mallĕus, -ī (m.)

(substantif)



7. Descendance du lexème

7.1. Les descendants du lexème dans les langues romanes par la voie phonétique

7.1.1. Phonétique et phonologie

Le substantif latin mallĕus a comme descendants dans les langues romanes les substantifs suivants : roum. maĭu, it. maglio, sarde (Logudoro) mádzu [‘maddzu] / máǧǧu [‘maddʒu], sarde (Campidano) mállu, frioul. mai, franç. mail, provençal malh, catalan mall, qui dénotent tous le maillet ; ainsi que : esp. majo [‘maxo] « batteuse », port. malho « fléau » REW, s.u..

It. maglio [‘maλλo] présente la palatalisation régulière en toscan de la consonne latérale [l] devant [j]. A date latine -[ĕ]- devant voyelle passe à [j], phénomène qui entraîna la palatalisation de [l] et son évolution vers [λ].

Cependant, dans le domaine italo-roman, il existe d’autres traitements phonétiques de la latérale latine : dans le parler populaire de Florence, la latérale palatale [λ] fut remplacée par l’occlusive palatale [ɟ] : [‘maɟɟo], de la même façon qu’on prononce [‘fiɟɟa] pour figlia « fille », [‘mεɟɟo] pour meglio « mieux », etc.

7.1.2. Sémantique

  • En français

Du point de vue sémantique, fr. mail a perdu son sens premier de «gros marteau de fer» et a acquis une valeur spécialisée: il dénote le «maillet à long manche pour pousser la boule de bois (au jeu de mail)» et, par extension métonymique, le jeu de mail lui-même. La première attestation de fr. mail dans le sens de «jeu de mail» date de 1636, selon Le Grand Robert et le DHLF, s.u.. Par un autre processus métonymique, fr. mail en est venu à dénoter la promenade publique où l’on jouait au mail, qui se trouvait surtout dans les villes de la vallée de la Loire (ce dernier sens est attesté pour la première fois en 1680). La valeur technique que fr. mail avait dans ses premières attestations fut prise en charge par son diminutif maillet, qui dénote tout «outil ou instrument fait d’une masse dure emmanchée en son milieu, et qui sert à frapper, à enfoncer», selon le dictionnaire Le Grand Robert, s.u. A partir du diminutif fr. maillet, sont formés le verbe dénominatif fr. mailleter (d’où le nom de procès maillet-age) et le substantif fr. mailleton.

  • En italien

It. maglio dénote un gros et lourd marteau de bois avec deux têtes en fer, mais aussi, dans un sens figuré, une force violente, dont les effets, pour la plupart négatifs, sont destinés à durer dans le temps. Gabriele D’Annunzio a donné pour titre à son recueil d’écrits autobiographiques Le faville del maglio (litt. «les éclats du mail»), où maglio a la valeur de «force du génie, inspiration artistique». Comme en français, le terme italien dénote le jeu du mail, qui s’appelle aussi it. pallamaglio ou palla a maglio.

Dans les dialectes sardes, le mot se trouve en position de complément du substantif qui dénote la tête (konka) dans la lexie konk’ ’e mállu (litt. « tête de maillet »), qui est la dénomination du têtard : ce terme sarde, comme celui du français (fr. têtard), du corse (cors. capaccione) et du catalan (cat. capgros), vient de ce que le têtard a une grosse tête par rapport à son corps.

  • En espagnol

Lat. malleus a donné le substantif esp. mallo, qui, selon le DRAE, a pour principaux sens: «maillet destiné à piler les céréales, jeu du maillet, terrain destiné au jeu du maillet». L’espagnol atteste aussi (d’après le DRAE) les verbes de même sens esp. mallar et majar, qui proviennent par la voie phonétique de lat. *malleare, verbe non attesté en latin, dénominatif fait sur le substantif malleus. Les principaux sens de ces verbes sont (selon le DRAE): «frapper, piler le blé, le lin, etc. avec le mayal (< *malleare) ou manal pour séparer la paille du grain», «importuner, lasser, gêner».

La première attestation de esp. majar date de 1196 (Corpus Corde) :

Si can danno fiziere en ujnua, el sennor del can peche .v. mencales o de el can; pero si el can traxiere coruo en que aya dos cobdos en luengo & uno en el retorno, non peche calonna; ca por la calonna deue majar el can & non matar lo. Fuero de Soria

Le verbe reste bien attesté en espagnol moderne et contemporain.

Aux XIIIème et XIVème siècles, le verbe esp. mallar a quelques occurrences :

En aquest tiempo, uno qui era clamado Lucillo se penso el tempramjento del uidrio, que se podie mallar con martiellos e ujnclar como hombre quisies. Anónimo, 1385 – 1396, Obra sacada de las crónicas de San Isidoro, de Don Lucas, Obispo de Tuy.

mais ensuite seulement une occurrence entre 1500 et 1600. Il apparaît dans le DRAE, mais n’a aucune occurrence dans le corpus CREA.

  • Autres lexèmes hérités

Les langues romanes ont aussi conservé des descendants par la voie phonétique du diminutif lat. mallĕolus, qui, en latin, dénote un petit marteau (conformément à sa structure morphologique), mais aussi, par extension métonymique, la crossette de vigne.

Dans les langues romanes, le sens latin de «petit marteau» ne se maintient pas, sauf dans certains dialectes italo-romans où les descendants phonétiques de lat. mallĕolus dénotent des outils ou instruments qui frappent: par exemple, dans le dialecte de Parme et du Tessin, on trouve respectivement les mots mayöl et mayö pour le battant (de la cloche); dans certains dialectes de la Valteline, maöl signifie « bâton ».

Dans la plupart des langues romanes, c’est la valeur de « crossette de vigne » qui est conservée : it. magliolo [maλ’λɔ:lo] / magliuolo [maλ’λwɔ:lo], anc.-fr. maillol (cité dans REW, s.u., mais non dans Le Grand Robert et le DHLF), prov. malhol, esp. majuelo.

Aebischer (1953) consacre à ce sujet un article où il montre que la valeur de « crossette de vigne » est encore vivante presque partout dans le domaine de la Romania (à l’exception du roumain, peut-être) pour les descendants de lat. mallĕolus. Il montre en outre qu’en Languedoc, le terme maillol est attesté dans le sens nouveau de « vigne nouvellement plantée ». Cette signification est aussi attestée dans les documents médiévaux et peut donc être considérée comme ancienne. Elle se manifeste aussi en catalan et en espagnol, où le sens de esp. « cepa nueva » (« vigne nouvellement plantée ») est considéré comme un provincialisme de La Rioja. Aebischer tente également de préciser dans quelle région s’est effectué le changement sémantique de « crossette de vigne » à « jeune vigne », étant donné que la nouvelle signification se rencontre aussi bien dans les parlers du sud de la France (en Languedoc) qu’en espagnol et en portugais. Selon cet auteur, ce changement sémantique a commencé dans le Languedoc et s’est ensuite répandu dans les autres langues avec la diffusion de la viticulture languedocienne.

Dans le domaine italo-roman, des descendants de lat. mallĕolus dénotent des animaux, à partir de la signification de « rejeton » : dans les dialectes sardes, le terme malloru [mal’loru] / maggiolu [mad’dʒolu] dénote le veau, alors que dans le dialecte du Campidano (au sud de la Sardaigne) il dénote le taureau, la valeur sémantique originelle étant « rejeton » (selon Salvioni 1909). Le même sens de « taureau » se retrouve aussi dans le mot romanesque maglio, majo, dérivé du latin malleus (voir Wagner 1960-1964, s.u.).

7.2. Les emprunts faits au latin par les langues anciennes et modernes

Le diminutif lat. mallĕolus fut emprunté par la voie savante dans it. malleolo [mal’lε:olo] et fr. malléole pour dénoter l’os de la cheville, dont la forme rappelle un petit marteau. Le diminutif lat. mallĕŏlus «petit marteau» fut emprunté par les langues romanes dans le vocabulaire médical dans it. malleolo [mal’lε:olo], fr. malléole et esp. maléolo par calque savant pour un os de la cheville ainsi dénommé en raison de sa ressemblance de forme avec un petit marteau.

Selon le DELI, le mot est attesté pour la première fois en italien en 1561 sous la forme maleoli, avec une consonne simple non-géminée, et avant 1566 sous la forme malleolo avec une consonne géminée.

Dans cette «famille» de mots, l’espagnol offre également un adjectif emprunté par la voie savante, esp. maleable, dont les principaux sens sont: «qui peut être laminé (pour un métal)», «matériau auquel on peut, sans le rompre, imprimer une forme», «facile à convaincre».



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