mandūcāre

(verbe)



3. Distribution dans les textes au cours de la latinité

3.0. Généralités

3.0.1. Premières occurrences dans les textes

Dans ses premières occurrences, c’est un verbe déponent1) :

  • Lucil.2) 456 éd. Marx = 482 éd. Warmington = éd. Charpin 14,3: apud Nonius 477, 12:
    ‘manducatur’ pro ‘manducat’…Lucilius ….Idem lib. XIV :
    cum illud quid faciat, quod manducamur in ore.

    « when what we munch in the mouth has some result. »
    ou « since he makes something – that something which we munch in the mouth. » (deux traductions proposées par E. H. warmington, Cambridge-London, coll. Loeb, 1967)
    « puisque ce que nous mâchons dans la bouche donne un résultat… » (traduction F. Charpin, CUF, 1979)
  • Afranius3) com.184 R. = 191 éd. Daviault (CUF, 1981) : apud Nonius 765 L. :
    Manducatur pro manducat … Afranius :
    …facile manducari qui potest.

    « …qui peut facilement mâcher. » (traduction A. Daviault)

Selon A. Daviault (dans son édition d’Afranius, en note 22 page 189), le verbe manducari dans ce passage, serait une manière d’exprimer le procès de manger et pourrait être une allusion au parasite.

Chez Pomponius, le déponent manducari « mâcher » est appliqué au procès réalisé par un âne et par un homme :

  • Pomponius4) Com. 96 éd. Frassinetti 1967 = Com. 100 éd. Ribbeck2,2 = Atellarum fragmenta 99 (selon LLT) : Nescio quis molam quasi asinus urget uxorem tuam,
    Ita opertis oculis manducatur ac molit.

Il est possible également que l’occurrence de manducari dans le texte suivant de Varron soit la forme déponente du verbe :

  • Varr. L. 7, 5, 95 : Apud Matium :
    Corpora Graiorum maerebat mandier igni.
    Dictum mandier a mandendo, unde manducari, a quo et in Atellanis Dossenum uocant Manducum.

    « In Matius : Grief he felt that the bodies of Greeks were chewed by the fire. Mandierto be chewed’ is said from mandereto chew’, whence manducarito chew’ from which also in the Atellan Farces they call Dossennus ‘Humpback’ by the name Manducus ‘Chewer’. » (traduction Roland G. Kent, Coll. Loeb 1967)

Mais chez Varron lui-même (par exemple R. 3,7,9) le verbe apparaît aussi comme « normalisé » selon le procédé de l’activation d’un déponent (terminologie de P. Flobert) sous la forme manducare actif vs manducari passif. On le rencontre ainsi au passif chez Varron (R. 3,7,9), à l’actif chez Suétone (Aug. 76), etc. (voir § 4 et § 5).

3.0.2. Répartition et distribution des occurrences dans les textes au cours de la latinité

Le verbe manducare est un lexème de haute fréquence avec 3 173 occurrences depuis le début de la latinité jusqu’au Ve siècle après J.-C. (selon le CLCLT-6). Mais il est essentiellement attesté à partir du IVe siècle après J.-C. et l’œuvre d’Augustin fournit le tiers de ses occurrences.

3.0.3. Fréquence comparée des formes flexionnelles

Le verbe manducare est majoritairement attesté à la forme d’infinitif présent actif, manducare (506 occurrences sur les 3 173 relevées au § 3.0.2), et à la 3ème personne du singulier du présent de l’indicatif, manducat (293 occurrences). Il est également bien attesté au parfait de l’indicatif, à la 3ème personne du singulier et du pluriel, manducauit (161 occurrences) et manduca(ue)runt (145 occurrences).

Les autres formes ont une fréquence (beaucoup) plus faible.

Les formes suivantes sont classées par ordre décroissant de fréquence :

manducauerit (105), manducet (113), manducabis (98), manducant (95), manduca (92), manducemus (90), manducandum (75), manducaueritis (65), manducans (64), manducabunt (61), manducatis (58), manducaui (58), manducent (55), manducabitis (54), manducabit (53), manducando (53), manducantem (53), manducate (53), manducaret (47), manducetis (42), manducabant (35), manducamus (34), manducabat (33), manducabo (31), manducarent (30), manducandi (28), manducasti (28), manducatur (28), manducantes (27), manducauimus (26), manducari (23), manducauerint (21), manducasse (19), manducas (17), manducabimus (17), manduces (17), manducares (17), manducauerimus (17), manducetur (16), manducanda (13), manducem (13), manducaturi (12), manducabam (11), manducaueris (10), manducastis (9), manducauerat (7), manducante (7), manducasset (7), manduco (6), manducabatur (6), manducantibus (6), manducantis (6), manducaturus (6), manducaretur (6), manducata (6), manducanti (5), manducatus (5), manducarem (4), manducaremus (4), manducati (4), manducandam (4), manducantur (4), manducaturum (4), manducassent (3), manducari (3), manducabitur (3), manducantium (3), manducaturo (2), manducauerant (2), manducentur (2), manducandus (2), manducatum (2), manducato (2), manducabuntur (2), manducandis (2), manducabamus (2), manducaris (1), manducatur (1), manducamus (1), manducamur (1), manducantur (1), manducaui (1), manducauere (1), manducaberitis (1), manducemus (1), manducetur (1), manducaretis (1), manducata (1), manducatae (1), manducatam (1), manducatum (1), manducatos (1), manducandi (1), manducandae (1), manducandos (1), manducantem (1), manducantia (1), manducaturis (1), manducaturos (1), manducasse (1), manducauisse (1).

Le verbe manducare est très bien attesté aux personnes du dialogue (1ère et 2ème pers.), ce qui témoigne de sa vitalité dans la langue parlée familière.

3.1. Distribution diachronique (périodes d’attestation)

Le verbe manducare est attesté tout au long de la latinité, mais majoritairement chez les auteurs chrétiens et plus précisément dans le vocabulaire technique spécifiquement chrétien et dans les textes bibliques. Il est passé dans certaines langues romanes.

Nombre d’occurrences Fréquence relative ( pour 1 000 000 mots)
IIIe-IIe siècle av. J.-C. 2 8
Ier siècle av. J.-C. 3 2
Ier siècle ap. J.-C. 20 8
IIe siècle ap. J.-C. 8 7
IIIe siècle ap. J.-C. 67 85
IVe siècle ap. J.-C. 878 142
Ve siècle ap. J.-C. 2 195 188
Total 3173 130

3.2. Distribution diastratique (diaphasique)

Mandūcāre est devenu le lexème non marqué et usuel pour dénoter le procès de « manger » après un long processus de supplétisme associant au moins trois autres lexèmes : ēsse, comēsse et cēnāre, selon des variations diaphasiques et diatopiques complexes.

Le procès de manger était en effet dénoté en latin archaïque par le lexème ēsse, qui rapidement fut évincé en latin archaïque ou classique par son préverbé comēsse (dans la langue parlée familière ; sens ancien « manger complètement » lié au sémantisme du préverbe com-) et par cēnāre « dîner », puis « manger » (dans la langue parlée des gens cultivés de Rome). Ce dernier verbe cenare fut remplacé par mandūcāre, usuel dans la langue parlée familière à partir du Ier siècle après J.-C. si l’on se fie au passage de Suétone (Aug. 76) présenté au § 4.2..

Le préverbé comēsse, marqué au départ par l’idée de complétude et de perfectivité du procès au sens de « manger entièrement », a sans doute été vite usuel dans la langue parlée en remplacement d’ēsse, qui était trop peu étoffé sur le plan phonique et phonétique, n’offrait pas d’oppositions contrastives suffisantes avec le verbe ĕsse « être » et avait une flexion irrégulière (ancien présent athématique) et défective. Mais comēsse est probablement sorti du parler citadin dès le Ier siècle après J.-C. tandis qu’il reste le lexème usuel dans certaines provinces romaines.

Une variante morphologique de forme plus régulière (fléchie selon le type legere thématique) apparaît en latin dès l’époque archaïque : comĕdĕre « manger, dévorer, ronger, dissiper » (Pl., Tér., Cic.).

A comēsse / comedere, à Rome et dans d’autres régions, on a préféré deux autres verbes de la première conjugaison : cēnāre et mandūcāre dont le paradigme est régulier et facile à conjuguer, puisqu’ils reposent sur un thème d’infectum en …ā- sur lequel se bâtit régulièrement le thème de perfectum. En outre, leurs sèmes spécifiques pouvaient être effacés : par extension sémantique, ils ont servi à dénoter le même procès que (com)ēsse, puis en sont devenus des variantes diastratiques et diatopiques.

Ainsi, cēnāre fut-il étendu à tous les repas de la journée dans la langue parlée des gens cultivés de Rome (alors qu’à l’origine il concernait seulement la cena, le repas du soir), en parallèle avec mandūcāre, qui est d’un bas niveau de langue. Le dîner dénoté par cēnāre correspondait au repas principal de la journée. Par extension, le terme s’est trouvé apte à dénoter le déjeuner dans l’usage d’une élite sociale. Dans un plus bas niveau de langue, c’est mandūcāre « mâcher », puis « manger », qui s’est peu à peu répandu comme terme usuel orthonymique. Le sens premier « mâcher » était la description visuelle de l’action des mâchoires chez les animaux et les ogres avant que ceux-ci n’ingèrent l’aliment.

Mandūcāre est exclu de la poésie.

Mandūcāre a une bonne fréquence dans le vocabulaire chrétien spécialisé (cf. § 4.2. B.1.1.).

3.3. Distribution diatopique (dialectale, régionale)

La Gaule de la fin du VIe siècle apr. J.-C. possédait peut-être les deux verbes, comedere et mandūcāre, selon une variation diatopique, avant l’élimination de comedere au cours du Haut Moyen Âge ; seul donc mandūcāre restera en ancien-français.

La péninsule ibérique a gardé le type comedere, à l’infinitif normalisé : l’espagnol et le portugais ont comer (cf. § 7).

3.4. Distribution par auteur, par œuvre

Peu d’auteurs emploient mandūcāre. Ce verbe a une fréquence particulièrement basse chez les auteurs des périodes III à VII : Varron, Sénèque, Celse, Pline l’Ancien, Pétrone, Apulée, Suétone ; mais il a une fréquence particulièrement élevée chez saint Augustin (fréquence expliquée au § 4.2. B.1.2.). La fréquence de mandūcāre augmente de manière notable à partir du IIe siècle après J.-C.

• Période I. Plaute : des origines à la mort d’Ennius

Plaute
0

• Période II. Térence : de Caton à l’époque de Sulla

Caton Térence
0 0

• Période III. Cicéron : la fin de la République (80-43)

Cicéron César Varron Salluste
0 0 2 0

• Période IV. Virgile : le siècle d’Auguste (43 av. JC-14 ap. JC)

Tite-Live Ovide Virgile Horace
0 0 0 0

• Période V. Sénèque : la dynastie julio-claudienne

Pline l’Ancien Columelle Celse Lucain Pétrone Sénèque
11 0 3 0 2 1

• Période VI. Tacite : des Flaviens à Trajan (69-117 ap. J.-C)

Martial Juvénal Tacite Pline le Jeune
0 0 0 0

• Période VII. Apulée : Hadrien et les Antonins (117-192)

Aulu-Gelle Apulée Suétone
0 1 1

• Période VIII. Tertullien et l’Histoire auguste : des Sévères à Constantin (193-337) 

Tertullien Lactance Minucius Felix Arnobe Histoire Auguste Cyprien
33 0 0 33 1 29

• Période IX : du milieu du IVe s. au début du Ve, l’Empire après Constantin jusqu’à Honorius (337-423) 

Augustin Jérôme Ammien Marcellin Egérie Macrobe Donat Martianus Capella Ausone
1601 208 0 12 0 0 0 0

• Période X : du milieu du Ve à la fin du VIe

Grégoire de Tours Priscien
2 2

La fréquence de manducare commence à augmenter avec les premiers auteurs chrétiens : Tertullien (33 occ.), Arnobe (33 occ.), Cyprien (29 occ.).


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1) P. FLOBERT, Les verbes déponents … s.v. manducor p. 204.
2) C. Lucilius : chevalier romain mort en -103 av. J.-C.: Saturarum frg. (éd. Marx 1904-1905; éd. Charpin 1-3, CUF,1978-1991).
3) L. Afranius : poète comique de la fin du –IIe s. av. J.-C. : Com. éd. Ribbeck 2,2.
4) L. Pomponius Bononiensis, Atellarum fragmenta. Poète comique d’atellane, contemporain de Lucrèce (environ -89 av. J.-C.).