mandūcāre

(verbe)



4.2. Exposé détaillé

A. « Mâcher »

Mandūcāre dénotait au départ l’activité des mâchoires : le verbe signifiait « jouer des mâchoires », « mâcher » des aliments ou des médicaments.

Il est associé en synchronie par Varron à mandere « jouer des mâchoires, mâcher » et à son dérivé agentif mandūcus, -ī M. « celui qui joue des mâchoires », « le goinfre », ce terme étant le nom de l’ogre dans la comédie atellane, dans la pompa circensis. Cet ogre avait d’énormes mâchoires et faisait claquer ses dents pour effrayer les enfants (cf. P. Fest. 115 L.). Le verbe manducare signifie alors « bâfrer » pour un être humain ou pour un ogre, et dénote le procès de manger en grande quantité et de manière anormale.

A.1. Mâcher, réduire en bouillie pour des entités variées

Le verbe manducare est employé au participe parfait passif manducatus, -a, -um dans :

  • Varr. R. 3, 7, 9 (à propos des poussins des pigeons): Qui solent saginare pullos columbinos, quo pluris vendant, secludunt eos … Deinde manducato candido farciunt pane […].
    “Those who practise the fattering of squabs to increase their selling price, shut them up …; then they stuff them with white bread which has been chewed.” (traduction William Davis Hooper, 1967, coll. Loeb)
    “Ceux qui pratiquent l’engraissement des pigeonneaux pour les vendre plus cher les enferment … ; puis ils les engraissent avec du pain blanc qui a été réduit en bouillie.”

Il ne s’agit probablement pas ici du procès de “mâcher” au sens strict (dans une bouche humaine), mais de celui d’écraser (le pain blanc) avec un liquide afin d’obtenir une sorte de bouillie.

Par contre, dans le passage suivant du même Varron, dans un niveau de langue plus élevé (puisqu’il s’agit du De lingua Latina), la forme manducari est probablement la variante déponente du verbe :

  • Varr. L. 7, 5, 95 : Apud Matium :
    Corpora Graiorum maerebat mandier igni.
    Dictum mandier a mandendo, unde manducari1), a quo et in Atellanis Dossenum uocant Manducum.

    « In Matius : Grief he felt that the bodies of Greeks were chewed by the fire. Mandierto be chewed’ is said from mandereto chew’, whence manducarito chew’ from which also in the Atellan Farces they call Dossennus ‘Humpback’ by the name Manducus ‘Chewer’. » (traduction Roland G. Kent, Coll. Loeb 1967) (cf. § 3.0.1)
    « Chez Matius, on trouve : Il éprouva du chagrin de ce que les corps des Grecs étaient réduits par le feu. Mandier (‘être mâché’) vient de mandere (‘mâcher’), d’où manducari (‘mâcher’), à partir duquel aussi dans les atellanes on appelle Dossenus : Manducus (le ‘Goinfre Mâcheur’). »

A.2. Mâcher des plantes médicinales

Parfois, l’action de « mâcher » s’applique plus spécifiquement à une plante et vise une médication :

Varr. frg. Non. p. 551, 12 : […] manducata portulaca […].
« du pourpier mâché ». (traduction M.-A. Julia)

B. « Manger »

Puis le lexème, dans la langue parlée, tend à perdre ses sèmes spécifiques (notion de grande quantité et connotation dépréciative) jusqu’à recevoir le sens générique neutre et non marqué de « manger ».

EM dans le DELL précisent que le lexème a pénétré dans la langue parlée familière des gens lettrés, au plus haut de la société : « Auguste l’employait ». L’un des premiers témoignages du verbe au sens de « manger » se rencontre, en effet, chez Suétone (Aug. 76,4) sous la plume d’Auguste, en co-occurrence avec plusieurs autres verbes entrant dans la classe sémantique de « manger » (uesci, gustare, comesse, cenitare)2) :

  • Suet. Aug. 76, 2-5 : Vescebaturque et ante cenam quocumque tempore et loco, quo stomachus desiderasset. Verba ipsius ex epistulis sunt : ‘Nos in essedo panem et palmulas gustauimus’. Et iterum : ‘Dum lectica ex regia domum redeo, panis unciam cum paucis acinis uuae duracinae comedi’. Et rursus : ‘ne Iudaeus quidem, mi Tiberi, tam diligenter sabbatis ieiunium seruat quam ego hodie seruaui, qui in balineo demum post horam primam noctis duas buccas manducaui prius quam ungui inciperem’. Ex hac inobseruantia nonnumquam uel ante initum uel post dimissum conuiuium solus cenitabat, cum pleno conuiuio nihil tangeret. \\ « Il consommait de la nourriture même avant le dîner, quelle que soit l’heure et quel que soit le lieu, quand son estomac en avait eu besoin. Voici ses propres termes dans une de ses lettres : ‘Pour notre part, dans la voiture, nous avons mangé légèrement (avons pris une collation) avec du pain et des dattes’. Et (dans une autre lettre) il écrit de nouveau : ‘En revenant en litière du portique chez moi, j’ai mangé une once de pain avec quelques grains de raisin sec’. Et encore une fois (ailleurs) : ‘Pas même un Juif, mon cher Tibère, n’observe mieux le jeûne du sabbat que je ne l’ai fait aujourd’hui, moi qui, seulement au bain, après la première heure de la nuit, ai mangé deux bouchées, avant que l’on commence à me frictionner.’ En raison de cette absence de régularité, assez souvent il avait l’habitude de dîner seul soit avant le début, soit après la fin du banquet, alors qu’il ne touchait à aucun plat pendant le repas lui-même. »

Les différents verbes « manger » de ce passage, qui ont tous pour sujet grammatical et agent Auguste, ne sont pas synonymes. Le premier uescebatur est employé par l’auteur, Suétone, dans la partie narrative : en choisissant le verbe uescī « se nourrir », terme ancien d’un assez haut niveau de langue, Suétone souligne son intention apologétique.

En revanche, les trois autres verbes (gustauimus, comedi, manducaui) sont cités par Suétone dans des discours rapportés comme employés par Auguste dans ses lettres à la 1ère personne (du sg. ou du pl.). Ils ont des compléments d’objet direct à l’accusatif de sens assez proches (panem et palmulas ; panis unciam ; duas buccas) et dénotant de petites quantités de nourriture. Cela prouve, d’une part, que le préverbe com- de comedi n’a plus sa valeur perfective (« manger complètement, tout manger »), et, d’autre part, que mandūcāre n’a plus le sème de « grande quantité ». Or, ces occurrences relèvent de la langue parlée : les lettres à des intimes autorisent un style moins soutenu que les autres genres d’énoncés, ce qui justifie l’emploi de gustauimus et comedi, deux lexèmes de la langue quotidienne courante.

Quand la lettre est adressée à un proche, elle est rédigée dans un style plus familier encore, comme l’illustre le choix de manducaui, le verbe de la langue parlée familière, à l’adresse du fils adoptif d’Auguste. Il manque toutefois d’autres témoignages, à la même période, de mandūcāre à d’autres personnes grammaticales ou d’autres temps pour certifier l’existence d’un véritable supplétisme3) régulier à cette date.

De même, il n’est pas possible, pour saisir les premiers emplois nets de mandūcāre au sens générique de « manger », de trancher catégoriquement entre « mâcher » et « manger »  chez Apulée4) dans le passage suivant. En effet, le vocabulaire employé par Apulée est particulièrement délicat à interpréter puisque cet auteur a coutume de recourir à des termes qui ne sont plus en usage à son époque et qu’il va rechercher chez les auteurs de l’époque archaïque, et notamment chez Plaute :

  • Apul. Met. 4, 22, 6-7 : Nec me tamen instanter ac fortiter manducantem uel somnus imminens impedire potuit. Et quamquam prius, cum essem Lucius, unico uel secundo pane contentus mensa decederem, tunc uentri tam profundo seruiens iam ferme tertium qualum rumigabam.
    « Mais moi je continuais à mâcher [le pain] avec patience et courage, même le sommeil qui m’envahissait ne put m’arrêter. Et alors qu’autrefois, lorsque j’étais Lucius, il me suffisait d’un pain ou deux avant de quitter la table, pour satisfaire un ventre aussi profond que celui que j’avais maintenant j’en étais déjà à ruminer ma troisième corbeille. » (traduction P. Grimal, 1975, Gallimard)

Manducantem fonctionne à côté du verbe tardif rumigabam : P. Grimal choisit de traduire le premier par « mâcher », le second par « ruminer » (ce qui est également la traduction donnée par le Gaffiot). Mais P. Vallette, dans la CUF, traduit manducantem par fr. mâcher et tertium qualum rumigabam par « j’expédiais … une troisième corbeille », considérant de ce fait implicitement que rumigare a dans ce passage le sens d’« avaler ». En effet, le verbe rumigare est analysable en rūm-ĭg-a-re, associable à rūma, -ae F. « estomac, ventre » en premier terme et, en second terme, au radical ăg- du verbe agere, le tout étant suivi du morphème -ā- pour former le thème d’infectum d’un verbe de la 1ère conjugaison. Apulée a probablement créé ce verbe sur le modèle de rēmĭgāre « ramer » (rēm-ĭg-ā-re associable à rēmus, -i M. « rame, aviron »), lītĭgāre « se disputer, se quereller » (līt-ĭg-āre associable à līs, lītis F. « querelle »), etc.

C’est pourquoi il est difficile de savoir si Apulée dans ce passage emploie mandūcāre au sens ancien de « mâcher », ce qui serait possible puisque l’agent est un animal, ou au sens évolué de la langue parlée « manger ». Dans la seconde hypothèse, Apulée pourrait témoigner ici d’une évolution de la langue de son époque, qui aurait déjà étendu un lexème au départ propre aux animaux au procès humain de manger5).

B.1. « Manger » au sujet d’hommes

Quand le sujet-agent du procès est humain, le verbe « manger » est souvent associé au verbe « boire ». La lexie « manger et boire » ou « boire et manger » est attestée en latin archaïque sous la forme ēsse et bibere, en latin classique et postclassique sous la forme comesse (comedere) et bibere et en latin tardif sous la forme manducare et bibere.

  • Vulg. Tob. 12, 19 : Videbar quidem uobiscum manducare et bibere.
    « Vous croyiez me voir manger et boire avec vous. » (traduction M.-A. Julia)
  • Greg.-Tur. Hist. 5, 17 : Et manducantes simul atque bibentes dignisque se muneribus honorantes, pacifici discesserunt.
    « Tous mangèrent et burent ensemble, s’honorèrent mutuellement de présents dignes de tels personnages, et se séparèrent en paix. » (traduction M. Guizot, J.L.J. Brière, 1874, Didier et Cie)

B.1.1. Manger en particulier tel aliment

Dans la Vulgate, mandūcāre n’est pas synonyme de comēsse / comedere. Comēsse y renvoie au procès habituel de « se nourrir », au sens de « manger en général » tel aliment, sans référence temporelle ; mandūcāre, en référence à son sens premier de « mâcher », sert à décrire l’action même de « manger en particulier » tel aliment, lors d’un repas précis6) :

  • Vulg. Marc. 7, 1-2 et 5 : Et conueniunt ad eum Pharisaei et quidam de scribis uenientes ab Hierosolymis et cum uidissent quosdam ex discipulis eius communibus manibus id est non lotis manducare panes uituperauerunt […]. Interrogant eum Pharisaei et scribae : ‘quare discipuli tui non ambulant iuxta traditionem seniorum sed communibus manibus manducant panem’.
    « Les Pharisiens et quelques scribes venus de Jérusalem se rassemblent auprès de lui, et voyant quelques-uns de ses disciples manger des pains avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées, ils leur en firent reproche […]. Les Pharisiens et les scribes lui demandent : ‘Pourquoi tes disciples ne se comportent-ils pas suivant la tradition des anciens, mais mangent-ils leur pain avec des mains impures ?’ » (traduction M.-A. Julia)

Cette différenciation sémantique expliquerait le nombre assez élevé d’occurrences de manducauerunt (12) dans la Vulgate : le parfait, temps du récit, décrit l’action ponctuelle de la prise d’un repas. La fréquence plus élevée de l’infinitif présent mandūcāre par rapport à comedere (31 vs. 25 occurrences dans la Vulgate) s’expliquerait de la même manière : cette spécialisation sémantique est propre au latin de la Vulgate et ne se retrouve pas ailleurs dans le vocabulaire spécifiquement chrétien.

B.1.2. Emploi métaphorique et allégorique dans le vocabulaire spécifiquement chrétien

Dans le vocabulaire spécifiquement chrétien, le lexème a un emploi métaphorique et allégorique pour l’action de « manger » s’appliquant au corps du Christ, par exemple dans les textes bibliques :

  • Vulg. Ioh. 6, 50, 52-55 et 59 : Hic est panis de caelo descendens ut si quis ex ipso manducauerit non moriatur [ …]. Si quis manducauerit ex hoc pane uiuet in aeternum et panis quem ego dabo caro mea est pro mundi uita. Litigabant ergo Iudaei ad inuicem dicentes : ‘quomodo potest hic nobis carnem suam dare ad manducandum?’. Dixit ergo eis Iesus : ‘amen amen dico uobis, nisi manducaueritis carnem Filii hominis et biberitis eius sanguinem, non habetis uitam in uobis. Qui manducat meam carnem et bibit meum sanguinem habet uitam aeternam […]. Hic est panis qui de caelo descendit, non sicut manducauerunt patres uestri manna et mortui sunt, qui manducat hunc panem uiuet in aeternum’.
    « Ce pain est celui qui descend du ciel de sorte que celui qui en aura mangé ne mourra pas […]. Qui aura mangé de ce pain vivra éternellement, et le pain que moi je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde. Les Juifs se disputaient donc entre eux en disant : ‘Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ?’ Jésus leur dit donc : ‘En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous n’avez pas mangé la chair du Fils de l’homme et n’avez pas bu son sang, vous n’avez pas la vie en vous. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle […]. C’est le pain venu du ciel ; ce n’est pas comme la manne qu’ont mangée vos pères : eux sont morts ; qui mange ce pain vivra éternellement’. » (traduction M.-A. Julia)

La haute fréquence du lexème relevée chez Augustin au § 3.3. s’explique par la lecture complexe de l’expression : comme le montre le texte biblique précédent, les hommes ne comprennent pas comment la chair « humaine » pourrait être comestible. Mais la comparaison (cf. sicut, l. 7) avec la manne que Dieu avait déjà donnée à manger aux hommes explicite le sens du procès : il invite à manger sa chair, vraie nourriture au même titre que le pain de tous les jours ; l’hostie devra être ingérée comme tout aliment du repas. Il ne s’agit pas de se nourrir en général d’un aliment, mais de considérer l’assimilation de cet aliment, au moment du repas eucharistique, dans ce qu’elle a de plus physique.

B.2. « Manger » dit au sujet d’animaux

L’agent qui « mange », exprimé par le sujet grammatical de manducare, peut être un homme comme un animal :

  • Vulg. Luc. 15, 16 : Cupiebat implere uentrem suum de siliquis quas porci manducabant.
    « Il aurait voulu remplir son ventre des caroubes que mangeaient les porcs. » (traduction M.-A. Julia)

B.3. Emplois métaphoriques

En latin tardif, le terme connut le développement de trois emplois métaphoriques, liés au sème de voracité.

B.3.1. « prendre comme nourriture »

  • Aug. Psalm. 30, 2 serm. 2, 5 : quos domino lucramur, quodam modo manducat ecclesia.

« Ceux que nous gagnons à Dieu, en quelque sorte l’Eglise les prend comme nourriture. » (traduction M.-A. Julia)

B.3.2. « consommer en vue d’une perte »

  • Aug. Psalm. 100, 12 : neminem manducat diabolus nisi primo per tribulationem euerterit. 
    « Le diable ne nuit à personne s’il ne l’a d’abord accablé dans les tourments. » (traduction M.-A. Julia), litt. « ne mange personne », « ne dévore personne ».

B.3.3. « déchirer par de mauvais propos »

  • Vitae patr. 5, 4, 51 : bonum est monacho manducare carnem et bibere uinum, quam manducare in obtrectatione carnes fratrum.

« Il est préférable pour un moine de manger de la viande et de boire du vin que de déchirer dans le dénigrement la chair de ses frères. » (traduction M.-A. Julia), litt. « dévorer ».


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1) Il s’agit probablement dans ce passage de Varron de la forme déponente archaïque du verbe : cf. § 3.0.1.
2) Mais ce passage de Suétone (Aug.) ne contient pas le verbe ēsse « manger ».
3) Pour la définition du supplétisme verbal, voir M.-A. Julia (2005) : il s’agit de l’utilisation de nouvelles formes en remplacement de formes défectives ou défectueuses, à l’aide d’autres lexèmes issus du fonds lexical (et rarement empruntés à d’autres langues).
4) Pour d’autres exemples, cf. M.-A. JULIA (2005).
5) Pour les détails de la discussion, voir M.-A. JULIA (2005).
6) Le français possède un terme unique qui ne permet pas à lui seul de distinguer ces deux procès : on mange <en général> un laitage à chaque repas ou on mange <en particulier> un laitage à un repas. Pour les différentes acceptions de fr. manger, cf. le site du TLFi.