lībertās, -tātis F.

(substantif)



6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité : évolution des emplois

6.2. Étymologie et origine

L’adjectif līber, sur lequel est formé lībertās, provient d’une « racine » indo-européenne *h1leṷdh- signifiant à l’origine « croître » (sens que l’on retrouve dans le gotique liudan, le sanskrit rudh- et l’avestique rud-).

Sur le plan sémantique, E. Benveniste1) a montré comment on pouvait passer de l’idée de « croissance » à celle de « liberté ». L’évolution sémantique commence par une inflexion du sens originel depuis la « croissance » vers son résultat : ainsi l’avestique raodah- signifie-t-il d’abord la « croissance », mais aussi la « figure » prise au terme de la croissance. Le même phénomène est observable en gotique.

Dès lors, en appliquant ce schéma aux hommes, il est aisé de voir que le terme d’une croissance à partir d’une souche humaine est un « peuple » constitué. On ne s’étonnera donc pas de retrouver la même « racine » i.-e. dans le vieux-slave ljudŭ (« peuple »), ainsi que le vieux-haut-allemand liut, d’où provient l’allemand moderne Leute (« les gens »).

On voit dès lors facilement d’où a pu surgir, dans certaines langues, le sens de « liberté » : à l’origine, le « libre » n’est autre que celui qui est né de cette souche de croissance, et donc en partage les privilèges. Par opposition, l’esclave est toujours un étranger : on note d’ailleurs que le nom de l’esclave (grec δοῦλος, latin seruus) est très probablement emprunté à une langue non indo-européenne2).

Sur le plan morphologique, il faut poser une forme *h1leṷdh-ero- à laquelle s’appliquent différents traitements phonétiques.

A) La laryngale initiale disparaît en latin : elle n’est posée que pour expliquer la prothèse vocalique du grec ἐλεύθερος.

B) La dentale « sonore aspirée i.-e. », dont le traitement latin est dental dans certains termes (*bheidh- > fid-o), aboutit ici dans lat. liber, libertas à une labiale sous l’influence du *u précédent, comme c’est le cas également dans l’adjectif ruber « rouge » (<*h1rudh‑ero-).

Selon l’interprétation traditionnelle, une occlusive « sonore aspirée i.-e. » devient une spirante sourde dans les langues italiques. A partir de là, en latin, i.-e. *-dh- donnerait une spirante sourde dentale ou labiodentale, qui deviendrait une occlusive sonore -d- ou -b- selon l’environnement phonétique. Pour aboutir à -b- en latin dans liber, ruber, on doit supposer le passage par une spirante labiale sonore non attestée [β]. Mais on reste au stade d’une spirante sourde notée < f > en osque (Lúvfreis = Liber, épithète de Jupiter) et en falisque (gén. pl. loifirtato, « de la liberté »). Au contraire en vénète, le *-dh- i.-e. est traité en occlusive dentale -d- : vén. louderobos (dat. pl. « pour les enfants/hommes libres »).

C) Pour la diphtongue de la syllabe initiale, on part de *eu hérité dans *h1leṷdh-ero- (cf. grec ἐλεύθερος).

On pose *eu >*ou pour expliquer certaines formes italiques, notamment le vénète louderobos (dat. pl. « pour les enfants/hommes libres »), et l’osque Lúvfreis.

On suppose ensuite que le deuxième élément de diphtongue se dissimile en i : il s’agit d’une dissimilation de labialité sous l’influence de la labiale suivante (spirante labiale sourde pour le falisque, ou spirante labiale sonore ou occlusive labiale sonore pour le latin). En effet, le falisque semble avoir connu aussi une dissimilation de labialité puisqu’il a une forme en *oi dans falisque loifirtato. L’existence d’une variante de prononciation en *oi est attestée également en latin par la graphie <oe> chez Festus (Loebasius, loebertatem). Plusieurs solutions s’offrent à nous pour expliquer la coexistence des graphies <ei> et <oe> en latin :

a) soit la diphtongue *eu héritée (cf. grec) évolue directement en ei en latin par dissimilation de labialité (ce qui bloque son évolution attendue en *ou) ; dans ce cas, la graphie archaïque <oe> en latin chez Festus suppose peut-être un passage à *ou (évolution attendue), puis *oi (avec dissimilation de labialité) comme une variante de prononciation, semblable à la prononciation attestée en vénète pour ou et en falisque pour oi ;

b) soit la diphtongue *eu héritée passe à *ou (évolution attendue en latin archaïque prélittéraire), puis à *oi (par dissimilation de labialité) ; le fait qu’ensuite *oi évolue en ei (leibertas) est plus difficile à expliquer : influence du second élément sur le premier ? une autre dissimilation de labialité ?

Le dernier stade de l’évolution est la monophtongaison ei > ī3).


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1) BENVENISTE 1969, p.323-324.
2) BENVENISTE 1969, p.358-360. Gr. δοῦλος « esclave » semble être un emprunt très ancien (car déjà présent en mycénien) à une langue d’Asie mineure. On a pu proposé pour lat. seruus « esclave » une origine étrusque, mais aucune certitude n’en a jamais été apportée.
3) Sur cette évolution phonétique du vocalisme de la « racine » i.-e., le dictionnaire d’EM est plus prudent que WH et DE VAAN : « le passage de -ou- à -ī- est sans autre exemple ».