lībertās, -tātis F.

(substantif)



3. Distribution dans les textes au cours de la latinité

3.0. Généralités

3.0.1. Première occurrence dans les textes ou les inscriptions

Le mot est attesté dès les premiers temps de la littérature latine à l’époque archaïque chez Naevius, Ennius, Plaute, Térence et dans des fragments de Caton.

Les premières attestations se trouvent dans des fragments de Naevius (dernier tiers du -IIIe siècle av. J.-C.1)) :

  • Naev., Com. 71-73, Tarentilla (éd. Otto Ribbeck) :
    Quae ego in theatro hic meis probaui plausibus,
    Ea non audere quemquam regem rumpere,
    Quanto libertatem hanc hic superat seruitus.

    « [Je dis] que nul roi n’oserait nier les choses que j’ai prouvées ici au théâtre en recevant les applaudissements, à savoir combien la servitude ici surpasse cette liberté. »
  • Naev., Com. 9-10, Agitatoria (éd. Otto Ribbeck) :
    […] Semper pluris feci ego
    Potioremque habui libertatem multo quam pecuniam.

    « Moi j’ai toujours fait plus de cas et accordé beaucoup plus d’estime à la liberté qu’à l’argent. »

3.0.2. Répartition et distribution des occurrences au cours de la latinité

Un décompte de l’ensemble des occurrences du lexème libertas dans le corpus LLT-A montre que le mot est bien attesté à toutes les périodes (en moyenne 126 occurrences pour 1 000 000 mots). On note une sur-représentation du mot dans la prose du -Ier siècle (Cf. §3.1 et §3.2.).

Ces statistiques peuvent être faussées par l’homophonie entre le nominatif singulier libertas et l’accusatif pluriel de liberta, -ae F. « affranchie ». Toutefois, si écart il y a, il doit être marginal, étant donné la très faible fréquence du féminin liberta dans les textes latins : l’accusatif singulier libertam n’a que 6 occurrences sur la totalité de notre corpus ; le masculin libertus, -i « affranchi » est beaucoup plus fréquent.

3.0.3. Fréquence comparée des formes flexionnelles

Forme Nombre d’occurrences Part du total (%)
libertas 715 23
libertatem 1036 34
libertatis 513 17
libertati 97 3
libertate 697 23
libertates 4 0
libertatum 1 0
libertatibus 5 0

Les formes de pluriel de libertas sont presque absentes des textes et offrent des fréquences négligeables, ce qui n’a pas de quoi surprendre pour un substantif abstrait.

Au singulier, c’est la forme d’accusatif libertatem qui a la plus haute fréquence (1036 occurrences), ce qui est conforme aux tendances générales du latin.

Par ordre des fréquences décroissantes, on trouve ensuite le nominatif (715 occurrences), l’ablatif (697 occ. ) et le génitif (513 occ.) ; le datif a une fréquence beaucoup plus basse (97 occ.).

Selon la tendance générale du latin, l’ablatif d’un lexème est plus fréquent que le nominatif. Mais pour ce terme libertas, le nominatif offre un nombre d’occurrences légèrement supérieur à l’ablatif, ce qui est notable. Cela pourrait être dû à la valeur sémantico-référentielle de libertas, qui dénote une notion fondamentale de la société romaine et donc de la communauté linguistique. Cet emploi pourrait refléter l’importance du concept, qui, bien qu’il s’agisse d’une entité inanimée abstraite, tend ainsi syntaxiquement vers les emplois d’une entité animée.

3.1. Distribution diachronique (périodes d'attestation)

Période Nombre d’occurrences fréquence relative (pour 1 000 000 mots) Écart par rapport à la fréquence moyenne (%)
IIIe-IIe siècles av. J.-C. 20 75 -41%
Ier siècle av. J.-C. 538 296 135%
Ier siècle ap. J.-C. 341 127 1%
IIe siècle ap. J.-C. 232 208 65%
IIIe siècle ap. J.-C. 95 120 -5%
IVe siècle ap. J.-C. 726 117 -7%
Ve siècle ap. J.-C. 1141 98 -22%
Total 3093 126

Comme on peut le voir dans ce tableau, libertas a peu d’occurrences chez les premiers auteurs de langue latine à l’époque archaïque : seulement 20 occurrences (Plaute : 15 ; Ennius : 4 ; Térence : 1) aux -IIIe et -IIe siècles, soit une fréquence inférieure de 41% par rapport à la fréquence moyenne sur l’ensemble du corpus. Cependant, le corpus de cette période est de taille beaucoup plus petite que les autres périodes.

Pour les périodes suivantes, la fréquence relative de libertas par période ne s’éloigne guère de sa fréquence moyenne (1% à 22% d’écart) en ce qui concerne les +Ier, +IIIe, +IVe et +Ve siècles après J.-C.

Plus significatifs sont les écarts constatés au +IIe siècle après J.-C. (+65%) et au -Ier avant J.-C. (+135%).

Dans le premier cas, aucun facteur historique ne semble justifier a priori cette sur-représentation de libertas, mais une étude des emplois et contextes d’emplois du lexème à cette période permettrait peut-être de dégager les raisons de cette fréquence élevée.

Au contraire, en ce qui concerne le -Ier siècle av. J.‑C., la situation est claire et l’écart constaté est tout à fait attendu : libertas fut, en effet, à cette époque un terme-clef de la rhétorique politique dans les luttes entre populares et optimates, ainsi que dans les guerres civiles. Sur ce point, on pourra consulter les travaux d’Isabelle Cogitore2), de Valentina Arena3) et de Joseph Hellegouarc’h4), au confluent de l’histoire et de la lexicographie. Pour des précisions sur la distribution de libertas au -Ier siècle, cf. ci-dessous § 3.4.

Le lexème libertas semble amorcer un recul au +Ve siècle après J.-C. Un rapide survol des occurrences du +VIe siècle (non prises en compte dans le tableau ci-dessus) confirme cette tendance : la fréquence relative du mot tombe à 64 pour un million.

3.2. Distribution diastratique (diaphasique)

Dans les premières périodes de la latinité, libertas est surtout attesté en prose, mais il semble se faire une place en poésie après le règne d’Auguste. Les statistiques suivantes décrivent la distribution du lexème entre prose et poésie dans 4 périodes de la littérature latine5).

Période III. Cicéron : la fin de la République

Prose (César, Cicéron, Salluste, Varron) Poésie (Lucrèce, Catulle)
Nombre d’occurrences 409 1
Fréquence relative (pour 1 000 000 mots) 316 16

Période IV. Virgile : le siècle d’Auguste

Prose (Tite-Live, Vitruve) Poésie (Virgile, Horace, Ovide)
Nombre d’occurrences 315 19
Fréquence relative (pour 1 000 000 mots) 549 53

Période V. Sénèque : la dynastie julio-claudienne

Prose (Celse, Columelle, Pétrone, Pline l’Ancien, Quinte-Curce, Valère Maxime) Poésie (Lucain)
Nombre d’occurrences 80 30
Fréquence relative (pour 1 000 000 mots) 99 563

Période VI. Tacite : des Flaviens à Trajan (69-117 ap. J.-C.)

Prose (Quintilien, Tacite, Pline le Jeune, Frontin) Poésie (Stace, Silius Italicus, Martial, Valérius Flaccus, Juvénal)
Nombre d’occurrences 172 36
Fréquence relative (pour 1 000 000 mots) 376 119

Comme on peut le voir dans ces tableaux, libertas est presque absent de la poésie durant la période III (à la fin de l’époque républicaine), et il a une fréquence très basse durant la période IV (le siècle d’Auguste). La cause n’est pas à chercher du côté d’une quelconque contrainte formelle (puisque la prosodie de libertas peut entrer dans l’hexamètre dactylique, avec 3 syllabes longues successives), mais d’un choix esthétique et thématique.

De fait, libertas fait une importante entrée en poésie après l’époque d’Auguste.

Les chiffres de la période V (dynastie julio-claudienne) montrent une inversion radicale des fréquences entre poésie et prose, mais ils ne peuvent être pris en compte tels quels. En effet, tout d’abord, nous avons dû éliminer les données concernant Sénèque du fait que son œuvre se partage entre prose et poésie. Or on dénombre dans la prose de Sénèque environ 120 occurrences de libertas : l’absence de ces occurrences dans nos chiffres fausse considérablement les données. En outre et inversement, la poésie n’est représentée pour cette période que par Lucain qui, par le thème même de sa Pharsale, est conduit à faire un usage assez fréquent de libertas, en se plaçant dans la continuité de la rhétorique des guerres civiles (cf. ci-dessus § 3.1).

Les chiffres de la période VI (époque de Tacite) sont plus significatifs : ils montrent bien qu’au tournant du +Ier et du +IIe siècle apr. J.-C., libertas a bel et bien fait son entrée dans la langue poétique.

3.3. Distribution diatopique

3.4. Distribution par auteur, par œuvre

Période I. Plaute : des origines à la mort d’Ennius

Plaute Ennius
15 4

Période II. Térence : de Caton à l’époque de Sulla 

Térence Caton
1 0

Période III. Cicéron : la fin de la République

Cicéron César Varron Salluste Corpus césarien Rhét. à Her. C. Nepos Catulle
374 24 1 44 2 3 14 0 1

Période IV. Virgile : le siècle d’Auguste (43 av. JC-14 ap. JC)

Tite-Live Ovide Virgile Vitruve Horace Properce Tibulle
312 8 5 3 6 3 1

Période V. Sénèque : la dynastie julio-claudienne

Pline l’Ancien Columelle Celse Sénèque Valère-maxime Quinte-Curce Lucain Pétrone Perse
11 2 1 125 44 63 30 3 2

Période VI. Tacite : des Flaviens à Trajan (69-117 ap. J.-C)

Martial Juvénal Quintilien Tacite Pline le Jeune Silius Italicus V. Flaccus Frontin
5 10 29 111 31 5 1 2

Période VII. Apulée : Hadrien et les Antonins (117-192)

Aulu-Gelle Apulée Suétone
10 12 23

Période VIII. Tertullien et l’Histoire auguste : des Sévères à Constantin (193-337) 

Tertullien Lactance
84 19

Période IX : du milieu du IVe s. au début du Ve, l’Empire après Constantin jusqu’à Honorius (337-423) 

Augustin
560

Au cours de la période III, qui constitue la période de représentation maximale du lexème libertas, c’est l’œuvre de Cicéron qui réunit le plus grand nombre d’occurrences.

Plus précisément, chez Cicéron, les Philippiques totalisent une très large part des occurrences (101 occ. sur 374), ce qui prouve encore une fois que libertas est très lié, dans l’esprit des Romains, au contexte extrêmement polémique des guerres civiles.

La totalité de la correspondance de Cicéron réunit seulement 41 occurrences, le De Republica 26, les discours sur la loi agraire 26 et le plaidoyer De domo sua 20, le Pro Rabirio 18, les Verrines 17 et le Pro Sestio 14. Les autres occurrences sont plus dispersées (moins de 10 dans un texte, souvent seulement une ou deux) et se trouvent souvent dans des textes à moindre connotation politique.


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1) Aulu-Gelle (NA XVII,21,64-5) date de -235 av. J.-C. la première représentation théâtrale d’une pièce de Naevius.
2) COGITORE 2011.
3) ARENA 2012.
4) HELLEGOUARC’H 1963, quatrième partie, chapitre 5.
5) Selon la périodisation de Pierre FLOBERT, Les verbes déponents latins : des origines à Charlemagne, Paris, 1975.