lībertās, -tātis F.

(substantif)



4.2. Exposé détaillé

Introduction

Il est malaisé de dater et de hiérarchiser les unes par rapport aux autres (en termes de restriction sémantique ou au contraire extension sémantique, métonymie ou métaphore) les significations du lexème libertas. A toutes les époques où le mot est attesté, il connaît une multitude d’usages.

A des fins de clarification, on se propose ici de distinguer tout d’abord deux sens principaux : A. « Condition d’homme libre » et B. « Statut de souveraineté politique ». Chacun de ces deux sens est susceptible d’appartenance à une langue technique juridique. L’opposition entre le sens A et le sens B nous semble relever d’une véritable polysémie, ou « polysémie de sens »1), dans la mesure où il est difficile de hiérarchiser ces deux sens en terme d’extension sémantique, de restriction sémantique, de métonymie ou de métaphore. Il s’agit cependant d’une « polysémie étroite »2), qui repose sur l’opposition des traits individuel~collectif, ou encore juridique~politique.

Face à ces deux sens principaux, on peut isoler un sens « faible », plus neutre et général : le simple « fait de n’être pas empêché », ou réciproquement le « fait d’avoir la possibilité (de faire quelque chose) ». Du fait de la grande variété des contextes concernés, on pourra avoir recours à de nombreuses traductions différentes, selon les cas. Il nous semble pertinent de distinguer ici entre des « emplois » particuliers (ressortissant à un même signifié très général), à la rigueur entre des « acceptions » (plus récurrentes) plutôt qu’entre des « sens » différents à proprement parler3). Parmi ces emplois ou acceptions, on proposera de distinguer, entre : C. « Indépendance ». D. « Opportunité » et E. « Liberté de parole ».

Pour finir, on doit également tenir compte du sens F. « Liberté » divinisée. Le lexème libertas est en effet également devenu un théonyme, dans la mesure où Libertas a rejoint les rangs des « vertus personnifiées » (avec Salus, Spes, Honos, etc.) avec l’érection de son temple en 238 av. J-C.4).

A. « Condition d'homme libre »

Il s’agit là probablement du sens le plus ancien, car c’est celui qui découle le plus directement du sens étymologique tel que reconstruit par E. Benveniste5) (cf. § 6.2.), à savoir la « qualité de celui qui est né à l’intérieur du peuple », par opposition au seruus, qui est nécessairement un étranger. Il s’agit donc d’un statut social, qui peut faire l’objet d’une possession abstraite :

  • Pl. Mil. 1213 : Libertatem tibi ego et diuitias dabo.
    « Je te donnerai la liberté, moi, et des richesses ! »

C’est avec ce sens que libertas devient un terme de la langue technique juridique, et apparaît comme tel par exemple chez le juriste Gaius :

Gaius, Inst. I,40 : Euenit, ut qui XIIII annos aetatis expleuerit, licet testamentum facere possit et in eo heredem sibi instituere legataque relinquere possit, tamen si adhuc minor sit annorum XX, libertatem seruo dare non possit.
« Il arrive que celui qui a achevé sa quatorzième année, bien qu’il lui soit permis de faire un testament, de s’y instituer un héritier et de faire des legs, ne puisse cependant, s’il est âgé de moins de vingts ans, donner la liberté à un esclave. »

Avec ce sens (comme avec le sens B, cf. infra), libertas reçoit pour antonyme seruitus, mot également très ancien6) qui désigne le statut de l’esclave. Il s’agit selon nous d’une antonymie stricte, c’est-à-dire d’une paire de contraires s’opposant non pas seulement dans un contexte précis, mais in absentia (comme « grand » et « petit »), et non pas simplement de deux termes contradictoires7). Il est extrêmement fréquent que les deux termes du couple apparaissent ensemble (plus d’un millier d’occurrences), et soient confrontés l’un à l’autre à des fins expressives ou rhétoriques. C’est le cas par exemple dès les premières attestations du lexème libertas (Naevius), et cela perdure dans la langue juridique et rhétorique de l’époque impériale (Sénèque le rhéteur).

  • Naev., Com. 71-73, Tarentilla (éd. Otto Ribbeck) :
    Quae ego in theatro hic meis probaui plausibus,
    Ea non audere quemquam regem rumpere,
    Quanto libertatem hanc hic superat seruitus.

    « [Je dis] que nul roi n’oserait nier les choses que j’ai prouvées ici au théâtre en recevant les applaudissements, à savoir combien la servitude ici surpasse cette liberté. »
  • Sen., Contr. VII,6 : seruo libertatem dedit, filiae seruitutem.
    « Il a donné la liberté à son esclave et la servitude à sa fille »

B. « Statut de souveraineté politique »

On peut penser qu’il s’agit là d’un sens dérivé du premier, dans la mesure où l’on applique le concept non plus à un individu isolé, mais à une communauté politique. Cependant, on se gardera bien d’être catégorique sur ce point, dans la mesure où les aspects collectifs sont bien présents au cœur même du sens étymologique de libertas comme « appartenance à une communauté » (cf. §6.2). En outre, le suffixe -tāt-, qui sert à former des substantifs abstraits, peut également avoir une dimension collective : ciuitas, par exemple, désigne ainsi à la fois le « fait d’être citoyen » donc le « droit de cité », et l’ « ensemble des citoyens » donc « la cité ». On notera enfin la récurrence des syntagmes prépositionnels comme in libertatem, in libertate ou ad libertatem (près de neuf cents occurrences) qui suggèrent l’idée de la liberté comme un espace partagé davantage que comme une qualité individuelle. Aussi ne préférons-nous pas hiérarchiser les sens A et B. Joseph Hellegouarc’h a déjà bien montré par ailleurs que, contrairement à l’ἐλευθερία grecque, fondamentalement liée à l’αὐτονομία, la libertas romaine implique surtout une interdépendance : c’est une notion civique et collective8).

Ce sens de « souveraineté politique » est en tout cas susceptible de plusieurs emplois différents, selon qu’il s’applique à une cité, à un peuple ou à un sous-ensemble de celui-ci. Dans les deux premiers cas, libertas désignera donc l’autonomie politique, le fait de se donner ses propres lois :

  • Cic. Balb. 21 : In quo magna contentio Heracliensium et Neapolitanorum fuit, cum magna pars in iis ciuitatibus foederis sui libertatem ciuitati anteferret.
    « Et c’est en cela qu’une vive contestation se fit jour dans Naples et dans Héraclée, comme une grande partie des habitants de ces villes préféraient à la citoyenneté romaine la liberté que leur laissait le traité qu’ils avaient conclu. »

Dans l’exemple ci-dessus, on voit que libertas a un sens institutionnel, voire constitutionnel. Il peut d’ailleurs s’agir assez fréquemment, en particulier quand c’est de Rome qu’il est question, du nom désignant proprement le régime républicain :

  • Cic. Phil. VI,19 : Aliae nationes seruitutem pati possunt, populi Romani est propria libertas.
    « D’autres nations peuvent souffrir la servitude, mais la liberté est le propre du peuple romain. »
  • Liv. 2,15,3 : non in regno populum Romanum, sed in libertate esse.
    « Le peuple romain [disaient-ils] ne vivait pas dans une monarchie, mais dans une république».

Comme on peut le voir dans les exemples ci-dessus, seruitus, qui forme un couple d’antonymes avec libertas dans le domaine juridique (sens A), est également attiré dans le domaine politique (sens B), et désigne souvent, par opposition à libertas, l’état d’un peuple, d’une cité, ou d’une faction dont la souveraineté est bafouée. Regnum peut également s’opposer à libertas, surtout dans son emploi que nous avons qualifié de constitutionnel ; il s’agit cependant moins ici d’un couple d’antonymes stricts que de deux termes contradictoires9), liés à un emploi précis.

Pour finir, on notera que libertas peut parfois être employé à propos d’un sous-ensemble du peuple ou de la cité. Libertas plebis est ainsi un syntagme récurrent sous la plume de Tite-Live (presque exclusivement), et désigne la reconnaissance politique qui fait l’enjeu des luttes de la plèbe telles qu’il les raconte. Réciproquement, on trouve parfois l’expression libertas patrum ou libertas senatus, désignant la souveraineté politique du sénat, fondée sur la dignitas et l’auctoritas.

C. « Indépendance »

Libertas peut désigner de façon très générale le fait de ne pas être empêché de quoi que ce soit, c’est-à-dire la liberté ou l’indépendance en un sens très général, sans qu’il s’agisse d’un statut juridique ou d’un régime politique particulier. On pourra ainsi parler par exemple de la libertas recouvrée par une bête sauvage qui s’échappe, comme dans l’extrait de Gaius ci-dessous, conservé par le Digeste :

  • Dig. 41,1,3,2 : Quidquid autem eorum ceperimus, eo usque nostrum esse intellegitur, donec nostra custodia coercetur: cum vero evaserit custodiam nostram et in naturalem libertatem se receperit, nostrum esse desinit et rursus occupantis fit.
    « Quelle que soit celle de ces choses (i.e. les bêtes sauvages ou les oiseaux) que nous ayons prise, on estime qu’elle nous appartient aussi longtemps qu’elle reste en notre possession. Mais si elle échappe à notre garde et recouvre sa liberté naturelle, elle cesse alors de nous appartenir et peut être de nouveau acquise par le premier venu. »

Ce sens très général peut lui-même se techniciser et, appliqué aux hommes, devenir le concept philosophique de liberté, qui doit beaucoup à la conception grecque de l’ἐλευθερία et de l’αὐτονομία. On le trouve ainsi chez Cicéron :

  • Cic. Par. 34 : Quid est enim libertas ? Potestas uiuendi ut uelis.
    « Qu’est-ce en effet que la liberté ? La possibilité de vivre comme on le désire. »

A ce titre, libertas est également une qualité morale : on pourra ainsi parler de la libertas ingeni d’un homme (Sall. Jug. 30,3).

On notera que ce concept philosophique et moral de liberté, généralement connoté très positivement, ne va pas sans un revers négatif. Il arrive parfois que libertas ait le sens de « liberté excessive » ou de « débauche ». Dans ce sens, il est fréquemment renforcé par licentia, aux connotations plus négatives :

  • Liv. 34,2,14 : omnium rerum libertatem, immo licentiam, si uere dicere uolumus, desiderant.
    « Ce qu’elles désirent, c’est la liberté en toute chose, ou plutôt, à vrai dire, la licence. »

D. « Opportunité », « possibilité » de faire quelque chose

Libertas peut fréquemment désigner la possibilité, l’opportunité que l’on a de faire telle ou telle chose. Dans cet emploi, il connaît de fréquentes constructions avec un gérondif au génitif (Juv. VI,217 : libertas testandi) ou à l’ablatif (Cic., Planc. 15 : libertas in mandandis magistratibus).

E. « Liberté de parole », « franchise »

Le concept de libertas est également lié à une tradition de liberté de parole à Rome. Ainsi libertas avec son sens non technique (« ne pas être empêché, avoir la possibilité de… ») peut parfois être employé dans ce contexte précis, avec un sens proche de « franchise » :

  • Hor. S. II,7,4:
    […] age libertate Decembri
    quando ita maiores uoluerunt, utere ; narra.

    « Allons, use de la liberté de Décembre, comme l’ont voulu nos ancêtres : parle ! »

Dans l’extrait ci-dessus, Horace fait allusion à la liberté de parole associée aux Saturnales, lesquelles se déroulaient au mois de décembre.

F. La divinité Libertas

Libertas peut également désigner une divinité, ou plutôt une abstraction personnifiée. Elle dispose de ses propres lieux de cultes et est notamment évoquée par Cicéron dans son plaidoyer pour retrouver sa maison, convertie en chapelle de Libertas10) par Clodius.

  • Cic. Dom. 108 : Ista tua pulchra Libertas deos penatis et familiaris meos lares expulit.
    « C’est ta chère belle Liberté qui a expulsé mes dieux pénates et mes lares familiers. »


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1) Par opposition à une « polysémie d’acceptions ». Nous employons ici les catégories de MARTIN (1983) p.63 et sqq.
2) Par opposition à une « polysémie lâche », qui serait en fait très proche d’une homonymie, toujours selon les catégories de MARTIN (1983). Nous ne sommes pas ici dans cette configuration sémantique.
3) Nous reprenons ici les catégories de RASTIER (1987) p.65 et sqq.
4) Le temple fut dédicacé par un Sempronius Gracchus (aïeul des célèbres tribuns), ce qui montre encore une fois les connotations politiques très fortes de libertas à Rome (cf. § 3.1 et § 3.4). L’identification de ce temple avec celui de Iuppiter Libertas fait débat (cf. LLTUR vol. III p.144).
5) BENVENISTE 1969, p.323-324.
6) Seruitus est le vestige d’une formation en -tus, -tutis qui n’est pas demeurée productive en latin, et ne concerne donc qu’une niche de quatre mots s’opposant deux à deux : seruitus, uirtus, senectus, iuuentus.
7) Nous reprenons ici la terminologie employées par MOUSSY (1998), qui l’emprunte lui -même à John LYONS.
8) HELLEGOUARC’H 1963, quatrième partie, chapitre 5.
9) Nous employons ici les catégories de MOUSSY (1998).
10) cf. LLTUR vol.III pp.188-189.