mandūcāre

(verbe)



5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

Mandūcāre est un verbe dénominatif (dé-substantival) offrant un thème d’infectum en -ā- formé sur le substantif mandūcus, -i M. « bâfeur, goinfre », qui est lui-même constitué du radical latin mand- de mandĕre « jouer des mâchoires » et du suffixe –ūcus agentif. L’analyse synchronique mand-ūc-āre et le rapprochement avec mandere et mandūcus sont illustrés par le passage suivant de Varron (cf. § 5.2.). Cette analyse synchronique est aussi celle que l’on peut faire en diachronie.

5.2. Les interprétations et ré-analyses synchroniques des auteurs latins

Le verbe manducare est associé en synchronie par Varron à mandĕre « jouer des mâchoires, mâcher » et à son dérivé agentif mandūcus « celui qui joue des mâchoires, l’ogre, le goinfre » (cf. § 2 et 3) :

  • Varr. L. 7, 5, 95 : Apud Matium :
    Corpora Graiorum maerebat mandier igni.
    Dictum mandier a mandendo, unde manducari, a quo et in Atellanis Dossenum uocant Manducum.

    « In Matius : Grief he felt that the bodies of Greeks were chewed by the fire. Mandierto be chewed’ is said from mandereto chew’, whence manducarito chew’ from which also in the Atellan Farces they call Dossennus ‘Humpback’ by the name Manducus ‘Chewer’. » (traduction Roland G. Kent, Coll. Loeb 1967)
    « Chez Matius, on trouve : Il éprouva du chagrin de ce que les corps des Grecs étaient réduits par le feu. Mandier (‘être mâché’) vient de mandere (‘mâcher’), d’où manducari (‘mâcher’), à partir duquel aussi dans les atellanes on appelle Dossenus : Manducus (le ‘Goinfre Mâcheur’). »

Un grammairien tardif (cf. R. Maltby 1991, s.v. manducare p. 363) a pu interpréter manducare comme un composé du verbe duco, ducere « conduire » avec un premier terme associable à manus « main » avec un sens littéral de « porter la main à sa bouche » (manum ad os duco) :

  • Eutych. GLK V, 486, 8 : et manduco manducas, licet a duco ducis uerbo uidetur componi, tamen cum nomine compositum, quasi manum ad os duco, iure primae est.

5.3. « Famille » synchronique du terme

De mandĕre « jouer des mâchoires » ont été dérivés des termes mettant en valeur le sème de la gloutonnerie :

- le substantif mandō, -ōnis M. « glouton » (avec un suffixe -ōn-1)),

- mandibulum (-i Nt) / mandibula « mâchoire(s) » (avec un suffixe d’instrument en –bulum « ce qui sert à mâcher »),

- mandūcus, -ī M. « celui qui mâche, qui mange beaucoup, glouton, goinfre » et « ogre » dans la comédie atellane (cf. § 2 et 3) ; sur mandūcus est bâti mandūcō, -ōnis M. « le bâfreur » (avec un suffixe -ōn-).

Le substantif māsūcius, -ii M. « goinfre » (cité par P.F. 123,1) est probablement bâti sur le même radical latin avec le suffixe agentif -ūcus suivi du suffixe -ius (< *mānsūcius).

Sur le thème verbal mandūcā- de mandūcāre sont formés des termes liés au procès de « manger » :

- le substantif nom d’agent en -tor : mandūcā-tor (-tōris) M. « celui qui mange, mangeur »,

- le nom de procès en -tio : mandūcā-tiō (-tiōnis) F. « l’action de manger »,

- l’adjectif mandūcā-bilis « qui peut être mangé », « mangeable » (tardif : Iren.).

Les verbes préverbés en com- faits sur manducare se rattachent soit au sens ancien de « mâcher entièrement » au –IIe s. av. J.-C. : com-mandūcor chez Lucilius avec la valeur ancienne de com-, soit au sens évolué de « manger, ronger » au +Ier s. apr. J.-C. : com-mandūcō (Plin. HN).

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

Mandūcāre devint l’un des lexèmes non marqués et usuels pour dénoter le procès de « manger » après un long processus de supplétisme associant au moins trois autres lexèmes : ēsse, comēsse / comedere et cēnāre, selon des variations diaphasiques et diatopiques complexes.

Le procès de « manger » était en effet dénoté en latin archaïque par le lexème ēsse / edere, qui rapidement fut évincé en latin archaïque ou classique par son préverbé perfectif comēsse / comedere (dans la langue parlée familière) et par cēnāre « dîner », puis « manger » (dans la langue parlée des gens cultivés de Rome).

Ce dernier lexème a pu être remplacé par mandūcāre dans la langue parlée familière (même des gens cultivés) à partir du Ier siècle après J.-C. si l’on se fie au passage de Suétone (Aug. 76,4) présenté au § 4.2..

Le préverbé comēsse / comedere, marqué au départ par l’aspect perfectif, « manger entièrement », a sans doute été vite usuel dans la langue parlée en remplacement d’ēsse, qui était peu étoffé et avait une flexion irrégulière et défective. Mais la fréquence de comēsse / comedere a probablement diminué dans le parler citadin dès le Ier siècle après J.-C. Cependant, il est resté le lexème usuel dans certaines zones géographiques et dans certaines provinces romaines (cf. le terme en espagnol, portugais).

On a préféré à Rome deux verbes de la première conjugaison : cēnāre et mandūcāre, dont le paradigme est régulier et facile à conjuguer, puisqu’ils reposent sur un thème d’infectum en -ā- sur lequel se bâtit régulièrement le thème de perfectum. En outre, leurs sèmes spécifiques pouvaient être effacés : par extension sémantique, processus qui supprime les sèmes spécifiques, ils ont servi à dénoter le même procès que (com)ēsse / comedere, puis en sont devenus des variantes diastratiques et diatopiques.

Ainsi, cēnāre fut-il étendu à tous les repas de la journée dans la langue parlée des gens cultivés de Rome, en parallèle avec mandūcāre, qui est d’un niveau de langue plus familier. Le dîner dénoté par cēnāre correspondait au repas principal de la journée. Par extension, le terme s’est trouvé apte à dénoter le déjeuner dans l’usage d’une élite sociale ; dans un niveau de langue plus familier, c’est mandūcāre « mâcher », puis « manger », qui s’est peu à peu répandu comme terme usuel orthonymique.


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1) Pour ce suffixe : F. GAIDE 1988.