lībertās, -tātis F.

(substantif)



5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique et formation du mot en latin

Libertas est l’abstrait de qualité formé sur l’adjectif liber « libre » à l’aide du suffixe -tāt- F. substantival et dé-adjectival productif en latin. La base est le thème de l’adjectif, qui est liber- selon une analyse morphématique en : liber, liber-a, liber-um. Cette suffixation eut lieu en latin à une époque ancienne avant la monophtogaison de ei en ī, puisque les deux graphies < leibertat- > et < libertat- > sont attestées (cf. § 1.1.).

La morphologie de libertas, au sein du système de la langue latine, témoigne de l’ancienneté de sa formation. J.-P. Brachet1) rappelle que le suffixe latin -tās, de date ancienne, est rapidement devenu productif sous la forme -ĭtās, résultant d’une fausse coupe ou mécoupure. Pour un mot comme asperitas par exemple, il n’y a pas lieu de poser une forme *asperotas (qui donnerait asperitas par apophonie) : il s’agit bien en synchronie d’un suffixe productif -itas qui s’ajoute au thème de l’adjectif asper. Inversement, la morphologie de libertas, qui ne comporte pas de ĭ à l’initiale du suffixe, témoigne donc de son ancienneté. J.-P. Brachet remarque en outre que la Loi dite « des XII tables », traditionnellement datée du milieu du -Ve siècle, comporte déjà le mot auctoritas2), formé à partir du suffixe d’abstrait réinterprété en -itas. Le stade des formations en -tas, comme celle de libertas, remonterait donc à une période encore plus lointaine. Néanmoins, le fait que le texte des XII Tables ait été largement modernisé (par les Romains eux-mêmes et/ou lors de sa transmission), invite à la prudence. Plus significative est l’existence d’un correspondant falisque loifirtat-, attesté au génitif sous la forme loifirtato. Libertas serait donc « une création très ancienne mais de date latine, ou bien même […] une forme pré-latine »3).

Il est difficile de trouver une valeur sémantique propre au suffixe -tāt-. Jean Daude4) attribue aux suffixes -tāt- et -tūt- une valeur de « dotation externe », par opposition à la valeur d’« appartenance interne » de i.-e. *-yeh2 (qui donne lat. -ia et entre dans la constitution des suffixes latins -ia, -ntia, -monia). Mais il n’est pas certain que cette distinction soit pertinente. Il a cependant raison de noter que -(i)tas est à l’origine – et demeure – « le suffixe de la langue administrative et des valeurs politico-sociales »5). De fait, -tāt-, quelle que soit sa valeur propre (s’il en a une), sert très tôt à former des noms de notions fondamentalement abstraites et générales dans le domaine social, moral et politique, comme auctoritas, potestas, libertas, pietas, aetas, societas, ciuitas, etc. Il existe aussi d’anciens substantifs en -tas qui ne sont pas des formations dé-adjectivales, mais des formations dé-substantivales et ces termes ne sont pas descriptifs d’une qualité empirique, mais ce sont directement des abstraits, comme tempestas, egestas, uenustas, honestas.

5.2. Réflexions métalinguistiques des auteurs latins

Festus explique l’adjectif liber par le grec λοιβή, ce qui peut surprendre, étant donné l’absence de lien sémantique évident entre l’adjectif signifiant « libre » et le substantif signifiant « libation ». La même explication apparaît chez Servius, mais cette fois pour le dieu Liber : elle est ici plus compréhensible en raison du lien acquis par Liber avec la vigne et le vin, après son assimilation à Dionysos :

  • Fest. p.108 L. : Loebesum et loebertatem antiqui dicebant liberum et libertatem. Ita Graeci λοιβήν et λείβειν.
    « Les Anciens disaient loebesum et loebertatem pour liberum (libre) et libertatem (liberté), à l’image du grec λοιβήν (libation) et λείβειν (répandre le vin). »
  • Serv. G. I,7 : Quamuis Sabini Cererem Pandam appellent, Liberum Loebasium, dictum autem, quia graece λοιβή dicitur res diuina.
    « Bien que les Sabins appellent Cérès Panda, ils appellent Liber Loebasius, et le nomment ainsi parce que la divinité tire son nom du grec λοιβή (libation). »

On peut penser que l’explication par λοιβή a d’abord valu pour le nom du dieu, et s’est ensuite reportée sur l’adjectif, dans la mesure où les deux étaient sentis comme étroitement liés. On a d’ailleurs d’autres réflexions métalinguistiques reliant les homonymes Liber et liber, cette fois pour expliquer le nom du dieu en invoquant la liberté conférée par l’ivresse :

  • Sen., Tranq. 17,8 : Liberque non ob licentiam linguae dictus est inuentor uini, sed quia liberat seruitio curarum animum et asserit uegetatque et audaciorem in omnes conatus facit.
    « Et ce n’est pas parce qu’il déchaîne les paroles que l’on a nommé Liber l’inventeur du vin, mais parce qu’il libère l’esprit de la servitude des passions, qu’il l’assure, le vivifie et le rend plus courageux dans toutes ses entreprises. »
  • Fest. p.103L. : Liber repertor uini ideo sic appellatur, quod uino nimio usi omnia libere loquantur.
    « Liber, l’inventeur du vin, est ainsi nommé parce que ceux qui ont bu trop de vin parlent librement de tout. »

Servius, dans un autre passage, relie également Liber et libertas, sans spécifier s’il songe à l’effet du vin ou à autre chose :

  • Serv. Aen. IV, 638 : Ab actibus autem uocantur, ut ‘Iuppiter’ iuuans pater ; ‘Mercurius’ quod mercibus praeest, ‘Liber’ a libertate.
    « Or les divinités sont nommées d’après leurs actes, comme par exemple Jupiter, le père qui nous aide (iuuans pater), Mercure parce qu’il préside aux paiements (mercedes) ou Liber d’après la liberté (libertas). »

Enfin, on trouve chez Cicéron une explication de Liber par liberi (substantivation de l’adjectif liber, cf. § 5.3) : Liber et Libera tiendraient leur nom du fait qu’ils sont les enfants de Cérès :

  • Cic., De Nat. Deor. II,62 : quod ex nobis natos liberos appellamus, idcirco Cerere nati nominati sunt Liber et Libera.
    « C’est parce que nous appelons nos propres enfants liberi que les enfants de Cérès ont été nommés Liber et Libera. »

5.3. « Famille » synchronique du terme

Outre l’adjectif lībĕr, -ĕra, -ĕrum, le latin possède un théonyme Lībĕr, -ĕri formé de manière identique sur une « racine » indo-européenne héritée (cf.§ 6.2.). Sur le théonyme Liber est formé le nom de sa parèdre Lībĕra, -ae.

Sur l’adjectif liber, outre libertas, le latin forme également :

- lībĕrē : adverbe « librement », « spontanément ».

- lībĕri, -ōrum (forme de masculin pluriel de l’adjectif substantivé) : « les enfants ». Selon E. Benveniste6), le sens usuel de liberi provient en fait d’une formule juridique exprimant la finalité du mariage, bien attestée dans les textes de lois et chez Plaute : liberorum quaesundum causa, c’est-à-dire « dans le but d’obtenir des enfants légitimes (donc libres) ». Dans cette formule, appliquée uniquement à des personnes libres (les seules susceptibles d’être concernées par ce contexte juridique), liberi a bien au départ le sens de « libres ». Mais la formule fut comprise comme « pour avoir des enfants », et liberi évolua par métonymie jusqu’à devenir l’orthonyme pour les enfants en général. La tentative de Cicéron (De Nat. Deor. II,62) pour expliquer le théonyme Liber par le substantif liberi montre bien que ce dernier mot était devenu immotivé en synchronie.

- lībĕr-ālis, -e : « relatif à une personne libre » et « qui sied à une personne libre », d’où « libéral », « bienfaisant », « noble », etc. Sur cet adjectif est formé l’adverbe lībĕrālĭtĕr (« de manière libérale », « noblement »), ainsi qu’un substantif abstrait de qualité lībĕrālĭtās, -tātis F. : « libéralité », « générosité » et au sens concret « don », « présent ».

- līber-tus, -i M. et līber-ta, -ae F. : « affranchi(e) ». Le Gaffiot décrit libertus comme équivalent à liberatus, donc une substantivation du participe parfait passif de libero. Cependant, J.-P. Brachet7) y voit plutôt une suffixation sur le thème de l’adjectif, *liber-to-, en lien étroit (sémantique et morphologique) avec libertas : en réalité une permutation de suffixe entre *‑to- et *‑tāt-. Le suffixe *-to-, qui sert à former les participes passés en latin, porte une idée d’achèvement : est libertus celui qui a acquis la libertas, comme est uetustus ce qui a acquis la uetustas. Sur libertus sont formés lībertīnus, -i (avec un suffixe *‑no-, précédé d’un ī d’origine difficile ; l’analyse est probablement lībert-īnus en synchronie) et lībertīna, -ae. On leur attribue en général le même sens d’« affranchi(e) ». Cependant, Jeanine Celse-Saint-Hilaire8) a proposé en 1985 une interprétation différente de libertinus : il s’agirait à l’origine seulement d’un citoyen récent, intégré depuis peu à la libertas romaine, mais qui ne serait pas forcément un ancien esclave (libertus). Libertinus a également son substantif abstrait de qualité correspondant : lībertīnĭtās, -ātis, qui signifie le « statut d’affranchi ». Il s’agit d’un terme particulièrement technique utilisé seulement dans la langue juridique du Digeste (4,8,32 ; 49,4,2) et dans un passage d’Ambroise de Milan (De Iacob et uita beata, I,3,12).

- lībĕro, -āre, -āui, -ātum (verbe dénominatif dé-adjectival) : « rendre libre », d’où en particulier « affranchir (un esclave) », « libérer (d’une obligation, d’une promesse, d’une dette) », « absoudre (d’une faute) » (Liv. 41,19,6), et rarement « traverser librement (un fleuve) » (Hyg. Fab. 247, Front. Str. 1,5,3).

Le thème d’infectum lībĕrā- du verbe liberare a servi de base de dérivation pour la formation des lexèmes suivants (tous d’emplois assez restreint) :

- lībĕrātĭo, -ōnis F. (avec le suffixe -tio de nom de procès) : « délivrance », « acquittement ». Possible création cicéronienne (les seules occurrences sont au -Ier siècle avant J.-C.).

- lībĕrāmentum, -i Nt. : « délivrance », hapax augustinien (Aug. Civ. VI,9,1) pour ce qui concerne l’Antiquité. On trouve ensuite également une occurrence chez Isidore de Séville.

- lībĕrātŏr, -ōris M. (avec le suffixe -tor de nom d’agent) et lībĕrātrīx, -īcis F. : « libérateur, libératrice ». Le féminin est extrêmement rare (seulement trois occurrences durant l’Antiquité) : il sert notamment d’épithète de la grâce (liberatrix gratia) chez Augustin (Ep. 194 ; Serm. 174).

L’arborescence ci-dessous récapitule ces différentes formations.

arbo.jpg

5.4. Associations synchroniques avec d'autres lexèmes

Voir le tableau précédent.


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1) , 3) , 7) BRACHET 2002, p.79-89.
2) XII Tab. VI,4, transmis par Cic. Off. I,37 : Aduersus hostem aeterna auctoritas. Le fragment est cité d’après l’édition Flach Dieter, Die Zwölftafelgesetz, Darmstadt, 2004. On ne peut pas exclure que le texte ait été modernisé.
4) , 5) DAUDE 2002, pp.225 et sqq.
6) BENVENISTE 1969, p.324-325.
8) CELS-SAINT-HILAIRE 1985, p.331-379.