mactō, -ās, -āre

(verbe)



7. Descendance du lexème

7.1. Les descendants du lexème dans les langues romanes par la voie phonétique

Selon M.-L., lat. mactāre n’a pas de descendant dans les langues romanes par la voie phonétique. Mais il semble, néanmoins, en avoir dans les langues de la péninsule ibérique ainsi qu’en italien.

Le verbe latin mactare a donné des verbes usuels dans les quatre langues de la péninsule ibérique : cat. matar, esp. matar, asturien matar, port. matar « tuer ».

Le REW considère ces verbes ainsi que it. mattare comme dérivés de pers. māt, mais cette hypothèse est rejetée, avec raison, et d’une manière sans appel par Corominas.

Pour Corominas (DCECH), matar est attesté depuis le XIe siècle dans des harchas mozarabes et en espagnol depuis le Cid (environ 1200). Il viendrait probablement du latin parlé tardif de bas niveau de langue *mattare, dérivé de mattus, d’origine incertaine, et serait, à l’origine, une « expression euphémistique ». Corominas exclut la forme ancienne avec le groupe intérieur -ct- de lat. mactare comme origine du verbe. De même le DECat estime que cat. matar est issu du latin parlé tardif *mattare, dérivé de mattus.

José Pedro Machado (DELP3) reproduit Corominas, mais se pose toutefois la question de savoir si ce *mattare « ne pourrait pas représenter l’évolution vulgaire de mactare ».

HouaissGrande se contente de reprendre Corominas et Machado, mais estime que la première arrestation en portugais est à situer au XIIIe siècle.

Il semblerait donc que cat. matar, esp. matar, asturien matar, port. matar « tuer » soient entrés dans les langues romanes de la péninsule ibérique par la voie phonétique par le latin parlé mattare, évolution de mactare.

De même les dictionnaires de l’italien donnent le verbe it. mattare « immoler, tuer, sacrifier », attesté avant 1292 dans les œuvres de Bono Giamboni, comme un emprunt au latin. Ce verbe a désormais disparu de l’italien contemporain. Mais, bien qu’il soit traditionnellement considéré comme un lexème savant emprunté au latin (selon le DEI s.u. et le GDLI s.u), aucune raison phonétique n’empêche de le considérer comme une forme héritée du latin, dans la mesure où il présente l’assimilation régulière du groupe -ct- > -tt- (voir Rohlfs 1966, § 258).

7.2. Les emprunts faits au latin par les langues anciennes et modernes

- Le verbe it. mattare « immoler, tuer, sacrifier » est traditionnellement considéré par les dictionnaires de l’italien comme un lexème savant emprunté au latin (selon leDEI s.u. et le GDLI s.u.). Mais, comme nous l’avons vu ci-dessus (§ 7.1.), en réalité il peut être issu du latin mactare par la voie phonétique avec une assimilation régulière -ct- > -tt- (voir Rohlfs 1966, § 258).

- Le substantif it. mattatoio « abattoir » est bâti sur le verbe it. mattare. C’est une formation interne à l’italien, datant du XIXe siècle. Aujourd’hui, cette forme n’est plus analysable en synchronie, parce que le verbe mattare est tombé en désuétude. En revanche, elle était analysable au XIXe s., comme le montre le témoignage d’A. Livini dans Il Borghini, II, p. 689 (1864), donné comme exemple dans le DELI s.u. : « qui [a Perugia] non usano, come dicono, mattare [ammazzare, macellare] le vitelline di latte e di queste al mattatoio [ammazzatoio] non ce ne capita nemmeno una » (« à Pérouse, il n’est pas d’usage, à ce que l’on dit, de tuer ou d’abattre (mattare) les génisses, et c’est pourquoi l’on n’en trouve pas à l’abattoir (mattatoio). »). It. mattatoio « abattoir » est construit sur une base de dérivation issue du verbe matta- à l’aide du suffixe -toio servant à former des noms d’instruments et de lieux. Quelques années plus tard (1890), le mot mattatoio est stigmatisé dans le Lessico de P. Fanfani et C. Arlìa : 

  • « quell’edifizio apposito dove si uccidono le bestie, dicesi Macello, e non Mattatojo; nè [sic] vale il dire che viene dal latino, perchè [sic] quando si ha la voce propria italiana e comunissima, non occorre un latinismo ».

Ils soulignent l’origine latine du mot et affirment qu’on n’a pas besoin de créer un mot nouveau « latinisant » (mattatojo, où la notation <j> du phomène [j] est caractéristique du XIXe siècle) quand il existe déjà un mot italien : macello. Par extension, it. mattatoio dénote tout lieu où l’on commet des meurtres et où l’on fait des exécutions capitales.

- Le nom d’agent it. mattatore, qui signifie d’abord « celui qui travaille dans un abattoir », puis « un m’as-tu-vu », est considéré traditionnellement comme un calque d’esp. matador, nom d’agent dérivé du verbe matar « tuer » dénotant le toréro chargé de tuer le taureau dans la corrida. Depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, it. mattatore désigne celui qui travaille dans un abattoir et qui est chargé de tuer les animaux : le rapprochement avec le verbe it. mattare et le nom de lieu it. mattatoio a vraisemblablement favorisé l’évolution sémantique du nom it. mattatore vers la désignation du métier de celui qui travaille dans un abattoir.

Comme le souligne le Dizionario moderno d’Alfredo Panzini (1905), « nel gergo teatrale è detto l’attore o il cantante che primeggia, che uccide gli altri per il raffronto con il suo valore » (p. 409, s.u. *matador, avec renvoi à mattatore), c’est-à-dire « dans la langue du théâtre, on appelle mattatore le chanteur ou l’acteur qui ‘tue’ les autres par ses capacités ». Le même dictionnaire cite également le passage de I Promessi Sposi d’Alessandro Manzoni où le personnage de Don Ferrante appelle Botero et Machiavelli « que’ due matadori » (« ces deux m’as-tu-vu ») (chap. XXVIII).

Cet exemple montre bien que le mot mattatore, déjà au XIXe siècle, désigne quelqu’un qui réussit à attirer l’attention des autres parce qu’il excelle dans ses activités, en particulier dans le domaine du théâtre, puis du cinéma, de la télévision et du sport. Cette deuxième valeur du mot mattatore peut s’expliquer par calque sémantique de l’espagnol : de même que le matador est en espagnol le toréro le plus important, de même le mattatore est en italien l’acteur ou l’athlète le plus important ou, plus généralement, celui qui joue le rôle le plus important dans une activité donnée (voir Cordié 1962, 59-60).

- Le substantif mattazione, qui a pour sens « immolation, sacrifice » est un emprunt au latin mactatio, à l’accusatif sg. mactationem. Il désigne d’abord ce que l’on fait dans un abattoir et, par extension, tout meurtre et toute immolation.

- Le substantif it. mattanza est un nom d’action dénotant la phase finale de la pêche aux thons. Selon Pitré (1928, 56), il s’agit d’un néologisme importé par les Génois en sicilien, pour désigner ce qu’on appelle en sicilien ocisa « le meurtre des thons ». Le mot mattanza était déjà usuel au début du XXe siècle dans les tonnare siciliennes. Par extension métaphorique, it. mattanza désigne une série de crimes et de meurtres commis par la mafia et les organisations criminelles. Il s’agit, là encore, d’un calque sémantique issu du rapprochement avec esp. matanza « meurtre », qui dénote le meurtre des taureaux.


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