., 4, 65, 4: Sic lenitis Tencteris legati ad Ciuilem ac Veledam missi cum donis cuncta ex uoluntate Agrippinensium perpetrauere; sed coram adire adloquique Veledam negatum.
    «Les Tenctères ainsi calmés, une délégation fut envoyée à Civilis et à Véléda avec des présents, et elle obtint tout ce que souhaitaient les habitants de Cologne, mais on lui refusa d’être reçue par Véléda et de lui parler.»
    (trad. J. Hellegouarc’h).

La spécificité du sens de «refuser» est assurée par les relations antonymiques avec des verbes signifiant «accepter, consentir» comme concedere et pati17) .

4.1.3. La polysémie de negare

La validité de la distinction entre «nier, dire que ne … pas» et «refuser» est assurée par la présence d’antonymes différents, mais entre ces deux valeurs un lien existe: «nier», c’est ne pas admettre la réalité et la vérité de quelque chose; «refuser», c’est ne pas admettre la possibilité que se réalise quelque chose. L’unité du verbe tient à ce que l’être en fonction de sujet n’intègre pas dans son univers de croyance une donnée présentée comme réelle ou possible. L’une des originalités du sémantisme de negare tient à ce qu’une même structure peut s’employer dans les deux valeurs: negare + acc. peut signifier «nier l’existence de quelque chose» et «refuser quelque chose», negare + prop. inf. «dire que ne … pas» et «refuser que». La différence sémantique ne dépend pas de la construction, mais du contenu exprimé dans ces compléments, selon qu’il concerne une assertion sur la réalité ou une possibilité, ce qui caractérise une polysémie interne18).

4.1.4. Negare chez les auteurs chrétiens

Chez les auteurs chrétiens, negare est construit avec une proposition infinitive ou un accusatif pour signifier que la personne en fonction de sujet nie un point de doctrine, et la structure est assez fréquente dans l’expression des désaccords théologiques19). Cet emploi s’inscrit dans la continuité de l’usage antérieur. S’observe aussi la construction de negare avec un accusatif comme fidem, pour laquelle l’interprétation par «nier» ou «refuser» ne va pas de soi au premier abord. En effet, dans un passage tel que:

  • Lucif. Calarit., Quia absentem …, 1, 32: Quis homo dicis: ‘Damnate absentem, inauditum, innocentem’ ? certe is qui iam fidem apostolicam negaueras atque euangelicam, nempe is, qui traditionem beatorum destruxeras … apostolorum.
    «Qui es-tu toi, pour dire: ’Condamnez celui qui est absent, celui qui n’est pas écouté, celui qui est innocent’? En tout cas, un homme qui avait déjà renié la foi des apôtres et des Évangiles, assurément un homme qui … avait détruit le message des bienheureux apôtres.»,

la personne invectivée rejette la foi à laquelle elle a adhéré, ce qui représente quelque chose de nouveau par rapport à la négation et au refus: l’existence de la foi n’est pas niée, la personne ne la refuse pas, elle s’en détourne avec force. La spécificité de ce mouvement est d’ailleurs bien illustrée par:

  • Ambrosiast. Comm. ad Tim. I, 5, 8: ‘Si quis autem suorum et maxime domesticorum curam non habet, fidem negauit et est infideli deterior’
    « En effet, celui qui ne se préoccupe pas des siens et surtout de ceux qui vivent dans sa maison, il a renié la foi et il est pire qu’un homme sans foi.»’20).

À côté de «nier l’existence de» et de «refuser», se développe donc un nouveau sens «renier», c’est-à-dire «refuser d’admettre ce dont on a reconnu l’existence». Sa spécificité est d’ailleurs attestée par l’antonymie avec un verbe particulier, confiteri:

  • Aug., Ev. Ioh. 66, 1: Quanta enim uita est confiteri Christum, tanta mors est negare Christum …
    «Aussi grande en effet est la vie dans la proclamation du Christ, aussi grande la mort dans son reniement21)».

Le thème nega- du verbe negare sert de base de suffixation pour plusieurs substantifs et adjectifs, et negare fournit également des verbes préverbés. Mais autant le verbe negare présente une fréquence extrêmement importante et une polysémie large, autant les termes qui en sont dérivés ont en général un emploi restreint, voire plus spécialisé.

4.2. Les suffixés

Les dérivés suffixés sur le thème nega- de negare sont deux substantifs (negatio, negator) et un adjectif (negatiuus).

4.2.1. Le substantif negatio

Le nom de procès negatio, fait avec le suffixe -tio (-tionis F.), n’est pas attesté antérieurement à la Rhétorique à Herennius ; il est rare à l’époque classique22) , mais sa fréquence ensuite s’accroît à partir du +IIème s. ap. J.-C., en particulier chez les auteurs chrétiens, sans qu’il soit très usuel par rapport à l’ampleur du corpus et par comparaison avec le verbe negare (- Tertullien : 30 occurrences ; - Ambroise: 7 ; - Augustin: 79 ; - Jérôme : 30). Cette prédominance de negare chez ces auteurs est l’indice d’une valeur particulière pour negatio.

En relation avec negare « dire que ne … pas », le nom de procès negatio désigne l’assertion négative, qui constitue une modalité d’expression bien précise dans le vocabulaire de l’éloquence23) ou énonce une impossibilité24). Il s’agit d’applications référentielles techniques. C’est chez les auteurs chrétiens que negatio a les occurrences les plus nombreuses. Le développement de l’emploi de negare pour «renier la foi» a comme corollaire celui de negatio «reniement»:

  • Minuc. 28, 4: Et si qui infirmior malo pressus et uictus Christianum se negasset, fauebamus ei, quasi eierato nomine iam omnia facta sua illa negatione purgaret.
    «Et quand un faible, acculé, vaincu par les tourments, avait nié être un chrétien, nous le félicitions d’avoir renié son nom et de laver ainsi tous ses actes par cette dénégation
    (trad. J. Beaujeu)25),

Et l’un des exemples emblématiques est, bien sûr, le reniement de Pierre:

  • Hier, Epist. 122, 1: Petrus trinam negationem amaritudine abluit lacrimarum.
    «Pierre a lavé son triple reniement dans l’amertume de ses larmes.»

Le sens de «refus» est, lui, très rare, avec une occurrence isolée chez Apulée26).

4.2.2. Le nom d'agent negator

Le nom d’agent negator, formé avec le suffixe -tor (-tōris M.) d’agent, est attesté exclusivement chez les auteurs chrétiens à partir de Tertullien avec des fréquences variables (- Tertullien: 17 occ.; - Lucifer Calaritanus: 29; - Augustin: 28; - Jérôme: 5). À la suite du nouvel emploi de negarenegatio, le substantif negator signifie «renégat»:

  • Tert., Praescr., 11: Ita fidem meam deserens, negator inuenior …
    «En abandonnant ainsi ma foi, je me découvre comme renégat…»27).

4.2.3. Rapport avec le groupe morpho-sémantique de confiteri

Celui qui renie sa foi est à l’exact opposé de celui qui la proclame, et cette réalité essentielle de la vie chrétienne se lexicalise par l’antonymie entre negare «renier» et confiteri, lequel trouve là un emploi inférieur en nombre d’occurrences par rapport à celui d’«avouer»28), mais néanmoins bien attesté, en particulier dans les traités:

  • Tert., Scorp., 170: Qui pluris, inquit, fecerit etiam animam suam quam me, non est me dignus, id est qui maluerit uiuere me negando quam mori confitendo, et, qui animam suam inuenerit, perdet illam, qui uero perdiderit mei causa, inueniet illam.
    «Celui qui, dit-il, aura estimé sa vie même plus que moi n’est pas digne de moi, c’est-à-dire celui qui aura mieux aimé vivre en me reniant que mourir en me proclamant et celui qui aura trouvé sa vie la perdra, tandis que celui qui l’aura perdue pour moi la trouvera.»

L’enjeu est la prise de position devant la foi, selon qu’il s’agit de la renier ou de la proclamer, avec ce que cela implique de force dans un sens ou dans un autre.

L’antonymie des verbes negare - confiteri explique celle des substantifs negatio - confessio:

  • Tert., Scorp., 164: Manifesta, ut opinor, definitio et ratio est tam confessionis quam negationis, etsi dispositio diuersa est. Qui se Christianum confitetur, Christi se esse testatur …
    «Autant pour la proclamation que pour le reniement, la définition et le principe sont clairs, je pense, bien que l’orientation soit opposée. Celui qui fait profession d’être chrétien, se reconnaît pour le disciple du Christ …»

L’opposition entre negator et confessor est plus fréquente, et elle se trouve non seulement dans les traités théologiques, mais aussi dans les textes qui s’adressent au peuple des chrétiens, comme les sermons:

  • Aug., Serm., 277: Haec ergo differentia separatura est iustos ab iniustis, fideles ab infidelibus, confessores ab negatoribus, amatores uitae periturae ab amatoribus uitae aeternae.
    «Cette différence va séparer les justes des injustes, les fidèles des infidèles, ceux qui proclament de ceux qui renient, ceux qui aiment la vie périssable et ceux qui aiment la vie éternelle.»

L’expression des idées de reniement et de proclamation de la foi a été sensiblement renouvelée dans l’évolution du latin au français. Negator n’a rien donné, tandis que negare et negatio ont été supplantés, dans cette application référentielle, par fr. renier et son suffixé fr. reniement, avec un verbe fr. renier issu de lat. renegare, attesté seulement à partir du XIème s.:

  • Bernard de Morlaix (= Bernard de Cluny), De trin. 1098, à propos du reniement de Pierre: Apparens hylarat flentem quod eum renegarat.
    «Il se montre souriant devant son reniement dans les pleurs.»

Les termes français issus du groupe lat. confiteri, confessio, confessor sont pour certains des empruts savants au latin (fr. confession), mais si le sens d’«aveu» est prédominant, celui d’«affirmation forte, proclamation» apparaît comme vieilli dans les notices des dictionnaires, par exemple celle du Trésor de la Langue Française (TLF). Ce sens est d’ordinaire porté par d’autres lexèmes : fr. affirmer, proclamer sa foi.

Le sens de “renoncer à sa foi” représente numériquement l’essentiel des emplois des dérivés de negare, mais c’est aussi le domaine où le vocabulaire se renouvelle entre le latin et le français, et il en est de même pour la situation inverse, c’est-à-dire la déclaration de la foi. Ces observations lexicales ouvrent sur des enjeux spirituels et culturels.

4.2.4. L'adjectif negātīuus

Quant à l’adjectif negātīuus (fait avec le suffixe -tīuus, -a, -um), il est beaucoup plus rare. Il n’est pas attesté antérieurement à Gaius au +IIe s. apr. J.-C. (1 occ.); il n’est présent dans le latin des auteurs chrétiens que par 4 occurrences chez Augustin et l’essentiel de ses emplois se concentre chez Boèce avec une centaine d’occurrences. En rapport avec le verbe negare «dire que ne … pas» et «refuser», negatiuus s’utilise dans le vocabulaire du droit pour l’action qui refuse de reconnaître la validité des prétentions de la partie adverse:

  • Gaius, Inst., 4, 3: In rem actio est, cum aut corporalem rem intendimus nostram esse, aut ius aliquod conpetere, ueluti utendi aut utendi fruendi, eundi agendi aquamue ducendi uel altius tollendi prospiciendiue ; actio ex diuerso aduersario est negatiua.
    « L’action est réelle quand nous prétendons que nous appartient une chose corporelle ou un droit quelconque, tel que droit d’usage, d’usufruit, de passage, d’aqueduc, de surélévation, de vue. L’adversaire a de son côté l’action dénégatoire pour repousser nos prétentions.»
    (trad. J. Reinach).

Dans le vocabulaire de la logique, negatiuus exprime la négation d’une proposition:

  • Aug., Trin., 5, 7: Et omnino nullum praedicamenti genus est, secundum quod aliquid aiere uolumus, nisi ut secundum idipsum praedicamentum negare conuincamur, si praeponere negatiuam particulam uoluerimus : filius est … non filius est … \\« Bref, il n’y a pas un seul type de prédicat sur lequel nous voulons formuler une affirmation, sans que nous soyons contraints à la négation dans les termes du même prédicat, si nous tenons à la particule négative : il est fils … il est non fils … »
    (trad. M. Mellet et Th. Camelot, Édition Desclée de Brouwer).

Il entretient alors une relation d’antonymie avec adfirmatiuus (formé avec le même suffixe -tiuus sur le thème du verbe affirmare):

  • Boèce, Top. Arist., 4, 10, 256: enuntiationes … differunt … secundum qualitatem, quod aliae adfirmatiuae sint, aliae negatiuae.
    «Les énoncés diffèrent … selon leurs orientations : les uns sont affirmatifs, … les autres sont négatifs …»

La même antonymie se retrouve en français entre les descendants (par emprunt savant) des deux adjectifs latins: fr. négatif et affirmatif.

Pour ce qui est de l’antonymie entre fr. négatif et positif, elle renvoie étymologiquement (par emprunt savant) à celle qui existe entre lat. negatiuus et positiuus. Cette dernière est, cependant, récente : positiuus, en effet, signifie d’abord « qui a été posé par une convention » en opposition avec ce qui est naturel, ce qui est fondé en naturel29) , et n’a donc pas de rapport avec negatiuus. Positiuus ne devient l’équivalent d’affirmatiuus en face de negatiuus que chez des auteurs du XIIème s.:

  • Alain de Lille, Summa Quoniam hominibus, 1, 1, 10a: Negationes enim plurium sunt negatiue quam positiones positiue.
    «Les négations recouvrent plus de choses avec leur portée négative, que les affirmations avec leur portée positive.»

À la différence des emplois concernant la théologie, où negare le cède à renegare (d’où fr. renier), une continuité s’opère entre lat. negatiuus et fr. négatif dans le vocabulaire de la logique.

4.3. Les préverbés de negare

Les préverbés de negare ont des fréquences inégales en même temps que l’association entre la base et le préverbé donnent des significations plus ou moins proches de celles de negare.

4.3.1. Pernegare – subnegare

De Plaute à Tacite et Pline le Jeune, le préverbé en per- pernegare reste rare avec 22 occurrences et son emploi n’augmente pas ensuite (5 occurrences chez Augustin). Une partie de ses occurrences se trouve dans la comédie (- Plaute: 2 ; - Térence : 2) et les autres se répartissent entre plusieurs auteurs, mais on rencontre un seul exemple dans la poésie élégiaque (Tib. 1, 6, 7) et l’épopée (Sil. It. 14, 18). Les sens de «nier» et de «refuser» sont attestés dès Plaute et ils se répartissent de manière à peu près équilibrée. Si, en raison de sa moindre fréquence, pernegare apparaît comme le terme marqué par rapport à negare, cela tient à ce qu’il exprime une négation et un refus plus accentués que le verbe simple. C’est ce que montrent les passages où sont employés les deux verbes, qu’il s’agisse de nier une affirmation:

  • Tér., Eun., 30-35:
    Colax Menandri est; in ea est parasitus colax \\ et miles gloriosus; eas se non negat
    personas transtulisse in Eunuchum suam
    ex graeca; sed eas fabulas factas prius
    Latinas scisse esse, id uero pernegat.

    «Il existe de Ménandre un Flatteur, où figurent un flatteur parasite et un soldat fanfaron. L’auteur ne nie pas (non negat) qu’il ait transporté ces personnages de la pièce grecque dans son Eunuque; mais qu’il ait su que ces pièces avaient été avant lui traitées en latin, voilà ce qu’il nie absolument (pernegat).»

ou d’exprimer un refus :

  • Sén., Ben., 5, 17, 2: Catoni populus Romanus praeturam negauit, consulatum pernegauit.
    «À Caton le peuple romain refusa (negauit) la préture une fois, le consulat plusieurs fois (pernegauit).»
    (trad. Fr. Préchac).

Il est encore possible de retrouver une insistance particulière sur la négation et le refus lorsque le verbe est employé seul, sans parallèle avec negare30).

À l’inverse, le refus gêné s’exprime par subnegare, attesté par une seule occurrence:

  • Cic., Fam., 7, 19: Quod praesenti tibi subnegaram, non tribueram certe, id absenti debere non potui; itaque, ut primum Velia nauigare coepi, institui Topica Aristotelea conscribere.
    «Le cadeau que je t’ai pour ainsi dire refusé en ta présence, que je ne t’ai, en tout cas, pas réservé, je n’ai pu me résigner à te le devoir en ton absence; aussi, dès que mon bateau eut quitté Velia, j’ai commencé à rédiger des Topiques dans le genre d’Aristote.»
    (trad. J. Beaujeu).

Les valeurs prises par les préverbés sont conformes aux valeurs des préverbes: un degré supérieur pour per-31) et l’atténuation pour sub-32).

4.3.2. Denegare

Denegare, formé sur negare avec le préverbe de-, est, durant la période considérée, mieux attesté que pernegare, avec environ 70 occurrences, qui se répartissent chez des auteurs bien différents. On notera l’extrême rareté dans le style noble de l’épopée (Ov. M., 4, 368; 13, 186; Val. Flac. 7, 315). Si les deux sens de «nier» et de «refuser» sont attestés dès Plaute, c’est le second qui est le plus fréquent et qui est encore celui du fr. dénier.

Lorsque le verbe denegare signifie «nier», le contexte souligne assez souvent la force avec laquelle est exprimée cette opposition. Elle est en contradiction totale avec ce que pense l’interlocuteur:

  • Pl., Amph., 849-851: \\ Quid si adduco tuum cognatum huc ab naui Naucratem,
    qui mecum una uectust una naui, atque is si denegat
    facta quae tua facta dicis, quid tibi aequum est fieri?

    «Si je t’amène ici du bateau ton cousin Naucratès, qui a fait la traversée avec moi sur le même navire, et s’il affirme que ce que tu dis n’est pas vrai, que mérites-tu?» \\  (trad. P. Grimal, Plaute – Théâtre complet I, Gallimard, 1991).

Ailleurs, la personne qui nie, nie envers et contre tout:

  • Tac. Ann., 15, 57, 1: At illam non uerbera, non ignes, non ira eo acrius torquentium, ne a femina spernerentur, peruicere, quin obiecta denegaret.
    «… mais elle, ni le fouet, ni le feu, ni la colère des bourreaux, qui redoublaient d’acharnement pour ne pas être bravés par une femme, ne purent triompher d’elle dans son obstination à nier
    (trad. P. Wuilleumier).

L’emploi de denegare «refuser» est mieux représenté en nombre d’occurrences. Par comparaison avec le verbe simple, denegare s’applique à un refus difficile à accepter ou à comprendre:

  • Cic., Att., 6, 1, 6: Si praefecturam negotiatori denegatam queretur, quod ego Torquatio nostro … negaui.
    «S’il se plaint de ce que j’ai refusé une préfecture (denegatam) à un homme d’affaires, quand j’ai opposé (negaui) le même refus … à notre cher Torquatus.»
    (trad. L.-A. Constans et J. Bayet)

Il en est de même chez les auteurs chrétiens:

  • Hil., Trin., 6, 50, à propos de la nature du Christ comme corps: … et qua tandem, rogo, tu istud fide denegas, quod ne ipsi quidem negant qui nesciunt?
    «… et enfin, je te le demande, en fonction de quelle foi nies-tu (denegas) ce que ne nient (negant) même pas ceux qui le méconnaissent?»33).

En dehors de tout parallèle avec negare, les contextes de denegare mettent souvent en évidence le refus comme étant au cœur d’un enjeu, car il est plus ou moins justifiable en fonction des attentes des acteurs34). Si le verbe denegare paraît avoir, par rapport au simple negare, une valeur ‘intensive’, elle s’explique à partir de la valeur directive et perfective de de- pour un procès mené à son terme35).

4.3.3. Abnegare

Abnegare (préverbé en ab- sur negare) est lui aussi rare à l’époque classique. Il n’est pas attesté avant Virgile et Horace, et il est attesté surtout en poésie, y compris dans l’épopée36).

Il est d’abord employé au sens de «refuser». Les contextes laissent entendre que le refus a des conséquences majeures et qu’il est paradoxal, comme le refus d’Anchise de quitter Troie en flammes:

  • Virg., En., 2, 634-638:
    Atque ubi iam patriae peruentum ad limina sedis
    antiquasque domos, genitor, quem tollere in altos \\ optabam primum montis primumque petebam,
    abnegat excisa uitam producere Troia
    exsiliumque pati …

    «Mais dès que je fus arrivé au seuil de la demeure paternelle, notre antique maison, mon père que je voulais avant tout autre emmener dans les hautes montagnes, lui l’objet premier de mon retour, refuse, après Troie retranchée, de prolonger sa vie et d’endurer l’exil …»
    (trad. J. Perret)37).

et la position d’abnegat au premier dactyle est, bien sûr, marquée. Il en est de même pour la situation, à première vue paradoxale, d’un poète à qui l’on refuse de payer en partie l’œuvre:

  • Quint. Inst. 11, 2, 11, à propos de Simonide: Cum pugili coronato carmen, quale componi uictoribus solet, mercede pacta, scripsisset, abnegatam ei pecuniae partem quod more poetis frequentissimo degressus in laudes Castoris ac Pollucis exierat.
    «Moyennant une somme convenue, il avait écrit, pour un athlète qui avait été couronné, un de ces poèmes qu’il est usuel de composer pour les vainqueurs, mais on avait refusé de lui payer une partie de l’argent, parce que, selon la coutume très fréquente chez les poètes, il avait fait des digressions et célébré Castor et Pollux.»
    (trad. J. Cousin)38).

À partir de Sénèque, abnegare signifie aussi «renier (un dépôt)». Negare est, bien sûr, également attesté dans ce sens:

  • Sén., Ben., 4, 10, 1: Intuebor utilitatem eius, cui redditurus sum, et nociturum illi depositum negabo.
    «Je regarderai l’intérêt de celui à qui j’ai l’intention de restituer, et si le dépôt doit lui faire tort, je le nierai

mais avec abnegare la négation du dépôt est mise en valeur à travers ses implications qui dépassent la situation factuelle. Cette négation est, en effet, une pratique récurrente, telle celle d’un professionnel de la faillite:

  • Sén., Ben., 4, 26, 3: … non magis dabit beneficium, quam decoctori pecuniam credet aut depositum committet ei, qui iam pluribus abnegauit.
    «… il n’ira pas faire plus de bien qu’il ne prêtera de l’argent à un professionnel de la faillite ou qu’il ne confiera un dépôt à celui qui en a nié plusieurs.»
    (trad. Fr. Préchac)

Elle est un engagement virulent que rien ne saurait ébranler:

  • Juv. 13, 92-94:
    Decernat quodcumque uolet de corpore nostro
    Isis et irato feriat mea lumina sistro,
    dummodo uel caecus teneam quos abnego nummos.

    «Qu’Isis décide de mon corps ce qu’elle voudra, que sa colère frappe mes yeux de son sistre pourvu que, même aveugle, je puisse garder les écus dont je nie le dépôt.»
    (trad. P. Labriolle),

où la place d’abnegat au dactyle cinquième n’est pas due au hasard.

L’on ne s’étonnera pas que chez les auteurs chrétiens abnegare équivaille à negare «renier» avec, comme complément, une proposition ou un substantif désignant Dieu, la foi ou un élément de doctrine pour signifier «renier dieu / la foi39)». En revanche, il faut souligner une innovation majeure: la construction d’abnegare avec un réfléchi afin d’exprimer une idée nouvelle, le renoncement à soi. Deux structures existent, illustrées par deux traductions d’un même passage des Évangiles, qui signifie : «Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix et qu’il me suive»:

  • Vetus Latina, Matth., 16, 24: si quis uult post me uenire, abneget se sibi et tollat crucem suam cotidie et sequatur me.
    et:
    Vulgate, Matth. 16, 24 : si quis uult uenire post me, abneget semet ipsum.

Les deux structures abneget se sibi / abneget semet ipsum constituent le calque du grec ἀπαρνησάσθω ἑαυτόν, qui donne au verbe latin le sens de «se renier pour suivre Dieu40)». Le calque ἀπo - / ab- souligne l’éloignement de l’être humain sujet par rapport à lui-même, avec ce que cela implique de rapprochement à un autre niveau, celui de Dieu. Dans le groupe morpho-sémantique de negare, cet emploi d’abnegare est, assurément, le cas où l’association entre le verbe simple servant de base et le préverbe va le plus loin dans la création d’une nouvelle valeur. Cette structure avec réfléchi passe des traductions de la Bible aux textes d’analyse:

  • Ambr., Off., 1, 142: Fides enim omnium Christus ; Ecclesia autem quaedam forma iustitiae est: commune ius omnium, in commune orat, in commune operatur, in commune temptatur; denique qui seipsum sibi abnegat, ipse iustus, ipse dignus est Christo. \\ «La foi de tous en effet est le Christ. Or l’Église est comme la forme de la justice ; droit commun de tous, elle prie en commun, agit en commun, est tentée en commun ; ainsi celui qui renonce à soi-même est lui-même juste, est lui-même digne du Christ.»
    (trad. M. Testard).

Cet emploi est assez fréquent, ce qui explique que negare développe par analogie la même structure:

  • Ambr., Psalm., 118, 11, 5: … qui se ipsum negat, ut adhaereat Christo.
    «… celui qui renonce à soi-même pour aller avec le Christ.»

Le syntagme verbal se abnegare a son correspondant nominal, certes plus rare, sui abnegatio:

  • Hier., Epist., 121, 3: ‘Si quis uult uenire post me, abneget se ipsum’ … Quae est sui abnegatio? … Qui in me credit, debet suum sanguinem fundere.
    «‘Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce’ Qu’est-ce que cette renonciation de soi ? …. Qui croit en moi doit verser son sang.» \\ (trad. J. Labourt),

qui est à l’origine (par emprunt savant) de fr. abnégation, lequel signifie justement «renoncement ou sacrifice volontaire, consenti dans un intérêt supérieur et portant sur une partie de soi-même»41).

«Dire que ne … pas, nier l’existence de» relève de la prise de position sur ce qui est, tnadis que «refuser quelque chose à quelqu’un, refuser de, refuser que» est une prise de position contre ce qui pourrait se produire. Ces deux valeurs ont pour point commun le fait que la persone en fonction de sujet n’intègre pas dans son univers de croyance une donnée présentée comme réelle ou possible. Negare est le seul élément du groupe morpho-sémantique à développer les deux valeurs: en effet, dans les autres termes, c’est seulement l’une de ces valeurs qui existe seule ou prédomine largement.

Cette double orientation sémantique de la négation et du refus est à la base de développements sémantiques. Plusieurs nuances sont ainsi significatives: des préverbés ont un usage récurrent pour dénoter la force avec laquelle sont exprimés la négation et le refus (pernegare, denegare), mais ils marquent aussi l’insistance sur les enjeux de la négation et du refus par rapport aux présupposés et aux attentes des autres acteurs (denegare, abnegare). D’autres emplois s’inscrivent dans une évolution plus longue: ils sont liés à la pensée chrétienne (negare, negatio, negator et le reniement de la foi, abnegare et l’abnégation) et à la philosophie, avec negatiuus qui désigne le négatif par opposition à l’affirmatif et au positif. La négation et le refus ne sont pas de simples assertions, mais visent à produire un effet sur l’autre pour le convaincre.



Page précédente ou Retour au plan ou Page suivante

1) Sur la formation des mots à sens négatif et en particulier sur negare, voir FRUYT, 1997, p.63-65 et 2008, p.8, ainsi que BENVENISTE 1966, p.279.
2) Sur les relations synonymiques en dehors du groupe morpho-sémantique, voir THOMAS, à paraître.
3) Les dépouillements ont été effectués à partir de la base LLT-A de Brepols. Les traductions, quand elles ne sont pas suivies d’un nom d’auteur, sont de Jean-François THOMAS
4) De même avec le pronom interrogatif:
Pl., Cap., 534-535: Nunc enim uero ego occidi; eunt ad te hostes, Tyndare.
Quid loquar? quid fabulabor? quid negabo aut quid fatebor?

«Et maintenant, c’est vraiment la fin. L’ennemi marche sur toi, Tyndare. Que vais-je dire? que vais-je raconter? que vais-je nier ou bien avouer?»
5) Pl., Amph., 758 :
- AM. Tun me heri aduenisse dicis?
- AL. Tun te abisse hodie hinc negas?

«- Amphitryon: Tu dis que je suis arrivé hier?
- Alcmène: Et toi, tu dis que tu n’es pas parti ce matin?»
6) Pl., Amph., 433-434:
- ME. Quid nunc ? uincon argumentis, te non esse Sosiam?
- SO. Tu negas med esse? …

«- Mercure: Eh bien! t’ai-je convaincu que tu n’es pas Sosie?
- Sosie: Tu soutiens que ce n’est pas moi?»
(trad. A. Ernout).
7) Pl., Cas., 323-324: Negaui enim ipsi me concessurum Ioui
si is mecum oraret …

«Je lui ai en effet répondu que, même s’il m’en priait, je ne la cèderais pas à Jupiter lui-même.».
De même Pl., Pseud., 1313; Tér., Andr., 147; Sall., Cat., 3, 7.
8) - Cic., Att., 5, 21, 2, à propos de lettres : Axius noster ait nostras auctoritatis plenas fuisse, illis negat creditum.
« Notre Axius dit que notre lettre a eu un impact, que l’on n’a pas accordé de crédit à l’autre.»
- Suét. Iul. 55, 2: Certe Cicero ad Brutum oratores enumerans negat se uidere, cui debeat Caesar cedere, aitque eum elegantem, splendidam quoque atque etiam magnificam … rationem dicendi tenere.
«En tout cas, Cicéron, énumérant les orateurs dans son Brutus, déclare qu’il n’en voit pas à qui César doive le céder, et il déclare qu’il a une éloquence élégante, pleine d’éclat et même de magnificence.»
- Liv. 41, 22, 2: Ab Carthagine legatos in Macedoniam missos et rex adfirmauerat et ipsi parum constanter negauerant.
«Que Carthage eût envoyé des ambassadeurs en Macédoine, c’est ce que le roi avait affirmé et que les Carthaginois, pour leur part, avaient nié, mais avec trop peu de fermeté.»
- Pline le Jeune, Epist. 1, 16, 6, à propos de lettres fort bien écrites: Quae siue uxoris sunt, ut adfirmat, siue ipsius, ut negat, pari gloria dignus …
«Qu’elles soient de sa femme comme il le prétend, ou de lui comme il le nie, il mérite une gloire égale…»
9) Voir JOFFRE, 1995, p.255.
10) Voir JOFFRE, 1995, p.268-270.
11) Cf. supra § 4.1.1.2.
12) De même Cic., Planc., 84: … miseris et laborantibus negare nihil possumus.
« … nous ne pouvons rien refuser aux personnes malheureuses et qui souffrent.»;
Cic., Att. 7, 17, 2; Phil. 8, 25.
13) De même Liv. 10, 5, 2; Sén., Epist., 78, 22.
14) De même Liv. 40, 36, 2.
15) Voir FLECK, 2008, 287 et 379 et, dans le DHELL, 1ère partie “Lexique latin”, 1ère sous-partie “Dictionnaire” : s.v. quin § 4. 2. B. 1. Cf. ORLANDINI, 2001, p.89-93.
16) De même Sil. It. 9, 534.
17) - Liv. 4, 43, 2: Itaque triumphus negatus; ceterum, ob Sempronianae cladis leuatam ignominiam, ut ouans Vrbem intraret concessum est.
«Aussi lui refusa-t-on le triomphe ; mais, pour avoir atténué la honte de la défaite de Sempronius, il lui fut accordé de faire son entrée en ville avec l’ovation.»
(trad. G. Baillet);
- Pline l’Ancien, HN 18, 187: Vergilius alternis cessare arua suadet – si patiantur ruris spatia, utilissimum procul dubio est - quod si neget condicio, far serendum, unde lupinum aut uicia aut faba sublata sint ….
«Virgile conseille de laisser reposer les champs une année sur deux – si l’étendue du domaine le permet, c’est très utile sans doute; si cela n’est pas possible, il faut semer de l’amidonnier dans le champ où on a récolté du lupin ou de la vesce … »
(trad. H. Le Bonniec).
18) Voir MARTIN, 1992, p.89 et MOUSSY, 2011, p.126-129.
19) - Tert., Ad Marc. 4, 548: … sententia haereticorum negantium carnis salutem … \\  «… la pensée des hérétiques qui nient le salut de la chair …»;
- Tert., Adu. Marc. 3, 388: … antichristos … negantes Christum in carne uenisse …
«… les ennemis du Christ disant que le Christ n’est pas venu en prenant la forme de la chair …».
20) De même Tert., Ad Valent., 178 ; Cypr., Epist. 59, 12.
21) Tert., Scorp., 167 ; Adu. Prax., 29 ; Cypr., Epist. 16, 2 ; Ambr., Iac. 1, 6, 21; Aug. Doctr., 4, 29.
22) - Rhét. Her.: 3 occurrences; - Cicéron: 3 (discours et traités de rhétorique), 2 (traités philosophiques).
23) Rhét. Her., 4, 59, à propos de l’éloquence: Et quomodo quattuor de causis sumitur, item quattuor modis dicitur : per contrarium, per negationem, per conlationem, per breuitatem … Per negationem dicetur probandi causa hoc modo: ‘Neque equus indomitus, quamuis bene natura compositus sit, idoneus potest esse ad eas utilitates quae desiderantur ab equo; neque homo indoctus, quamuis sit ingeniosus, ad uirtutem potest peruenire.’
«Étant utilisée pour quatre motifs, l’éloquence s’exprime aussi de quatre façons: par le contraire, la négation, le parallèle et le rapprochement rapide… Pour démontrer, la comparaison sera employée sous forme de négation de la façon suivante : ‘Non, un cheval qui n’a pas été dompté, quelle que soit l’excellence de sa complexion naturelle, ne peut rendre les services que l’on attend d’un cheval; et quelqu’un d’ignorant, si dévoué soit-il, ne peut pas davantage devenir un homme de valeur’.»
(trad. G. Achard).
De même Cic., Part., 102 ; Inu., 1, 28, 42 ; Sull., 39.
24) Cic. Fat., 8, 15: Quaero enim, si Chaldaei ita loquantur, ut negationes infinitarum coniunctionum potius quam infinita conexa ponant, cur idem medici, cur geometrae, cur reliqui facere non possint?
« Je vous le demande en effet : si les Chaldéens énonçaient des propositions générales niant des conjonctions d’ordre général plutôt que des rapports conditionnels généraux, pourquoi les médecins, les géomètres et tous les autres ne pourraient-ils pas faire de même?» 
(trad. A. Yon – Fr. Guillaumont modifiée).
25) De même Tert., Mon.,15, à propos de la chair: Cur illam in alia causa neque sustinent neque uenia fouent, cum tormentis expugnata est in negationem?
«Pourquoi dans une autre ne la soutiennent-ils pas ni ne l’excusent-ils pas affectueusement, quand on la met, cette chair, à la torture pour la forcer à nier
(trad. P. Mattéi, Édition Sources Chrétiennes).
26) Apul., M., 10, 4 : Repentino malo perturbatus adolescens, quamquam tale facinus protinus exhorruisset, non tamen negationis intempestiua seueritate putauit exasperandum, sed cautae promissionis dilatione leniendum.
«Bouleversé par cette catastrophe soudaine, le jeune homme, bien qu’il frissonnât d’horreur devant un tel forfait, pensa qu’il ne fallait pas envenimer la situation par la rigueur inopportune d’un refus et qu’il valait mieux l’apaiser par une prudente promesse dilatoire.»
27) Tert., Fug., 1, 29 : Haec pala illa, quae et nunc dominicam aream purgat, ecclesiam scilicet, confusum aceruum fidelium euentilans et discernens frumentum martyrum et paleas negatorum.
« C’est un van au moyen duquel le seigneur purifie son aire qui est l’église même en agitant de son souffle ce confus magma de fidèles pour séparer le froment divin des martyrs d’avec la paille stérile des apostats
28) Tert., Paen., 9, 2: Confiteantur singuli … delictum suum …
« Que chacun avoue sa faute … »
29) Gell. 10, 4 capit. : Quod P. Nigidius argutissime docuit nomina non positiua esse, sed naturalia.
« Que Nigidius a enseigné avec beaucoup de pénétration que les noms n’étaient pas établis par convention, mais naturels.»
30) Au sens de « nier » : - Cic., Cael., 65 ; - Val. Max. 8, 4, 2; - Suét., Ner., 35, 2. Au sens de « refuser » : - Cic., Verr., II, 4, 76 ; - Mart. 4, 81, 4 ; - Lact., Diu., 1, 17, 17.
31) Voir VAN LAER, 2010, p.246-249.
32) Voir GARCIA-HERNANDEZ, 1995, p.308.
33) De même Hier, Epist., 42, 2.
34) - Varr., RR., 2, 10, 9, mœurs en Illyrie: Nec non etiam hoc, quas uirgines ibi appellant, non numquam annorum uiginti, quibus mos eorum non denegauit, ante nuptias ut succumberent quibus uellent et incomitatis ut uagari liceret et filios habere.
«J’ajoute que celles que là-bas on appelle vierges, parfois âgées de vingt ans, se donnent avant leur mariage à qui leur plaît - la coutume du pays ne le leur défend pas – et elles ont le droit d’aller et de venir sans être accompagnées et d’avoir des enfants.»
(trad. Ch. Guiraud).
- Liv. 44, 22, 13: Si quis est, qui, quod e re publica sit, suadere se mihi in eo bello, quod gesturus sum, confidat, is ne deneget operam rei publicae et in Macedoniam mecum ueniat. \\  «S’il est quelqu’un qui s’assure d’être en mesure de me donner des conseils utiles à l’État dans la guerre que je vais faire, qu’il ne refuse pas ses services à l’État et qu’il vienne avec moi en Macédoine.»
(trad. P. Jal).
- Tert., Ad. Marc., 4, 28: Christus uero postulatus a quodam ut inter et fratrem ipsius de diuidenda hereditate componeret, operam suam, et quidem tam probae causae, denegauit.
«Le Christ, lui, sollicité par quelqu’un pour régler un différend entre lui et son frère sur le partage d’un héritage, refusa son concours quand il s’agissait d’une cause si honnête.»
35) Voir BRACHET, 2000, 82-83.
36) - Virgile: 4 occurrences; - Horace, 1; - Lucain: 1; - Stace: 1; - Valérius Flaccus: 1; - Columelle: 1; - Sénèque: 1; - Quintilien: 1; - Pline le Jeune: 1.
37) De même - Virg., En. 7, 423; - Luc. 3, 262.
38) De même Pline le Jeune, Epist., 10, 96, 7.
39) Ambr., Off., 1, 49, à propos de ceux qui estiment que Dieu n’a pas le souci du monde: Quod si aut Deum creatorem suum abnegant aut ferarum et bestiarum se haberi numero censent, quid de illis dicamus qui hac se condemnant iniuria?
«S’ils renient Dieu leur créateur, ou s’ils estiment qu’ils sont comptés au nombre des bêtes sauvages et des animaux, que dire des gens qui se condamnent par cet outrage?»
(trad. M. Testard);
de même, - Tert., Fug.,12; - Nouat., Trin., 11, 10; - Lact., Div, 7, 27, 6; - Arn., Adu. Nat., 2, 51.
40) Le datif sibi à la place d’ipsum s’analyse comme un «écho au sujet»: voir SERBAT, 1996, p.579.
41) Définition empruntée au Trésor de la Langue Française, s. v. Abnégation, vol. 1.